LES DEMEURES DE L ESPRIT PUR
de nouvelles sources, mon imagination se dirige vers de nouveaux côtés ; une époque entière de ma vie s'est révolue en moi dans quelques instants. Par quelle terrible divination vous disais-je dans une lettre écrite dans l'ignorance, et qui a dû vous faire bien du mal ? (( Au refroidissement de mes habitudes d'imagination, je reconnais que la poésie s'est retirée de moi, et d'ailleurs j'entends sa voix au loin, bien haut, déjà faible et presque éteinte par l'éloignement. Tantôt je crois qu'elle m'appelle, ayant trouvé mieux qu'ici par delà l'obscurité, car aujourd'hui j'espère tout des côtés impénétrables, et tantôt il me semble qu'elle me dit ses adieux. » Marie, c'était vous dont j'entendais la voix au loin, bien haut, déjà faible et presque éteinte par l'éloignement 1 C'était vous qui m'appeliez, ayant trouvé mieux qu'ici par delà l'obscurité ! C'était vous qui d'un accent presque évanoui me disiez vos adieux ! A'oilà pourquoi, mon ami, désormais je n'espère plus rien que des côtés impénétrables; voilà pourquoi mon âme quitte ses vieux chemins. N'a-t-elle pas entendu d'un autre côté et distinctement un appel d'un irrésistible attrait ? Telle est la pensée où est tout mon être et la source d'où se nourrit ma vie. Quel monde rêverions-nous : quelles secrètes beautés de la nature pourraient attirer et retenir nos esprits avec plus de puissance que les régions où Marie s'est évanouie ? Nous savons qu'elle est là, que le monde des esprits tout enveloppé d'obscurités la possède et nous la cache. Combien ces obscurités deviennent attrayantes, et quel charme pour nous à hasarder les approches de ce monde inconnu ! Je vois, j'imagine comme je peux, les demeures de l'esprit pur ; je tâche à me représenter une âme rendue à son élément, les secrets de la vie nouvelle et tous les points de la condition impérissable ; l'imagination, apportant dans ces rêves ses habitudes terrestres, enveloppe de formes l'âme chérie, et je vois Marie avec ses traits d'ici-bas renouvelés dans le ciel. Mais souvent, delà formation même de ces doux fantômes, la douleur un moment écartée renaît ; elle se précipite sur moi du milieu des plus consolantes visions. — Elle n'est donc plus qu'une pensée, me dis-jc; elle n'est donc plus accessible qu'aux rêves de mon ânrie. Je me soustrais difficilement à la tristesse pesante et humaine de cette idée. Quelquefois je lui échappe, et recommençant le
pèlerinage des souvenirs, les pas légers et silencieux de mon imagination reprennent les sentiers que nous avons parcourus. Comme Paul errant dans son île, je reviens conduit par un attrait inévitable au lieu du naufrage. — Il y a quelques jours, j'ai rencontré, dans une bibliothèque, où j'étais seul, un livre dont nous faisions des lectures dans nos soirées intimes et prolongées ; je l'ai ouvert... vous rendrai-je, mon ami, ce qui s'en est élevé et la vivacité des souvenirs qui dormaient dans ces lignes comme dans autant de sillons ? Combien j'ai versé de larmes sur ce bon Colin d'Harleville, si gai, si charmant ! Ainsi tout devient deuil. Revenez tous, souvenirs, douces émanations du passé, ombre de ce qui s'est évanoui, rentrez dans mon âme, comme, à la tombée de la nuit, les petits oiseaux et les abeilles qui s'étaient écartés dans la campagne revolent vers leurs retraites et s'y ramassent. Revenez tous, la nuit est tombée. ?^C'est ainsi, mon ami, que je donne le change aux regrets extrêmes et dont aucune consolation n'ose s'approcher. Je les entoure de cette multitude murmurante de souvenirs. Ils écoutent leurs voix mêlées et considèrent leurs traits marqués de mille nuances ; le cours précipité des pensées douloureuses se ralentit par degrés et s'adoucit, pour un temps, jusqu'à marcher comme un fleuve traînant et méJancolique. Mes entretiens avec Paul sont fréquents, s'échappent toujours de la même source et s'écoulent dans le même lit. A chaque fois que je le revois: « Mon Dieu, me dit-il, je ne puis en revenir », et nous nous tendons mutuellement la main pour nous relever de ce coup, mais vainement. J'ai écrit à Eugénie. Pauvres amies ! elles feront leur première entrevue dans le ciel ! Adieu, mon doux ami, je vous presse bien tendrement sur mon cœur.
Maurice.
Paris, 3 avril i835.
A François B. de Marzan.
Me voilà bientôt presque aussi paresseux que vous, mon cher François, mais je ne veux pas vous égaler et j'arrête là ma paresse tout court. Il y a quinze jours à peu près, j'avais