‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 23 sur 141 · LES ANNEES DE COLLEGE · texte numérisé non relu

LES ANNEES DE COLLEGE

sion et connut l'ennui. Enfin, il part pour Saint- Germain OLi il passe une série de journées charmantes avec les enfants de M. Hugues. On se promène gaiement aux environs, ce qui nous vaut une petite description de la fête des Loges. L'année scolaire s'était bien terminée pour notre écolier : il avait conquis les seconds prix d'excellence et d'histoire, le premier de vers et un accessit en version latine.

L'année suivante, nous assistons au premier éveil de sa vocation poétique. Vers la mi-juin, il avait reçu des vers d'Eugénie, qu'il appelle k notre Sapho )) ; ceux-ci excitent en lui un tel enthousiasme qu'il se décide à essayer de l'imiter. Toutefois, il n'ose se flatter d'atteindre jamais à la hauteur de ce génie inspiré par les Muses. Au commencement d'août, nouvel envoi de sa sœur : il désespère toujours d'arriver à l'imiter : « Je ne suis pas son frère sous ce rapport- là », déclare-t-il avec ennui. Cependant des troubles politiques ont lieu à Paris, Maurice tranquillise les siens (2A mai 1827) et leur raconte une séance de la Chambre des députés à laquelle il a assisté. Il a vu les ministres et entendu parler c le trop fameux 0 Benjamin Constant. C'était le jour même où la garde nationale a été licenciée. Il trouve que les bons paysans d'Andillac et de Cahuzac, si philosophes soient-ils, semblent presque des saints à côté de la populace de Paris. Il rassure néanmoins sa famille sur les périls de la grande Yille. En sûreté contre toute espèce de dangers, il est comme un homme qui, placé dans une île située au milieu de

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l'Océan, contemplerait la mer en proie à toutes les fureurs du vent. 11 aime beaucoup à observer les mœurs et les caractères, et, toutes les fois qu'il sort, il amasse quelques observations nouvelles. Cependant, les années passent : il constate avec tristesse, en janvier 1828, que, depuis sept ans, le premier jour de l'année s'est toujours passé pour lui loin du toit paternel. Maurice note avec une rare pénétration les changements qui se sont accomplis en lui depuis son éloignement du Cayla. C'est la première lettre d'une valeur vraiment littéraire qu'il ait élaborée ; elle est adressée à son père et révèle déjà chez notre futur écrivain le goût de l'analyse psychologique et le sens de la vie intérieure. Ce document complète heureusement, à tous égards, les confidences émouvantes faites par Guérin à M. Buquet et qui ouvrent Je recueil de lettres donné par Trébutien. Avec quelle justesse il définit la situation de l'homme, lorsqu'aux premières lueurs de la raison naissante, il commence à voir les choses sous leur véritable jour : peu à peu l'illusion de l'enfance se dissipe, les décorations changent, les personnages ne sont plus les mêmes, et il se trouve transporté comme par enchantement dans un pays inconnu et sur un nouveau théâtre, oii il lui faut poursuivre un nouvel apprentissage de la vie. 11 se compare, dans ce nouveau chemin de l'existence, à ïélémaque cherchant Ulysse. Son plus cher vœu, c'est aussi, après avoir visité les cours des rois, admiré les merveilles des pays étrangers, échappé aux périls de l'île

REMONTRANCES FAMILIALES Sq

de Calypso comme aux dangers de la guerre, de regagner son humble Ithaque, de revoir les poiriers de Lacrte et de reconnaître son père chez le fidèle Eumée.

