AMITIES ET VIE INTERIEURE I2J
sa vie et qui va lui donner cn.fm, et pour plusieurs années, le compagnon de ses rêves ^ Celui-ci lui fera connaître peu après son compatriote Trébutien, venu à Paris pour fonder et organiser, avec Edelestand du Méril, cousin de Barbey, la Revue critique de la philosophie, des sciences et de la Uitéraluve. Il ne semble pas que ces relations précieuses aient contribué à lui donner une confiance plus solide en son talent. Le Journal nous confesse que, lorsqu'il entame un sujet, son amour-propre s'imagine qu'il fait merveille, mais quand il a fini, il n'aperçoit qu'un maiivais pastiche composé avec des restes de couleur, raclés sur la palette des autres et grossièrement amalgamés sur la sienne. Cependant il lit une Hécube au comité de la Revue Européenne.
10 décembre i83'(.
Sur sa wv. intérieure.
... Je prête l'oreille en moi-même et je n'entends plus rien de ce qui me charmait. Bruissements subtils et mêlés, chœurs ondoyants de voix roulées, répercussion des chants intimes de
I. Rappelons l'émouvant témoignage rendu par Eugénie à Barbey d'Aurevilly : « La veille ou Tavant-veille de sa mort, n'en pouvant plus, il se prit à rire vivement à votre feuilleton si plaisamment spirituel : Il faut que jeunesse se passe, dont il fut charmé. 11 en voulut deux fois la lecture : Ecris cela à d'Aurevilly, me dit-il, et que depuis longtemps je n'avais ri comme je viens de le faire. » Hélas ! et il n'a plus ri ! Vous lui avez donné le dernier plaisir d'intelligence qu'il ait eu. Tout lui était jouissance de ce qui lui venait de vous. L'amitié a été le plus doux et le plus fort de ses sentiments, celui qu'il a senti le plus à fond, dont il aimait le plus à parler, et qu'il a pris, je puis dire, avec lui, dans la tombe. Oh ! oui, il vous a aimé jusqu'à la fin. »
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la nature, tout ce beau torrent de rumeurs a cessé Ma
Yie intérieure ressemble assez à ce cercle de l'enfer du Dante, où une foule d'àmes se précipitent à la suite d'un étendard emporté rapidement. La multitude de mes pensées, foule agile et tumultueuse, sans bruit, comme les ombres, s'emporte sans repos vers un signe fatal, une forme ondoyante et lumineuse, d'un irrésistible attrait, qui fuit avec la vitesse des apparences incréées... Gomme un enfant en voyage, mon esprit sourit sans cesse à de belles régions qu'il voit en luimôme et qu'il ne verra jamais ailleurs. J'habite avec les éléments intérieurs des choses, je remonte les rayons des étoiles et le courant des Ocuvcs jusqu'au sein des mystères de leur génération. Je suis admis par la nature au plus retiré de ses divines demeures, au point de départ de la vie universelle ; là, je surprends la cause du mouvement et j'entends le premier chant des êtres dans toute sa fraîcheur. Qui ne s'est pas surpris à regarder courir sur la campagne l'ombre des nuages d'été ? Je ne fais pas autre chose en écrivant ceci. . .
Plusieurs lettres inédites viendront, à propos, nous apporter le témoignage de ses incertitudes et en préciser les causes. En même temps, on y trouvera un tableau attachant et plein de sincérité de son nouveau genre de vie. Il revit Lamennais à Paris, au commencement de i834 : son culte pour l'ancien Maître était resté intact :
Mordreux, lo janvier i83/|.
A Eugénie.
Mordreux est un village sur la Rance
Celle lellre a élé publiée par Trébutien (éd. in-12, page 2.55) jusqu'à ces mots: gagner deux victoires.
