‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 118 sur 141 · LA MERE DES GUERIN 2Ç · texte numérisé non relu

LA MERE DES GUERIN 2Ç

Ces lieux retentissaient de ta gaîté bruyante. Et les fruits du jardin, et la rose naissante Me disent : Que de fois palpitant de plaisir Pour son père ou ses sœurs sa main vint nous cueillir I Et maintenant, ô lieux remplis de charmes,

I] pleure à votre souvenir.

Toujours il faut payer le bonheur par des larmes. Ainsi qu'un beau navire aux flots abandonné.

Bientôt assailli par l'orage, Jonche la mer des fleurs dont il fut couronné Et puis de ses débris vient aflliger la plage : Tels, partis sur la foi d'un destin fortuné, Nous arrivons brisés au terme du voyage. Hélas ! que ne peut-on du moins aux mêmes jours Avec tout ce qu'on aime en achever le cours.

Ainsi qu'on voit au nid qui les rassemble Les couples de ramiers vivre et mourir ensemble ! Ah ! le vœu le plus cher est le moins entendu : Mon frère à ma tendresse un jour sera rendu,

Mais avec les baisers d'un père Il ne recevra pas les baisers de sa mère. O regrets, ô douleur qui me suivront tovijours :

Mi ses vertus ni nos tendresses

N'ont pu sauver ses jours.

Devait-elle si peu jouir de nos caresses ?

Hélas, sur ses jeunes enfans Elle n'avait pas vu passer quinze printemps. Toi surtout l'occupais à son heure dernière.

Et près de fermer la paupière,

Elle me dit : « A ton amour.

Ma fille, je confie un frère :

Dans les soins d'une sœur qu'il retrouve sa mère. »

Et je devins ta mère dès ce jour.

Oui, les doux soins d'élever ton enfance Furent les seuls plaisirs de mon adolescence. Aujourd'hui comme alors mon cœur chéri du tien

Ne désire que ta présence.

Oh! quand pourrai-je, ami, retrouver un tel bien ? <5uand pourras-tu sorti de la prison des villes

293 MAURICE DE GUEIUN

Regagner pour toujours tes champêtres asiles. Où tu diras, rempli de souvenirs heureux : Ici mon jeune cœur n*a connu que les jeux. Ami, rien n'est changé dans ce riant domaine, La même \igne ombrage le coteau, Tu reverras le même oiseau Suspendre encore au même chêne Du fruit de ses amours le mobile berceau, Mais il ne verra plus que d'une main cruelle Tu lui viennes ravir ces doux fruits sous son aile. Ah ! tu sais trop combien éprouvant de rigueurs Dans la pi'ison la plus belle Les captifs répandent de pleurs !

Page 1