DEUX SOURIRES
La Chênaie, 10 mai i833.
A M. François du Breil de Marsan.
Ma lettre n'étant pas partie aussitôt que je l'aurais voulu, je profite de ce retard pour vous envoyer un sonnet, puisqu'on a remis les sonnets à la mode. Je voudrais bien que le vœu qu'il exprime fût bien vile exaucé, ou, si ce n'est pas possible de sitôt, avoir quelques paroles de vous, en attendant votre présence. Il est tout de même singulier que je vous presse de venir à la campagne, vous qui habitez la campagne, et que je vous parle des charmes du printemps comme à un citadin qui ne voit guère que les plaines du ciel en levant le nez en l'air à sa croisée. Mais comme je sais que vous aimez beaucoup la Chênaie, j'ai pensé que la Nature doit y avoir pour vous un charme tout particulier qu'elle n'a pas ailleurs, que vous devez l'y admirer avec une volupté toute neuve, comme il est des oratoires où on prie avec plus de ferveur quand on a même encore aux genoux la poussière d'une autre église. Voici donc mon sonnet :
Si vous aimez à voir la fraîche diaprure Des sillons et dos prés où courent les ruisseaux ; Si vous aimez à voir les bois aux grands rameaux, Dédier au soleil leur naissante verdure ;
Si vous aimez à voir la belle chevelure Qui pend et se balance aux tètes des bouleaux. Si vous aimez à voir les merveilleux joyaux Qu'étale en souriant l'adorable Nature ;
Venez ; — le doux regard et le premier bonjour
Qu'on reçoit au matin d'une vierge d'amour.
Ont moins d'enchantement que ce premier sourire.
Venez ; — car en ces lieux je vous promets, François, Deux soui'ires pour un : vous verrez à la fois S'éjouir la Nature et moi qui vous désire.
MAURICE ET FRxVNÇOIS
Ou le premier jour d'une liaison poétique à la Chênaie (Bretagne)^
A F. DU Breil de Marzan.
Je me souviens toujours que la première fois
Où j'entendis sonner un mot de votre voix,
Je préjugeai fort bien de votre caractère ;
Tant de cet inconnu l'impression première
Etait à mon oreille empreinte de douceur,
Tant cette douce voix m'allait au fond du cœur.
L'ame, à tout regardant, surtout quand elle est belle.
Gomme un parfum caché, malgré soi se révèle.
Le moindre mot du bout des lèvres murmuré,
Un regard dont notre œil est à peine efllcuré,
Un geste de la main, un mouvement de tête,
Un rien : tout est empreint d'une onction secrète.
D'une sainte vertu dont la divine odeur
Eveille l'Amitié dormant au fond du cœur.
C'est ce qui fit qu'après la première entrevue. D'entraînement pour vous mon ame fut émue Et que je me disais : Le désert aujourd'hui A mes yeux d'exilé serait doux avec lui ! Sur la fin de ce jour, sombre jour de Décembre, Je fis à petit bruit descente en votre chambre. Pour y causer à l'aise et recueillir de vous Celle fleur d'amitié qui me faisait jaloux. Après notre babil, je vous lus quelques pages Où ma plume a couché des souvenirs peu sages. Des complaintes du cœur, d'infortunés débris De mon premier amour que le malheur m'a pris.. Dans ces pages dormaient aussi quelques pensées. D'amertumes de l'ame et d'angoisses passées. De mortelles douleurs et de ce chagrin noir Qui du monde, à vingt ans, vous fait un désespoir..
LISE LIAISO>' POÉTIQUE 26^
Le ciel — et sur mon front peut-être on le devine — A caché dans mon sein une ame un peu chagrine. Je me plains d'habitude et j'ai longtemps pensé Que j'étais, parmi tous, un peu disgracié De notre Créateur qui, pour raisons secrètes. Aggravait, selon moi, le faix sur quelques tètes ; Je me croyais élu de Dieu pour le malheur. C'est bien dur à penser ; — cette cruelle erreur A flétri mon printemps et m'a fait un jour sombre De la belle saison qui luisait, sans une ombre, Au front de mes amis vivant joyeusement Et regardant passer leu[r] soleil eu riant.
Mais pourquoi revenir sur la vieille amertume
Et remuer encor ce fiel avec ma plume ?
Mon Dieu, que j'ai souffert I que de tourments perdus I
Que j"ai porté de croix sèches et sans vertus I
Vint le jour de bonheur où, de sa main divine,
L'Ange de mon salut arracha cette épine
Bien délicatement de mon cœur ; — tout après
Essuya la blessure avec son souffle frais,
Y versa goutte à goutte un céleste dictame
Et par degrés ainsi rasséréna mon ame.
Vous savez bien, François, qu'après la guérison.
L'homme languit encor des effets du poison :
Il est pâle, il se traîne ; — il va de chaise en chaise.
Son ame ni son corps ne sont jamais à l'aise.
Et vous l'avez bien dit : « Son crâne sans cheveux
« Se fait blanc et luisant, comme celui d'un vieux. »
Ainsi de moi, François, après la cure sainte.
