‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 53 sur 141 · UNE CONFESSION EPI6TOLA1RE I 2 I · texte numérisé non relu

UNE CONFESSION EPI6TOLA1RE I 2 I

quelquefois bien malheureux, le faii-c tout autre. Je te comprendrais mieux ; ma conversation ne serait point pour toi si vide, j'aurais pu peut-être même t'ctre de quelque utilité ; du moins, j'aurais adouci cette tristesse qui s'empare quelquefois de ton âme, lorsque tu songes combien peu la comprennent. Oui, ces regrets sont bien vifs pour moi, aujourd'hui surtout que tu es à la veille de voir s'éloigner l'ami que tu chéris si tendrement, que tu nommes souvent ton frère, qui partageait tes travaux et te faisait partager les siens, qui remplissait si bien ta solitude et te la rendait toujours gaie. Oh! oui, mon ami, je veux consacrer mes jours à t'adoucir cet isolement où tu vas te trouver. Tu me parleras souvent de ce que tu fais, de les projets, tu me liras toutes tes poésies. Je rêverai avec toi à l'avenir qui semble s'éclaircir ; nous nous promènerons sur nos côtes, sur nos grèves^ dans notre joli petit bois où léchant d'un oiseau, une fleur nous arrête ; nous parlerons de ceux qui sont loin. Nous redirons ensemble ce qu'ils ont confié de joli, de si doux à notre souvenir, et tu atteindras l'instant du retour plus vite peut-être que tu ne l'espères. »

Comment se de'noua cette crise émouvante ? Sans doute, d'une manière qui fut conforme aux vœux que nous venons d'entendre. Il semble bien, en effet, que quand Guérin fit sa dernière visite au \al, à la fin de i833, il ne s'aperçut pas de cette tension si pénible. Il dut, en tout cas, contribuer plutôt à la faire disparaître, précisément par les hommages pleins de délicatesse dont il entourait Madame do La Morvonnais. La révélation que cette lettre nous apporte ne prouve-t-elle pas une fois de plus que les bonheurs en apparence les plus complets n'excluent ni l'épreuve ni la souffrance morale, quand on les scrute d'un peu près ;'

En nous séparant de ces nobles figures, j'aimerais

à dire ce que fat la carrière trop oubliée d'ilippolyte de La Morvonnais, sa clairvoyance politique, son dévouement à la cause du progrès social, qui devrait le rendre sympathique à notre temps, et qui l'en rapproche par tant de côtés — il est à certains égards un précurseur de Tolstoï — mais une physionomie si intéressante mérite qu'on l'étudié à part, et pour elle-même. Le doux poète breton, « frère » de Maurice, l'ami de AVordsworlh et des lakisles, l'admirateur de Burns, l'auteur du Vieux paysan et de l'Ordre nouveau, qu'anime une tendresse si haute pour l'humanité, l'ami et le correspondant de Chateaubriand, de Vigny, de Balzac, d'Ampère, de Lamartine, de Sand, de Sainte-Beuve et de tant d'autres écrivains de l'époque romantique, l'hôte généreux dont la maison servit de centre à un cénacle si séduisant, mérite, lui aussi, une biogragraphie détaillée et une édition nouvelle ^.

I. Tout récemment, un crudit breton a inséré dans l'Hermine des articles pleins d'intérêt sur La Morvonnais (N°' du 20 juillet 1908 au 20 février 1909). Je crois savoir qu'un professeur de Rennes prépare actuellement une thèse sur le même écrivain. Il est possible qu'une édition comprenant des Œuvres choisies réponde bientôt à notre vœu.

Page 1