LES SAISONS VÉCUES
l'étang, après une longue pluie nocturne, il entend les arbres penchés sur l'eau — ceux-là qui virent M. Féli composer les Paroles d'un Croyant — tomber sur la surface unie avec un petit retentissement plaintif : « On eût dit que les arbres ayant pleuré toute la nuit laissaient tomber leurs dernières larmes. » 11 nous décrit ensuite la mission d'amour accomplie par les fleurs donnant la vie aux fruits, el chante la nature tout entière absorbée par les soins de son immense maternité. Puis l'été s'approche, mais sans splendeur ; en juin il fait froid à grelotter. Notre poète en souffre au moral comme au physique. Que d'images grandioses il prodigue pour peindre ce contraste qui l'accable ! Il revient de temps à autre à Bernardin, mais pour s'élever aussitôt bien audessus des Harmonies de la Nature. Le début de l'été de i833 fut donc marqué par six semaines moroses de nuages et de froidure ; Maurice, une fois encore, subit très fortement l'action de ce retour offensif des ennemis du soleil et — probablement aussi sous l'influence de diverses autres causes, — sa vie intérieure s'en trouva compromise *. Il fait une abjuration solennelle de poésie, de contemplation, de toute sa vie idéale. Enfin arrive, en août, une longue série de jours éclatants, mais le calme renaît difficilement ; le choc subi a sans doute été trop rude.
I. Voir sur celle influence des saisons une lettre postérieure, datée du lo mai i834 (éd. in-ia, p. agS). Cette pièce permettra de comprendre jusqu'où s'étendait celte incroyable sensibilité de Guérin aux plus fugitifs changements amenés par les progrès de la végétation et l'avancement des saisons.
8S MAURICE DE GLÉRIN
L'apaisement s'achève cependant. Il aime à trouver, un beau matin, le ciel tendu de gris et toute la nature se reposant de ses jours de fêle dans un calme mélancolique. A la fin d'août, il va passer quelques journées à La Brousse, chez son ami de Marzan. Vers le même moment, guidé par Kertanguy, à l'issue d'une courte retraite, Maurice s'affilia réellement à l'ordre religieux mi-partie bénédictin et séculier, dont l'abbé de La Mennais avait entrepris la création. « Guérin, remarque Breil de Marzan, y entrait au moment où cette société, déjà blessée au cœur, allait être dispersée et verser de côté et d'autre ses débris peu après méconnus et reniés par celui-là môme qui en avait rassemblé les éléments. Pouvaitelle mieux, au reste, faire pressentir sa dernière heure, qu'en appelant le cygne dans son sein ? » L'évcque de Rennes, M. de Lesqucn, moins d'un mois après, prescrivit une modification radicale de celle association. Pour s'y soumettre, le 7 septembre i833, M. Féli, chrétien et prêtre encore, comme le dit Marzan, congédia sa chère colonie de La Chênaie, avec la douleur réelle d'un général qui licencie sa dernière recrue et se retire anéanti du champ de bataille. Faut-il croire le témoignage du mômeauteur quand il nous affirme que Guérin, peu compris à La Chênaie, ne comprit et n'aima lui-même la société de cette maison qu'après l'avoir quittée ? Une chose est certaine : il ne fut jamais plus heureux que dans ce Pa racle t béni.
Pendant ses neuf mois de solitude, sa correspon-