Il a près de dix-huit ans ; il est en rhétorique et il se maintient, comme par le passé, dans les six premiers de la classe. Mais ses lettres d'alors nous laissent deviner que les réponses paternelles contiennent souvent des critiques qui lui sont sensibles. Eugénie elle-même le blâme (21 janvier 1828), d'être resté trois mois sans donner de ses nouvelles. On lui reproche de faire trop de belles phrases et de philosopher à perte de vue. Rien de surprenant qu'un tempérament si exceptionnel ne soit guère compris dans ce milieu familial, sauf, bien entendu, par Eugénie. Il s'excuse avec bonne grâce et finesse. Déjà son père cherche à le préserver de la « contagion philosophique » ; il lui conseille de lire Laharpe. Et Maurice de se livrer à des protestations où l'on sent percer par moment de la lassitude et de la contrainte. Il paraît bien, du reste, qu'une crise a dû se produire à la même époque ; nous voyons le bulletin de juillet 1828 causer à M. Joseph de Guérin un vif émoi ; le Cayla est plongé dans l'anxiété. Le pauvre Maurice promet des explications que portera en Albigeois son cousin Auguste, le meilleur de tous les parents, déclare-t-il, celui auquel il doit le plus après son père. Pour se donner une contenance, il cite bravement l'exemple de M. de Frayssinous et prouve par ses succès comme par ceux du cardinal Maury,

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de MM. Portai * et de Villèle, que tous les Gascons qui vont à Paris font fortune ; il en augure que sa réussite n'est nullement improbable. Ses études vont bien. Voilà quatre ans que notre rhétoricien n'a revu ses sœurs ; il reste parfois longtemps sans leur écrire et s'en accuse. A ce propos, il est piquant de l'entendre comparer sa situation à celle des deux jeunes filles et finir par envier le sort de ces dernières. A ses yeux, les avantages du séjour des villes comportent une rançon douloureuse. L'homme s'y trouve privé de la jouissance qui semble à Maurice préférable entre toutes : celle que fait naître le spectacle de la nature, dont les splendeurs réjouissent tous les jours leurs yeux. A Paris, il ne la voit que défigurée par l'art, qui s'efforce en vain de l'imiter et qui l'enlaidit en voulant la plier à ses caprices. Il leur envoie par M. Raynaud un exemplaire des Méditalions de Lamartine, « un poète assez analogue à mon caractère et à mes réflexions et qui le sera aussi, je crois, aux vôtres » (août 1828).

Surviennent les vacances, après de brillants succès scolaires. Notons au passage une lettre du 28 septembre à son père, empreinte de quelque gêne et dont le thème est celui-ci : l'homme doit vivre dans le passé ou dans l'avenir, s'il veut jouir de la vie. Maurice voit, avec satisfaction, que l'occasion s'approche d'aborder des études d'un nouveau genre, car il est fatigué de répéter depuis sept ans les

I, Il s'agit évidcnimenl du célèbre médecin, professeur au Collège de France, né à Gaillac en 17^2, mort à Paris en iSSa.

LNION DE DEUX AMES /j I

mêmes choses. Les classes se ressemblent beaucoup, excepté qu'on juge avec plus de discernement des auteurs dans les unes que dans les autres. Cependant, il ne pense pas qu'il ait acheté trop cher le peu qu'il sait. Après les œuvres de Lamartine, notre jeune philosophe envoie à sa chère Eugénie le recueil de ses propres vers, les derniers qu'il fera de sa vie. Il oppose son labeur poétique, toujours pénible, à la verve si facile de sa sœur, à qui il reproche de ne plus écrire. Cet envoi sert de prétexte à une déclaration plutôt agressive à l'égard du romantisme. Dès lors, l'échange de leurs œuvres poétiques amène entre Maurice et Eugénie une correspondance plus fréquente.

C'est ici que recouvre sa place naturelle la seconde lettre publiée par Trébutien * et datée d'octobre, véritable programme d'union morale et de tendresse intellectuelle proposé par le frère à sa sœur. Maurice s'y accuse d'avoir jusqu'alors témoigné trop peu de confiance à celle qui va devenir sa plus intime confidente. A partir de ce moment, les sentiments de ces deux êtres vont se mêler d'une façon constante : chacun d'eux vivra pour l'autre, et ce qui nous reste de leur correspondance pourrait presque porter avec plus de raison le titre de Confessions. Désormais, grâce au lien poétique, est accomplie la fusion de ces deux âmes, qui comptent parmi les plus nobles et les plus exquises qui furent jamais.

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