S MAURICE DE GUÉRIN
Le CEîiTAURE.
Rapide comme le vent de l'ouest, amoureux et superbe, im jcuue Centaure vient d'enlever à son vieil époux la belle Cymothoë. Les cris impuissants du vieillard s'entendent au loin... Orgueilleux de sa proie, impatient de désirs, le ravisseur s'arrête sous l'épais ombrage qui borde la rive du fleuve. La rapidité de sa course fait encore battre ses doubles flancs ; sa respiration est forte et précipitée... II s'arrête; ses jarrets vigoureux plient ; il étend une jambe, et de l'autre s'agenouille avec flexibilité. Sa belle proie qu'il tenait tremblante et couchée sur ses reins puissants, il la soulève avec amour. Il la prend, il la serre contre sa poitrine d'homme, exhale mille soupirs et couvre de baisers ses paupières mouillées de larmes.
« ^'e crains rien, lui dit-il, ô Cymothoë 1 ne t'épouvante pas d'un amant qui soumet à tes charmes les forces de l'homme réunies aux forces du coursier. Va, mon cœur vaut mieux que celui d'un vil mortel habitant de vos villes : dompte ma sauvage indépendance ; je le porterai aux rives les i)lus fraîches, sous les ombrages les plus beaux ; je te porterai sur les \erles prairies que baigne le Penée et le paternel Achéloûs.
'( Assise sur mon large dos, entrelaçant tes bras dans les anneaux de ma noire chevelure, lu pourras confier tes charmes aux jeux de l'onde, sans craindre qu'un dieu jaloux ose te saisir pour l'emmener au fond de sa grotte de cristal. Je t'aime, ô jeune Cymothoë ; bannis tes alarmes ; lu peux essayer ton pouvoir : tu règnes sur moi. »
« Beau monstre, répond en pleurant Cymothoë, je demeure étonnée ; tes accents sont pleins de douceur, et tu as des paroles d'amour ! Quoi ! tu parles comme un homme 1 tes
LE CENTALl'.E DE RABBE l49
redoutables caresses ne me feront pas mourir ? Mais entendslu les cris de Dryas ? Centaure, crains pour ta vie : ses baisers sont de glace, mais sa vengeance est cruelle ; ses dogues volent sur tes traces, ses esclaves les suivent, hàte-toi de fuir, et laisse-moi.»
« Moi te laisser ! répond le Centaure. » Et il étoufîe sur la bouche de sa captive un plaintif murmure. « Moi te laisser ! où est-il le Pirithoûs, l'Alcide qui oserait venir me disputer ma belle conquête ? N'ai-je pas mes javelots ? mon bras ne sait-il plus manier cette pesante massue ? N'ai-je pas la vitesse ? Neptune n'a-t-il pas donné au Centaure la force impétueuse de l'orage ? » Et soudain il part bondissant de courage, de confiance et de bonheur.
Ainsi balancée comme si elle était suspendue en un mobile réseau sous ces voûtes de verdure, ou comme si Zéphyrus l'emportait dans un char de nuages, Gymothoë^ désormais affranchie de vaines terreurs, s'abandonne aux transports de cet amant singulier.
Il s'arrête de nouveau, et elle admire comment la nature a pris plaisir à marier en lui aux plus belles formes du coursier, la grâce majestueuse des traits de l'homme... Une pensée intelligente anime ces yeux dont le regard est si fier et si doux. A l'abri de cette large poitrine réside un cœur touché de ses charmes : quel superbe esclave de Cymothoë et de l'amour !
Bientôt elle cessa de voir : une brûlante rougeur couvrit ses joues, et ses paupières s'abaissèrent. Puis, comme son amant redoublait ses caresses et dénouait sa ceinture : « Arrête, luidit-elle, arrête, beau Centaure ; n'entends-tu pas les meutes ardentes?... Les flèches sifflent à ton oreille... Je ne te hais point ; mais laisse, laisse-moi 1 »