‹ Maurice de GuérinChapitre 92 sur 125 · LES BORDS DE L'ARGUENON · texte numérisé non relu

LES BORDS DE L'ARGUENON

Paysage.

A Madame Marie Morvonnats.

Madame, vous avez permis au doux François De vous chanter, un soir, un hymne de sa voix. Moi je viens après hii, gazouilleuse alouette, Quand l'aube des moissons a redoré le faîte. Et que le rossignol a clos son chant de nuit, Livrer naïvement ma chanson qui s'enfuit Aux brises du matin ; je sens ces brises belles Qui gonflent mon plumage et mes petites ailes ; Je me laisse emporter, et i:)ar le ciel tout pur Montant et descendant et nageant dans l'azur, Mon chant à vous viendra comme la plume fine Qui, le zéphyr passant, s'en va de ma poitrine, Fait mille tours en l'air et se pose là-bas Sur une belle fleur qui ne l'attendait pas.

Hier l'Automne, ainsi qu'un souvenir antique,

Répandait sa beauté grave et mélancolique

Sur la face du jour, votre voix m'appelant

Et moi de cœur et d'àme aussitôt vous suivant,

Nous tournâmes nos pas vers la côte sauvage

Qui devient chaque jour un sublime rivage,

Quand la mer est au bas, et que le roc pendant

Prête ses flancs aux coups de l'Océan grondant.

Or nous allions suivant les contours de la côte.

Qui dresse quelquefois une crête assez haute

Pour découvrir la mer et dévoiler aux yeux

D'un immense horizon le champ prodigieux.

A l'heure où nous étions, comme un homme en ses rêves,

Le divin Océan avait quitté ses grèves

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Et s'était retiré bien loin de nous, là-bas,

Car, sans monter bien haut nous ne le voyions pas.

Et sans doute il devait, se pliant en lui-même,

Agiter des pensers d'une grandeur extrême,

Car dans l'air en repos montait de ce côté

Un bruit perpétuel et plein de majesté.

Devant nous, à nos pieds, muette et solitaire

La grève reluisait sous le rayon solaire,

Ouvrant son large champ aux longs et beaux replis

D'un paisible ruisseau tout bordé de courlis,

De goélands au col blanc, et de mouettes crieuses

Qui causaient sur le bord ainsi que des laveuses.

Plus loin, tout parsemé de villages épars, L'horizon infini montrait de toutes parts Les clochers effilés des lointaines bourgades Et des bois frais qui font rêver aux promenades.

Au couchant, près de nous, de simples laboureurs Semaient dans le sillon la graine et leurs sueurs ; Et nous disions, voyant leur douce contenance : « Ils sont heureux, semant ainsi leur espérance ! » Et de ces champs montait avec simpUcité Comme un parfum de paix et de félicité.

Survinrent des enfants, calmes et doux visages,

Qui portaient des paniers tout pleins de coquillages ;

Et pauvres nous faisant, nous dîmes aux enfants :

(( Donnez-nous quelque peu, comme des bienfaisants, ■*

De cette proie ôtée à l'oiseau de marine. »

Et ces enfants bénis d'une pauvre chaumine

Dirent d'un air de bouche étonnant de douceur :

« Prenez, Madame ! et vous aussi prenez. Monsieur 1 »

Vous leur dîtes alors : « Vous savez d'où nous sommes.

Enfants, venez au Val, et vous aurez des pommes. »

Nous allions cheminant sur le flanc des coteaux. Quand du lointain des cieux nous vinrent des corbeaux

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Qui vont gagnant les bois au soir des jours d'automne.

Mélancoliquement et d'un vol monotone.

Et vous dîtes : « Je prends un charme étrange à voir

Ces oiseaux qui s'en vont i^arnii l'ombre du soir. »

Et je vis que j'avais en mes mélancolies

Un point de ressemblance avec vos rêveries ;

Et j'étais enchante d'avoir un grain de l'or

Dont une ànie choisie a\ait fait son trésor.

Il me revint alors que sur la roche aimée

Où vous ouvrez la bouche à la brise embaumée

Qui danse sur les flots et jette dans les airs

Tous les parfums cueillis sur la face des mers,

Voyant un oiselet se poser avec grâce.

Je vous dis : « Le voilà. Madame, à votre place. »

Et je fis aussitôt, sur ce rocher chéri.

Des contemplations le siège favori.

Selon mon habitude et selon le poëte,

S'asseoir un rêve pris du plus beau de ma tète,

iMais qui n'est rien en fait de grâce et de bonheur

Quand vous vous reposez sur le rocher rêveur.

Ainsi tous les penscrs pris dans la promenade Me chantaient tour à tour leur douce sérénade. Et voyant s'endormir dans le charme du soir Le Val et son jardin et tout l'horizon noir S'envelopper de paix ainsi que d'un grand voile : Oli ! que le ciel a bien choisi ta belle étoile, Me dis-je, ô doux pays dont le calme enchanteur Me vient de tous côtés et va liant mon cœur. Sans doute le bonheur sur ce vert promontoire Ecrira sa plus belle et sa plus longue histoire;

En fait de cœurs charmants le Val a tout ici : Comme fut d'Abraham la tente, il est béni.

Oh ! si ma muse était de grâce toute pleine, (François, comme la vôtre) et toute aérienne. Je lui dirais : Va-t'en, Muse, d'un pied léger, Faisant avec deux doigts dans ton blanc tablier

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