Ce qui siiil est inédit :
Voici, je crois, ce que j'ai de mieux à faire et ce que j'ai écrit à Raynaud, ce matin. La Revue européenne paie mainte-
LA REVUE ELUOPEENNE
nant ses articles. Je puis aisément rentrer dans sa rédaction, et me procurer avec cela de quoi passer deux ou trois mois à Paris, chez Auguste. Durant ces trois mois, je tàclierai de me faufiler dans quelque autre revue, et cela fait je reviendrai au Cayla. d'où je gagnerai mon argent tout comme à Paris, car la Revue ne paraissant qu'une ou deux fois le mois, peu importe qu'un rédacteur soit à Paris ou à cent lieues de là, pourvu que son article arrive au jour déterminé. Je connais un jeune homme de Saint-Malo qui travaille chez lui à la Revue européenne. La réponse d'Auguste décidera de cette affaire et par conséquent de mon retour prochain ou lointain au Cayla. Il va sans dire que tout ceci est soumis, du reste, à la sanction lîalernelle.
Voilà le I" de l'an passé, mais il est toujours temps de faire des vœux pour ceux que l'on aime, et pour moi c'est chaque jour le 1" de l'an.
Présente mes souvenirs à MM. Bories et Limer.
Je vous embrasse tous.
M'""' DE GuÉR[>-.
Paris, iG mai i83'i.
A SON Père,
Il est un point dont je voudrais vous persuader avant tout : c'est qu'ici il faut une grande longueur de temps pour faire peu de chose et qu'en province on se fait en général des idées sur Paris toutes contraires à la réalité. Sans doute que Paris est le lieu de la Fiance qui offre le plus de chance de succès, mais plus que partout ailleurs le succès y est lent et exige de la patience et de l'opiniâtreté. Voici bientôt quatre mois que je me suis mis en quête pour chercher, je ne dis pas la fortune, mais la simple subsistance et je n'ai encore trouvé rien que d'insuilîsant. C'est aflligcant, mais il ne faut pas s'en étonner et encore moins s'en désespérer. Je connais tels jeunes gens pleins de talent et d'activité qui ont mis trois ans à se faire une position qui leur donnât de quoi vivre. De pareils exemples n'ont rien d'encourageant pour vous qui n'en pouvez plus, ni pour moi qui n'abonde pas en ressources. Et
\-2b MAURICE DE GUERLN
cependant faut-il encore qu'ils nous aident à supporter patiemment les jours d'épreuves, en nous montrant que nous ne faisons pas exception, mais que tout simplement nous subissons la loi commune. Figurez-vous qu'il n'y a pas de petit poste à Paris autour duquel ne se pressent et ne bourdonnent des centaines de prétendans. Gomme ces postes coûtent beaucoup de peine à gagner, ceux qui les ont ne sont pas d'humeur à se serrer et à se gêner pour faire de la place aux survenans. Il faut donc les assiéger, assiéger l'égoïsme et vous savez qu'il n'y a guère de place plus difTicile à emporter que celle-là. — Mon petit journal de la France catholique vient de changer de maître. M. Jean, le Directeur, l'a acheté des premiers propriétaires qui le gênaient dans ses vues et entravaient la marche de la feuille. Les affaires jront-elles mieux que par le passé ; la rédaction, si faible, se fortifiant, attirerat-elle un plus grand nombre d'abonnés ? C'est ce qu'on a promis et dont nous aurions grand besoin. Tous ces petits journaux qui pullulent, naissent à peine viables. Les défaillances et l'épuisement les saisissent bientôt, et on les voit tomber comme ces insectes qui meurent après avoir fait quelques tours en l'air. Quant aux répétitions, il en va comme de tout le reste. C'est couru, disputé par des milliers de jeunes gens qui s'accrochent à tout ce qu'ils peuvent, comme je fais.
Une fois pour toutes n'ayez pas d'inquiétude à mon sujet quand vous entendrez parler d'émeute Cvoir la suite dans une lettre publiée sous la même date, éd. in-12, p, 300J.
Paris, i8 Janvier i83:>.
A SA SoEtii.
Le pâté nous est arrivé dans le meilleur état du monde, et parfumant l'atmosphère tout autour de lui d'une senteur riche et appétissante qui irrite agréablement l'odorat et chatouille la gourmandise. Peu s'en faut que je ne t'improvise une épopée gastronomique, dont il serait le héros, bien que