Saint-Malo
144 MALIVICE DE GLLKl.N
Européenne, date de i832-i834. Il est évident que si elle ne se poursuivit pas, après quelques rares articles sur des Promenades dans Rome — qui ne sont pas celles de Stendhal — sur la Chapelle expiatoire, sur Nicolas de Flûc, et surtout après la superbe lettre à La Morvonnais, qui passa complètement inaperçue S c'est sans doute que ses tendances de moins en moins orthodoxes l'éloigncrent fatalement des recueils de ce genre. Bientôt, sa sœur va constater avec douleur qu'elle ne le comprend plus. {Journal d'Eugénie, i8 juin i835.)
Quand la mort soudaine de Madame de La Morvonnais le frappa, en janvier i835, d'un coup si rude, les magnifiques effusions qu'un tel deuil arrache à sa plume, — nous parlons de celles du Journal — n'empruntent aucun motif de consolation aux enseignements de la foi. 11 faut lire, à cet égard, les pages écrites les 2, 9 et 12 février 1835 : « Combien de fois mes rcves sont-ils allés frapper légèrement aux portes de ce monde d'intelligences et de purs esprits ! Et maintenant [ô Marie] tu es mêlée,
I. Ces pages où, comme nous l'avons dit, Guérin apparaît tout entier, et qui étaient en réalité une lettre à La Morvonnais (éd. Trébutien, in-12, p. ."373-283), publiée comme variété dans la Revue européenne, sans nom de destinataire, renfermaient un véritable programme de son « naturisme ». A noter celte allusion : « Ne vous souvenez-vous point que les huttes sauvages de vos douaniers me faisaient envie, et qu'un jour je me pris à discourir sur le charme extrême que j'aurais à me creuser une grotte fraîche et sombre au cœur d'un rocher, dans une anse de vos côtes, et d'y couler ma vie à contempler au loin la vaste mer comme un dieu marin? » Il semble que Glaucus put être conçu vers ce moment.
l'évolution philosophique i45
absorbée dans cet océan de substance spirituelle I Ma pensée te forme dans son sein par la même opération et de la même essence que ces rêves si doux qui rejoignaient les tiens et se dirigeaient vers le même point céleste. »
«... Quel monde rêverions-nous? Quelles secrètes beautés de la nature pourraient attirer et retenir nos esprits avec plus de puissance que les côtes où Marie s'est évanouie ? Je sais qu'elle est là, que les obscurités du monde des esprits nous la cachent. Combien ces obscurités deviennent attrayaiiles et quel charme pour moi à hasarder les approches de ce monde inconnu ! Je vois, j'imagine comme je peux les demeures de l'esprit pur ; je tâche à me représenter une âme rendue à son élément, les secrets de sa vie nouvelle et tous les points de sa condition impérissable. » (12 février.)
L'idée d'un Dieu personnel, aussi bien que celle d'un monde céleste tel que le conçoit le Credo chrétien, sont absentes de ces pages intimes, qui présentent d'ailleurs des lacunes assez étranges. Plus j'examine ces questions de texte et plus j'arrive à la conviction que le Journal, interrompu vers le milieu de i835, ne nous a pas été livré dans son intégrité, tant s'en faut.
A dater de ce moment, l'évolution philosophique de Guérin se précipite. Le Cahier vert la laisse deviner en nous livrant un peu de son secret :
« Je regarde depuis quelque temps vers ces temples de la sagesse sereine que la philosophie antique a dressés sur des cimes fort élevées et qu'un petit nombre surmontèrent... Autrefois, les dieux voulant récompenser la vertu de quelques mortels, firent monter autour d'eux une nature végétale qui absorbait dans son étreinte, à mesure qu'elle s'élevait, leur corps vieilli, et substituait à leur vie tout usée par l'âge extrême, la vie forte et muette qui règne sous l'écorcc des chênes... »