Car ma fièvre n'est pas encore bien éteinte.
Mon ame sourit bien au Dieu qui m'a sauvé
Et j'ai quelque énergie en mon cœur ravivé.
Mais mon ame à l'espoir encore est si peu faite
Qu'il m'arrive souvent de détourner la tête
— Même étant à genoux devant mon Dieu — pour voir
Si par hasard encor le grand fantôme noir
De la Fatalité ne se tient pas derrière
204 MAURICE DE GUÉlUN
Pour me jeter à bas en narguant ma prière.
Et de là vient aussi qu'en conversation
Toujours je mêle un peu de lamentation,
Que je porte à mon front comme un air d'infortune
Et que ma voix, pour trop déplorer, importune.
Or, après avoir lu ces pages de douleur,
Nous passâmes soudain de l'épine à la fleur.
Aisément, à vingt ans, jeunes cœurs font échange
De leurs secrets d'Amour ; — chacun chante son Ange,
Dit comment à travers ses jours il se trouva
Un jour choisi du ciel, que le ciel envoya.
Où, par un saint secret lié par quelque chaîne
Aux mystères d'en haut, une ame devint sienne.
Toute sienne vraiment, et son ame à son tour
Qui fut ravie et vint se perdre en cet Amour.
Nos deux Ames, François, sont à la Poésie,
Après l'Amour, le plus doux penchant de la Vie.
Je l'ignorais de vous et vous aussi de moi,
Sans doute ; — des deux parts, pressentiment, je ci'oi.
— Mais le secret bientôt s'écoula des deux âmes. François, quelle douceur à confondre nos flammes, Et d'incliner son cœur, d'en regarder jaillir
Des flots de Poésie et d'Amour à ravir ! Savez-vous quelque chose où plus de joie excelle?
— S'asseoir à la lueur d'une simple chandelle Côte à côte, le coude appuyé sur le bois,
La tête sur le coude et les yeux quelquefois Regardant le plafond, causer, comme en cachette. De ce qui nous émeut ou le cœur ou la tête. Sans ordre et comme veut la pente du discours. Et repassant ainsi ce compte de nos jours. Tout comme deux vieillards chenus, sexagénaires. Déplorer quelque peu nos erreurs printanières. Aux folles passions jeter tous nos dédains. Et d'un passé mauvais purifiant nos mains. Départir notre amour de toutes choses brèves Et dans la sainte Foi diviniser nos rêves.
ERREURS PRLNTAMÈRES 265
Puis quand on a de cœur et d'ame devisé.
Que le vase qui coule est près d'être épuisé,
Lire tout doucement de chastes poésies,
Des inspirations toutes saintes, cueillies
Dans notre ame où, pour peu qu'on ait l'oreille au guet,
On entend bien des voix et tout ce qui s'y fait.
Dans les temples le soir, quand la nuit est obscure,
Dans une nuit d'été mélodieuse et pure.
Dans les bois, dans les monts aux murmures divers,
Dans l'adoration de tout cet univers :
C'est une volupté délectable et profonde
Qui n'a pas, à mon sens, sa pareille en ce monde.
Vous me lûtes vos vers, et, vrai comme le ciel. Ma bouche garde encor la saveur de ce miel. Votre Muse, François, toute jeune, est facile, Son port est gracieux et sa course est agile. Comme une jeune fdle innocente à ravir, Elle prend ses ébats à courir, à courir Par les prés émaillés ; de ses pieds pleins de grâce Elle effleure le sol sans y laisser de trace, Et s'enfuyant toujours, jeune fdle qu'elle est. Se baisse pour cueilhr chaque fleur qui lui plaît. Il arrive parfois, tant sa course est légère, Qu'elle n'a pas le temps de regarder à terre. Et qu'elle prend les fleurs des vallons et des bois Que lui porte la brise au hasard et sans choix. Si, tandis qu'elle court et cueille à la volée, Une croix se rencontre. Elle, soudain voilée. Humble, ses yeux riants baissés, et de sa main Faisant une autre croix lentement sur son sein, Se prosterne à genoux, adore les mystères Et prie éperdûment les plus hautes prières.
Ah ! ne laissez jamais mourir en votre cœur. Faute de la nourrir, cette divine sœur. Cette Muse, cet Ange entouré de mystère, Qui n'a pas son pareil sur notre pauvre terre. Mais que le Cici envoie aux amcs qu'il choisit,
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Et queje crois vraiment un don du Saint-Esprit !
Ami, ne soyez point rebelle à cette grâce ;
Sur votre ame sans cesse élargissez la place,
Elargissez toujours, car notre cœur humain
Est un étroit palais pour un hôte divin.
Adorez le Seigneur et la sainte Nature ;
Votre Hôte vit d'Amour et de lumière pure ;
Et le pain de l'Amour, cet aliment de feu.
Pour qui sait le trouver — c'est la Nature et Dieu I
La Cliènaie, avril i833.
{Note de Tréhuiien : Cette pièce et la suivante, peut-être les deux plus belles de Maurice, manquent dans la copie de Chopin.)