‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 72 sur 141 · LA GRANDE PASSION DE MAURICE · texte numérisé non relu

LA GRANDE PASSION DE MAURICE

de sa vie une action profonde. Ajoutons tout de suite que sa passion ne fut point repoussée, sans qu'on puisse supposer cependant qu'elle aboutit à une victoire complète. On peut dire que cette circonstance, restée cachée jusqu'à présent, constitue la grande énigme de son existence. L'histoire en question que nous ne pouvons raconter ici dans toute son ampleur, encore que nous en ayons reconstitué la trame avec certitude, prendra sans doute quelque jour une place à part parmi les passions mémorables de l'époque romantique. Il s'agit, en effet, d'une sorte de drame dont les conséquences se prolongèrent bien après la mort de Maurice, puisque la douce Eugénie, qui ne connut peut-être pas tous les détails de l'aventure, se brouilla par la suite avec celle qu'avait aimée son frère, et après avoir été pendant longtemps son amie la plus intime. Cette rupture fut assurément l'une des épreuves les plus pénibles des dernières années de la sœur de Gucrin. Toute une série d'événements se rapporte à cette passion, et lorsqu'une fois on en a saisi le lien, bien des obscurités s'évanouissent. Grâce aux données que nous avons groupées sur ce mystérieux épisode, un chapitre d'un singulier intérêt pourra être ajouté à la vie du frère comme à celle de la sœur. Nous avons acquis, en particulier, la conviction que le mariage de Guérin avec Mademoiselle Caroline de Gervain a été décidé en grande partie pour arrêter, d'accord avec l'intéressé lui-même, une passion qui ne pouvait avoir d'issue régulière. De là, les hésitations, les aller-

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natives, notées par d'Aurevilly. De grandes vraisemblanees nous font croire, d'autre part, que cet amour, en troublant fortement l'existence du jeune écrivain, en ébranlant tout son être moral, a contribué, avec les rudes labeurs auxquels il dut se plier vers le même moment, à ébranler définitivement sa santé. Un séjour qu'il fit au foyer de celle qu'il aimait le laissa sous l'empire d'un accès de fièvre qui, après quelques mois, dégénéra en consomption. Sa maladie de poitrine se doubla ainsi d'autres souffrances qui l'aggravèrent sérieusement. Il est même probable que, chez une nature aussi impressionnable, aussi vibrante, la passion dont nous parlons fut la première cause des ravages qui se traduisirent par sa grande maladie de 1837. Madame *** avait conservé les lettres de Maurice ; après des hésitations que l'on comprend, elle finit par les confier à Barbey d'Aurevilly et à Trébutien. Ceux-ci devaient même les publier, sans donner le nom bien entendu, mais ce projet n'eut pas de suite par le fait même de leur rupture. Toutefois, Trébutien en garda la copie dont il rédigea un double pour M. de la Sicotière, double qui est aujourd'hui en ma possession. Ces lettres datent du mois de juin 1837, du moins beaucoup de rapprochements tendent à le faire croire. Vingt-trois ans plus tard. Madame ***, en recevant le^s Reliqaise de Maurice, écrivait ceci avec une émotion indulgente et discrète :

« II m'est souvent impossible d'écrire. C'est la désolante raison qui m'a privée de vous remercier plus tôt de vos deux délicieux volumes. Combien j'ai revu avec plaisir ce charmant

LES EETTUES d'aMOLR 169

esprit si plein de douceur mélancolique, de rêveuse poésie, de naturelle élégance ! Il m'a semblé revivre mes vingt-cinq ans, déjà si attristés. Nous étions deux jeunes mourants levant souvent les yeux au ciel avec effroi et curiosité, attirés par l'idée de l'infini qui faisait le fond de nos conversations, mais plus éblouis qu'éclairés encore par la vraie lumière du catholicisme. »

Les lettres d'amour de Guérin renferment, esl-il besoin de le dire ? des pages d'une grande beauté ; elles ajoutent à ses œuvres déjà connues une note nouvelle. Les textes qui suivent vont permettre d'en juger :

Lundi, 10 heures.

