‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 120 sur 141 · SOLITUDE CHÉRIE · texte numérisé non relu

SOLITUDE CHÉRIE

Us ne se quittent qu'en pleurant.

Et je trouve leur goût charmant

Et leur philosophie aimable.

Ami, tel est sans y surfaire

Le séjour où faute de mieux

J'ai su comme mes bons ayeux

Trouver le secret de me plaire.

Le roitelet s'endort joyeux

Dans son nid caché sous le lierre.

Ainsi que l'aiglon près des cieux.

Le palais le plus magnifique

Aurait-il pour moi plus d'attraits

Que cette demeure gothique

Où mon père aimé comme un roi

Sans trop de peine fait la loi

A sa petite république ;

Où sa tendresse et notre amour

Nous font trouver dans ce séjour

Plus qu'un monde qui nous oublie ?

Non, les faveurs qu'on en publie

N'égaleraient pas l'agrément

De ma solitude chérie.

L'avenir comme le présent

Là ne causent ni soins ni crainte ;

Libre enfin de toute contrainte

On peut chanter, rire d'autant,

Et loin de la maudite engeance

Des médisans et des jaloux.

Sur les sages et sur les fous

Dire chacun ce que l'on pense.

Sans s'exposer à la vengeance

De mille tètes à l'envers.

Mais laissant aux esprits diserts

Le vaste champ de la critique

Et celui de la politique,

Nous parlons de prose ou de vers

Plus que du train de l'univers ;

Surtout l'aimable poésie

Fait le charme de notre vie.

296 MAURICE DE GUÉlUN

El toute la cour d'Apollon Souvent au gré de notre envie Comparaît dans notre salon.

Tel <;uidé par la fantaisie Le papillon va 1 voltigeant Sur chaque fleur de la prairie Et de lein' parfum différent Savoure la douce ambroisie:

Ainsi nous passons tour à tour Du romancier au troubadour, De la chanson à l'élégie. Et d'Homère à l'auteur du jour.

Tes chants, sublime Lamartine, Sont venus jusqu'à nos déserts.

Quel astre étonnant te domine ?

Quel luth jamais dans l'univers Egala ta harpe divine ?

Oui, tel que l'aigle audacieux Qui descendu vers notre sphère Daigne un instant raser la terre Et soudain se perd dans les cieux :

Tel dans l'essor de ton génie Tu te dérobes à nos yeux.

Transportant notre ame ravie Jusques dans le séjour des Dieux.

O toi, né pour chanter leurs fêtes éternelles, Quel mortel peut louer tes hymnes immortelles ? Ah ! si jamais, sensible à tes nobles accents. Sur des tons assez hauts je puis inonler ma lyre, Je chanterai le jour où tes accords puissants Firent naître en mon sein l'harmonieux délire.

Page 1