MAURICE DE GL'ERIN
Cependant ni Dryas, ni ses dogues, ni ses esclaves n'avançaient plus de ce côté ; et ce n'était point là le motif des terreurs deCyniothoë. Lui, souriant : « Calme ton effroi, viens, traversons le fleuve et ne redoute pas le sacrifice que nous allons, sur l'autre bord, offrir à ma puissante Vénus !...
Bientôt, hélas I les forêts ne verronlplus de pareils hymens, Nos pères ont succombé, trahis, aux noces de Thclis avec Pelée. Nous restons peu nombreux, solitaires, fuyant, non devant l'homme, plus faible et moins généreux que nous ; mais les lois d'une nature mystérieuse l'ont ainsi voulu : le règne de notre espèce va finir.
« Ce globe déshérité de l'amour des dieux qui le formèrent doit vieillir ; et les faibles remplaceront les forts. Les mortels avilis n'auront plus que de vains souvenirs des premières joies de la terre. Tu es peut-être la dernière fille des hommes destinés à s'allier à notre race ; mais du moins tu auras été la plus belle, et moi le plus heureux. Viens ! »
Ainsi parle l'hommcchcva], et replaçant sur son dos et sur son poil qui brille comme un manteau d'ébène, son charmant fardeau, il court au fleuve, s'élance au milieu des ondes, qui jaillissent autour de lui eu gerbes de diamant, et brillent des derniers feux d'un soleil d'été. Les yeux fixés sur ceux de la beauté qui l'enivre, il nage, traverse et court se perdre dans les vertes profondeurs qui s'étendent de l'autre côté jusqu'au pied des hautes montagnes.
Il est évident que les thèmes des deux pièces ofTient entre eux des difl'érences profondes. L'un et l'autre, cependant, mettent en scène un centaure au moment où tout annonce la disparition prochaine
LES DEUX THEMES 10 1
de sa race, en vertu d'une loi mystérieuse. Les derniers représentants de l'espèce subsistent peu nombreux et solitaires. Chez Uabbe, le personnage est jeune encore, tandis que, chez Guérin, Macaréc « décline dans la vieillesse ». Le thème de Rabbe, précis et limité, évoque à nos yeux un centaure amoureux d'une femme à l'heure où sa race va s'éteindre. L'idée, certes, n'est pas dépourvue de grandeur, mais l'exécution sobre, plutôt sèche, manque d'éclat. En somme, si la conception est ingénieuse et nouvelle dans notre littérature, aucune qualité exceptionnelle ne confère à celle composition l'immortalité littéraire. Elle tire la plus grande partie de son intérêt de ce fait que Guérin a fait revivre à nos yeux un personnage mythologique du même ordre. Chezcederniejp, le thème conquiert une ampleur, uneportée et une magnificence extraordinaires. Le centaure devient le symbole, et comme la personnification de toutes les puissances primitives de la nature et de la vie universelle. C'est vraiment, comme on l'a dit ', l'hymne panthéiste le plus large, le poème le plus pur et de la forme la plus accomplie qu'on ait jamais donné de la vie originelle. Le poète réussit à surprendre le bruit le plus secret des choses, le mouvement caché du monde, la vie mystérieuse qui conduit l'univers. Il a su rendre avec génie le sentiment de la vie individuelle à demi plongée encore dans la vie universelle. Maurice met en scène le vieux