Notre vie est donc enrichie d'un jour. Qu'est-ce que l'étendue d'un jour pour nous deux, *** ? Elle est si tôt épuisée que nous devrions, ce semble, attacher peu de prix à un surcroît si fugitif. Mais la valeur de ces mesures du temps n'est-elle pas dans leur vitesse à nous fuir ? Que ne donnerais-je pas pour racheter les bluettes qui viennent de filer ? Pour chaque jour une année, voire deux, voir[ej trois, le marché serait excellent. Vingt si vous voulez et j'y gagnerais encore. La valeur de tout mon avenir peut se resserrer aisément dans la plus courte félicité.

Votre ami d'aujourd'hui pioteste contre la i" partie de la lettre de votre ami d'hier. Quel ami quinteux et difficile ! il a toujours quelque murmure sous la lèvre. Voyez cependant de quels bien^s] abuse son injustice. Il a une amie et toute sa confiance, une amie charmante autant que belle dont le plus simple regard le couvre de bonheur ; si bonne au pardon, si généreuse qu'elle lui a remis une offense des plus pesantes avec un oubli absolu ; si tendre, si riche 1 des plus doux sentiments qvie puisse avoir un cœur, que le mien qui se pique

I. Le mot riche est souligné à l'encre rouge sur le manuscrit de Trébutien, et accompagné d'un point d'interrogation. Il est, d'autre part, suivi d'un blanc.

i-JO MALUICE DE GLEUm

de quelques lumières sur ce point se fond rien que d'y penser ; mais qui ayant beaucoup soulîorl, est sujette encore à tant de peines que les ombres sur sa sérénité et les perplexités dans son cœur doivent faire naître, au lieu de mécontentement, de nouveaux transports d'amour et de larmes. Si votre bonté et votre pardon * ne débordaient tant de fautes, cet ami-là mériterait... Que dirai-je qu'il mériterait ? Ah ! le pardon, rien que le pardon. Vous ne pouvez pas punir, *** ; vous savez bien que de votre part la proportion est impossible de la peine à la faute, que la moindre disgrâce est un mal infini.

Je voulais arrêter encore quelques signes entre nous pour l'usage de notre correspondance ; mais à quoi bon toutes ces conventions ? Est-il besoin de dire : mon cœur sera là, sous tel emblème, quand il sera partout ? ***, je me repose sur ton cœur uniquement pour la divination du second sens de ma lettre. Le déguisement le plus épais ne sera qu'une vapeur transparente pour ton aimable sagacité.

Que vous m'avez attristé hier par ce regard jeté sur la pendule au moment où le timbre d'une heure avancée nous avertissait qu'un jour encore nous était ôté. ***, ma chère *** 1 comme si en redisant ce nom je devais empêcher notre départie ou vous emporter avec moi, je le répète mille fois du fond de la plus triste des pensées.

Me refuserez- vous un mot d'adieu, quelques lignes dernières i^ Adieu I

Votre pauvre docteur en larmes,

Maurice.

Mardi, ii heures.

Vous m'avez défendu de vous écrire la nuit ; ô mon amie, grâce pour ma désobéissance de ce soir ! mon sommeil n'en souffrira pas ; je trouverais dans mon lit plus de fièvre que de repos. Quand je dis : je t'aime, et que mon cœur veut prendre quelque langage, tout ce que j'ai de vie se soulève, tout se précipite à l'expression de mon amour; quand je suis seul et

I. Pardon est suivi d'un qui que nous croyons devoir supprimer pour le sens.

L OUBLI DUNE FLEUR l"!

