ENTRETIEN
A F. DU Breil de M.\rzan.
Souvent par une fraîche et blonde matinée. Afin de recueillir pour toute ma journée Ces humides parfums, ces émanations, Ces secrètes vertus des bois et des vallons Qui flottent le matin sur toute la nature. Et dont mon âme fait sa plus douce pâture. Je vais, je suis gai ment les sauvages sentiers. Sous les asiles verts je me mêle auxhalliers Je grimpe, je bondis, ou d'une onde riante J'accompagne à pas lents la fuite qui serpente. Tout s'égaie aux lueurs de l'aube, mais les fleurs N'ont pas de leur sommeil secoué les langueurs. Et ne voyant, parmi les humbles graminées, Que calices fermés et têtes inclinées.
Je me prends à rêver quel mystère est caché Aux replis de ces fleurs, et, sur elles penché. Du doigt je les entr'ouvre ainsi qu'une paupière. Et dans le fond mon œil découvre le mystère :
sous LES ASILES VERTS 267
Une larnîc du ciel.
— François dans votre cœur, Un matin, j'ai surpi-is, comme au sein de la fleur. Une larme du ciel, la goutte de rosée Qu'en votre ànic fleurie un ange a déposée : Votre premier amour. Comme la fleur des champs, Vous voilez ce mystère aux regards des passants ; Vous portez ce trésor avec inquiétude, Tous vos soins sont pour lui ; vous mettez votre étude A le sauver du vent et des rayons du jour. Vous lui dites sans cesse : O mon premier Amour I Tiens-toi bien à couvert et jamais ne soulève Ton long voile, de peur de mourir comme un rêve. Les messagers venus des célestes palais N'ont jamais découvert la splendeur de leurs traits Qu'aux saints hommes à qui leur maître les envoie, Et, s'ils ne veulent pas que le monde les voie. C'est qu'ils ont peur de lui ; — le monde est si méchant Qu'il les insulterait et rirait de leur chant ; Qu'il jetterait sa fange à leur beauté divine. Qu'il les ferait périr, s'il pouvait. — Ne t'incline, En dévoilant ta face, ô mon beau messager. Que vers la vierge à qui je le vais envoyer !
François, vous faites bien, et voici ma pensée :
Quand une Ame est du ciel assez favorisée.
Ou que l'on porte un cœur assez pur devant Dieu
Pour que Dieu veuille bien lui départir un peu
De ces flammes d'en haut qui rendent une vie
Toute pleine d'amour ou bien de poésie.
Le mieux est de se taire et de faire semblant
D'être à l'égard de tous rieur, indifférent
Aux beaux rêves du ciel, d'aller parmi les hommes.
Conversant avec eux de ce monde où nous sommes :
Politique, industrie, anecdotes du jour.
De ne trahir jamais son rêve en un discours.
Avec les gens du inonde, et d'avoir un sourire
Sur les lèvres tout prêt à répondre à leur dire ;
D'être bon, d'être doux avec tous ces humains.
268 MAURICE DE GUÉKI\
De ne point mépriser, mais de tendre les mains Au plus petit d'entre eux, souffrant leur fantaisie, Jouant aux pclits jeux qui remplissent la vie.
Et bien plus : si le ciel vous a disgracié, Si vous avez le corps contrefait ou plié, Si dans les beaux salons et parmi le mélange Des fîères vanités vous paraissez étrange ; Si vous abordez mal les dames, si les mots Sur vos lèvres jamais ne viennent à propos, Si l'œil des élégants vous suit et semble dire Orgueilleux et railleur : Quel est ce pauvre sire ? Si vous êtes enfin riche des dons du ciel Et couvert des mépris du vulgaire mortel : Oh ! ne maudissez pas, mais faites bon visage. Doux et simple de ton ; mais sur votre passage. Souriez à la foule et sur tous les sillons Répandez le bon grain des bénédictions !
Puis ayant x'etrouvé sa chère solitude.
On y reprend alors son rêve ou son étude.
Et dans la paix de l'âme on passe tout un jour.
Clos et calme, à rêver ou d'éludé ou d'amour.
On a tout oublié, l'ennemi, la blessure ;
L'âme est ù'aîchc et n'a pas la moindre flétrissure ;
On bénit l'existence et l'on rend grâce à Dieu :
De quoi? — De nous avoir exilés en ce lieu,
Sur cette pauvre terre où nous trouvons encore
De quoi nous enchanter : la blancheur de l'aurore.
Les splendeurs du soleil en un jour de printemps,
Les brises et les fleurs qui ravissent nos sens.
Le doux aspect du ciel et la grande Nature
Vers qui penche toujours une âme tendre et pure.
Et dans nos cœurs l'Amour, et dans nos cœurs aussi
La sainte Poésie aussi douce que lui.
On se livre aux transiDorls, on travaille, on se lève,
On se jette à genoux, on enflamme son rêve.
On se donne au Seigneur, on lui crie : O mon Dieu,
Mais faites-moi mouru' que je vous voie un peu I
l'ardexte poésie 269
Ou faites-moi souffrir, de façon que j'achète Au prix de mille maux cette doucein- parfaite Qui me comble aujourd'hui. C'est pour avoir souffert Que je suis bien heureux en ce recoin désert. Livrez, livrez-moi donc aux injures du monde ! Que je sois conspué, honni comme un immonde, Gomme un ver que je suis, que je sois hors la loi, Ecrasé s'il le faut, c'est mon plaisir, à moi! Car l'injure, en mon cœur, comme la bise, allume Ce brasier de l'amour dont la douceur consume. Car l'homme qui me navre est comme un laboureur Qui déchire le sol pour y semer la fleur.
Et l'on saisit sa plume, et, tandis que la vie.
L'humanité, l'Amour, l'ardente Poésie,
La Nature, le Ciel, Dieu, — qui sais-je ? — au dedans
Confondent leurs accords et chantent mille chants :
On écrit, on regarde, en longs ruisseaux de flamme.
Courir sur le papier et rayonner son ame ;
On écrit sur sa table une histoire du ciel :
Le Ciel dans la pensée a répandu son miel.
Le cœur donne à grands flots : alors le mot suprême
Pour exprimer combien l'on aspire et l'on aime
Vient à point ; — on raconte à soi-même, au Seigneur,
Tout ce que la pensée a rêvé de meilleur.
On lui raconte, à Dieu, comment on se figure
Sa beauté, son amour, et toute sa nature ;
On lui dit qu'il est bon et combien fait souffrir
L'impuissance d'aimer à l'égard du désir.
Ou bien si notre cœur qu'une rose qui bi'ille
Séduit, s'est détourné vers une jeune fille.
On confesse au Seigneur ce pauvre et tertdre amour
Qui s'est levé pour nous avec l'aube du jour ;
On l'implore à deux mains, on prie, on le conjure
De ne point maltraiter sa pauvre créature.
Qui, ne pouvant durer dans le vide du cœur,
A pris, pour le remplir, un fantôme trompeur.
270 MAURICE DE GUEIUN
Enfin, si le rêveur de son lieu solitaire Sort et va de nouveau se niôler à la terre, Comme Aloïse il va, cxui, sous des plis de feu. Demeura trente jours face à face avec Dieu !
i3 avril 18,33.
{Note de TrébuUcn : Autograplûc d'après une copie eiivojce par M. François du Breil de Marzan, qui possède l'original.)