UN ASILE IDEAL
M. Féli continuaient de troubler profondément son disciple. Il avait beau écrire : « Nous avons bon courage ; notre Samson a la chevelure longue et Rome ne l'endormira pas sur ses genoux » ; ses inquiétudes restaient grandes. Ce fut alors que la douce amitié d'Hippolyte de la Morvonnais, suivant sa propre expression, lui ouvrit son sein pour y attendre le résultat de ses démarches. N'appartenant plus à la congrégation depuis un mois, Maurice ne pouvait guère séjourner davantage à Ploërmel. Au début de décembre, nous le retrouvons installé au Val.
Dès l'abord, le pays, qu'il n'avait fait qu'entrevoir jusque-là, le conquiert tout entier, pendant que le foyer charmant auquel il^venait s'asseoir, comme un Aoyageur inquiet et las, lui procure enfin le repos et la sérénité après lesquels il courait depuis si longtemps. Il rencontre à la fois dans cet asile idéal un homme pieux et poète, une « femme dont l'âme A'^a si bien à la sienne qu'on dirait d'une seule, mais dédoublée ; une enfant qui s'appelle Marie, comme sa mère, et qui laisse, comme une étoile, percer les premiers rayons de son amour et de son intelligence à travers le nuage blanc de l'enfance ; une vie simple, dans une maison antique ; l'Océan qui vient le matin et le soir nous apporter ses accords. » Il se compare à un voyageur qui descend du Carmel pour se rendre à Babylone et qui a posé à la porte son bâton et ses sandales, pour s'asseoir à la table hospitalière. A peine sorti de l'oasis de la Chênaie, il regrette avec des larmes « ce toit bienheureux »
(jS MAURICE DE GUERIN
dont il a emporté des trésors de souvenirs, et consacre à son ancien Maître une des pages les plus émues qu'il ait écrites. Le 7 décembre commence la partie du Journal datée du Val.
Des son arrivée, il assiste à une tempête sur la côte. Maurice contemple l'Océan déchaîné, mais ce désordre, quelque sublime qu'il paraisse, est loin de valoir, à son avis, le spectacle de la mer sereine et bleue. Le 8, il nous raconte l'immense bataille qu'il a vu se dérouler la veille dans les plaines humides. Ce sont maintenant les vagues qui lui apparaissent comme des êtres animés : « Il fallait voir les lames courir à l'assaut et se lancer follement contre ces masses (des îlots de granit) avec d'effroyables clameurs ; il fallait les voir prendre leur course et faire à qui franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri ; les autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une blancheur éblouissante, et se retiraient avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur... » Tout cet ensemble d'harmonies sauvages et retentissantes venaient converger à l'âme de deux êtres hauts de cinq pieds, plantés sur la crête d'une falaise, secoués comme deux feuilles par l'énergie du vent. Moment « d'agitation sublime et de rêverie profonde tout ensemble, où l'âme et la nature se dressent de toute leur hauteur l'une en face de l'autre. »