UN REPROCHE FAMILIAL I
d'habitude je n'emprunte guère de sujets poétiques ou méditatifs au monde culinaire et que mon inexpéi-ience m'exposât à manquer mon œuvre. Quoiqu'il en soit, ce pâté merveilleux et vraiment antique par la gravité et l'étendue de ses dimensions, sera attaqué, emporté, mis à sac et démantelé cette semaine, vers le milieu à peu près. Ainsi, ce jour-là prenez le deuil, pleurez et lamentez-vous, ô vous dont les mains ont formé cette œuvre d'art et de goût. — Papa, dans sa lettre à Félicité, m'adresse indirectement un reproche bien ancien entre nous et qui a fait bien des fois le voyage du Cayla à Paris, en Bretagne, à Toulouse, que sais-je ? en tous lieux où j'ai été. Je l'avoue, ce reproche a raison au fond, et s'il re\ient si souvent à la charge, c'est qu'il reçoit une impulsion juste et vraie. Mais comme dans toute chose humaine il se glisse un peu d'erreur, je puis dire que l'habitude qu'il a d'aller, ce bon vieux reproche, le met aussi quelquefois en route sans motif fort grave de départ. Je suis sûr que sans que je l'aie nommé, tu as le mot, n'est-ce pas ? et que je pourrais continuer ainsi sans pécher le moins du monde contre les règles de la clarté et de la lucidité. Je ne réponds donc jamais aux questions et demandes qui me sont formulées ; non, ce n'est pas cela, j'y réponds le plus souvent, mais jamais d'une façon complète et tout à fait satisfaisante. Toujours quelqu'oubli, quelqu'étourderie, bien que. Dieu sait pourtant, mes allures ne soient pas trop légères et soient même atteintes de lourdeur, comme seraient celles d'un homme obèse et renfoncé en luimême, dans sa propre substance, ou d'un érudit du xv" siècle, tout poudreux et gonflé de latin. Neva pas croire que mon corps s'étende et se développe en obésité, en ampleur bouffie et regorgeant de graisse, ni que mon esprit soit bourré de latin au point de ne pouvoir plus marcher. Ilclas ! non, ma charge d'érudition est si légère que j'attraperais un sylphe au galop, si je ne portais d'autres poids beaucoup moins précieux et qui me rendent plus pesant à la marche qu'une oie grasse. Mais celte fois je ne veux pas que le reproche en question, qui se présente flanqué d'un si joyeux et si puissant compagnon, s'en retourne comme il a fait bien des fois. Non, dès aujourd'hui et dans tout l'avenir (la date est solennelle) je veux le renvoyer satisfait et tout comblé de réponses. Car, pour cela,
l3o MAURICE DE GUÉRIN
Félicité cl moi [nous] nous sommes partagé la besogne : elle sera comptable de la question financière et moi de toutes les autres. Papa demande si j'ai conserve ma religion ou plutôt l'esprit de piété, car pour la religion, je pense bien que vous ne doutez pas de la constance de ma foi. Je n'ai pas perdu davantage l'esprit de pieté, c'est-à-dire la volonté de rendre à Dieu tout ce qui lui est dû, mais comme il arrive à tous les hommes, et particulièrement dans la jeunesse, cette volonté va plutôt par bonds irréguliers que d'une marche réglée et bien ordonnée. Dans ma vie il y a des alternatives, des contradictions, des allées et des venues, des chocs entre la pensée et l'action qui vont parfois l'une contre l'autre au lieu de procéder de concert et en bonne harmonie. Dans ce terrible duel qui dure toute la vie entre nos deux natures, il y a plus souvent des victoires que je déplore que des succès que je puisse avouer. Mais c'est le destin de notre condition. Dieu ne nous demande compte que de notre volonté. — « Sais-tu enfin de l'arithmétique ? » — Sans avoir le talent de Barôme ni même celui d'un instituteur d'école primaire, j'en sais assez et au-delà pour tenir l'ordre de mes affaires, supputer combien font tant de leçons à tant par luois et ne pas me laisser piper par les marchands. Je crois que cela suffit. Quant aux articles de journaux, voici leur courte histoire. J'en ai retiré en tout 34 francs... Voilà ce que j'ai rapporté de ma belle campagne dans le journalisme ! C'est un pays ruiné. Voilà pour aujourd'hui mes réponses au reproche inlerrogatif. Je ne résous pas tout ce qui m'a été demandé, mais comme j'ai dit plus
haut. Félicité se charge de vider la question d'argent
Votre santé à tous est parfaite. Adieu, ma chère amie, embrasse tout le monde comme je t'embrasse.