que je presse de mes bras la poitrine où vit cet amour, comme pour contenir ce trésor et me l'assurer davantage, mon bonheur est de reconnaître par l'isolement combien je suis en proie, d'écouter le travail de la passion dans mon cœur, de ressentir dans tout mon corps la présence de la flamme et la langueur qu'elle nourrit. Il me semble alors que mon amour est grand et digne, ***. Mais lorsque je reviens en ta présence, que je retrouve le charme de ton regard, ton sourire, l'indicible expression de bonté qui rend chaque ligne de ta physionomie, je demeure confondu, je trouve que mon cœur est bien dépourvu, bien débile ; mon amour ne me paraît plus qu'une sorte de tiédeur comparé avec ce que tu mérites. Mon amie, je ne vous aimerai assez que dans ma douleur ; ma douleur seule, lorsque je vous aurai perdue, prendra des degrés moins éloignés de vous. Ici, ma vie est sous la tendresse de votre sollicitude ; vous êtes ma gardienne, je ne puis sortir de l'étendue de votre surveillance ; partout elle me suit, m'éclaire, me préserve ; elle s'entretient dans les inquiétudes les plus touchantes, s'arme des reproches les plus doux, épie, devine, va pour les écarter mille lieues au-devant des maux. Mais que deviendrais-je hors du cei'cle de magiques bontés que vous avez formé autour de moi ? Dans quel vide affreux vais-je périr? Tristes questions, je vous laisse; que sert de mesurer l'abyme quand on doit être précipité ?

Pauvre *** ! et c'est vous que j'ai accusée de médiocrité de cœur I quel est le délire qui m'a fait prononcer des parole* aussi cruelles ? Mais avant-hier encore n'ai-je pas ouvert une autre blessure à côté de celle-là ? Mon Dieu ! qui peut savoir ce que souffre la tendresse d'une femme ? Qu'avez-vous pensé de mon cœur ? Qu'en pensez-vous mille fois le jour ? Y a-t-il un seul jour où un homme n'ait à se relever de mille fautes contre la délicatesse et la sensibilité, s'il vit aux pieds d'une femme ? Vous me donnez une fleur ; elle est oubliée sur une table comme le serait le don de la plus pauvre main. Dans ce délaissement vous l'avisez et la sauvez d'un plus long oubli en la jetant dans les fossés du château. Leçon, reproche et tendresse mêlés.

Adieu, •**. Votre disciple en tendresse,

Mercredi, lo h. 1/2 i.

« Croyez-vous que je vous aime ? » que de larmes j'ai versées sur ce peu do paroles ! Jetées à la fin d'une lettre où je reçois les plus tendres marques de voire alTection, elles portent un reproche si plaintif et si pénétrant que toutes mes forces en sont encore abattues. Quels charmes avez-vous pratiqués depuis quelques jours, reine des enchantements, pour dissiper mon humeur inquiète, détruire le principe de toutes mes injustices et me toucher enfin de je ne sais quelle grâce qui me rend un homme nouveau, animé de la plus vive foi en votre amour ? Voyez à quel point je suis converti: vous m'avez pressé hier encore de ne pas manquer les occasions de fortune ; j'avais déjà souffert de ce conseil plusieurs fois donné, il grossissait mes accusations ; mais hier, je n'ai pu y reconnaître que l'inspiration du plus généreux intérêt, qu'un sacrifice à vos inquiétudes de mon avenir. ***, je dois vous admirer et vous aimer avec redoublement dans ce conseil, mais si je l'acceptais, serais-je encore celui qui mérita l'affection si dévouée qui vous l'inspire ? Faut-il, mon amie, que je rappelle Yotre histoire déplorable et quelle contrainte on a mise sur votre vie entière ? Pauvre fiancée ! la mort elle-même fut au moment de protester pour vous contre la violence qu'on vous faisait souffrir. Vous donc qui savez tout ce que coule un engagement contre son cœur, croiriez-vous que je vous aime ; tout ce que je vous ai appris de moi-même ne tomberait-il pas dans une comédie odieuse, si j'allais le plus volontairement du monde accomplir ce qui vous coûta presque la vie ? Je vous entends qui ne vous reprochez rien moins que la perte de mon avenir. O mon amie, je vous en conjure, ne vous tourmentez pas avec cette pensée ; je sais assez que vous y avez du penchant. Si vous saviez mon parti pris à l'égard de l'avenir et comme j'entends la vie, vous ne vous

1. J'ai communiqué à M. Romy de Gourmont le texte de cette lettre qui a été publiée, au cojumencement de 1909, dans le volume des Plus belles pages de Maurice de Guérin. (Paris, Mercure de France, p. 198-202.)

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