‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 43 sur 141 · LES NUAGES COURTISANS Ç · texte numérisé non relu

LES NUAGES COURTISANS Ç

confesse que l'an dernier, au mois de septembre, ù deux heures de l'après-midi, par un beau soleil, il a dit adfeu au bonheur qui se rencontre à un certain passage du chemin de la vie. Et il ajoute que l'année suivante, au même mois, à quatre heures du soir, par un temps gris et brumeux, il a embrassé pour le quitter un homme qu'il aime de cette affection ardente et qui ne ressemble à nulle autre, allumée au fond de l'âme il ne sait par quelle étrange puissance réservée aux hommes de génie. Et nous devinons que le déchirement a affecté douloureusement tout son être.

Le 2, description merveilleuse du coucher du soleil : « Les nuages, qui l'ont escorté vers l'occident s'ouvrent à l'horizon comme un groupe de courtisans qui voient venir le roi, et puis se referment sur son passage. Le soleil couché, quelques-uns de ces nuages s'en reviennent et remontent dans le ciel, emportant les plus belles couleurs. Les plus lourds restent là aux portes du palais, comme une compagnie de gardes aux cuirasses dorées. » On le voit, ces nuages superbes s'animent tout naturellement à ses yeux, grâce à la faculté étrange que nous avons signalée au cours de cette étude, et dont les effets s'imposent à notre admiration avec la puissance d'un prodigieux leit moiiv. Un peu plus tard, il fait une promenade autour d'un étang qui a bien deux lieues de circuit, et il chante, cette fois, la vue des eaux qui le charme toujours infiniment. Mille pensées d'une tristesse douce lui sont venues

devant cette nappe d'eau verte, et vague, en contemplant la teinte grise du ciel où passaient silencieusement des bandes de corbeaux et de canards saipvages. U s'est souvenu que dans son enfance il aimait à s'asseoir, à la même heure, sur le parapet de la terrasse du Cayla et à regarder passer les oiseaux qui s'en allaient chercher un gîte pour la nuit.

Vers ce moment, il alla passer quelques jours au château du Val de TA-rguenon, vis-à-vis du vieux château du Guildo, dans un des sites les plus beaux et, disons le mot, les plus romantiques de la terre bretonne. Déjà, il avait fait un court séjour, quelques mois auparavant, dans cette « bienheureuse demeure », qui tint dès lors dans ses affections une place singulière. Toutes ces allées et venues lui fournirent l'occasion de longues courses pédestres. « J'aime assez, écrivait-il, cette façon d'aller en piéton solitaire, surtout lorsque l'on vient d'un endroit charmant et que mille souvenirs vous accompagnent en voltigeant et murmurant autour de vous. »

A son retour du Val, il passa par Dinan et Saint- Méen pour revenir s'installer à Ploërmel. Il comptait alors beaucoup sur son ami Quemper, qu'il considérait comme très lancé dans le monde, pour lui procurer un poste quelconque dans un journal ou ailleurs, qui lui « permît de tenir la place à Paris jusqu'à meilleure fortune » (25 novembre i833). Cependant aucune de ses combinaisons n'aboutit à un résultat favorable ; la crise de la société mennaisienne s'aggravait de jour en jour et les épreuves de

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