LE GAGE NON DEMANDE I-JÔ
battriez pas de reproches sur ce point, vous vous applaudiriez plutôt.
Quand nous nous sommes trouvés seuls hier, je venais de lire votre lettre, j'avais le cœur plein de la touchante surprise du gage non demandé. Pourquoi mon bonheur n'a-t-il pas éclaté ? Qu'avais-je à dire qui eût le droit de ditTérer d'un instant les marques de ma reconnaissance? L'afTreuse crainte me possède qu'un mouvement défavorable à mon cœur n'ait ému le vôtre dans ce moment. Mais en sommes nous au calcul des signes et des paroles ? Ne retombé-je point par cette crainte dans ce qui vous a si cruellement affligée ?
Voici votre messagère. Vous me dites hier au soir et encore aujourd'hui par elle : « Vous n'êtes point gêné par ce retard d'an jour ? » C'est sans doute une façon de dire publiquement : quel bonheur! encore un jour ! Y avez-vous mis un autre sens ? Cela ne peut pas s'entendre à la lettre.
Adieu, ***, adieu ! ce mot si triste, comme je l'écris vite et avec quel empressement de bonheur, quand je cesse de t'écrire pour courir me placer sous tes yeux !
Non, un jour encore dans tes regards ne me cause nulle gène. Etrange ! s'avisa-t-on jamais d'une pareille question ?
Le plus tourmenté et bientôt le plus triste des docteurs.
Jeudi, 3 heures.
Dans quelle illusion croyez-vous être ? mon Dieu ! pourquoi dites-vous de ces mots sans les expliquer ? C'est ainsi que vous me replongez dans les angoisses. Qu'avez-vous voulu dire ? A.u nom de notre prochaine séparation, donnez-moi le sens de vos paroles. Mon Dieu ! faudra-t-il que je parte avec une autre douleur que celle de vous quitter ? Quati-e mots d'explication par écrit le plus tôt que vous pourrez. Les occasions de vous voir sont trop rares et je souffre trop pour que vous me les laissiez attendre.
17^ MAURICE DE GUÉUIN
Jeudi, 10 h. i/a ',
Vous avez donné à votre ami qui va vous quitter le seul bien qui pût l'encourager à la vie, la certitude pleine d'être aimé de vous. iSIon existence n'avait pas de nœud, je vivais ■sans dessein, tournant dans un cercle de travaux que je poussais péniblement. De là le malheur de jours dont j'ai mené la dépense le plus follement que j'ai pu, dans l'espérance de jeter bientôt la dernière pièce de cette vilaine monnaie. Mais aujourd'hui, cette vie qui n'avait pas de valeur, s'est augmentée d'un grand prix ; par vous le plomb vil s'est changé en or. *'*, je suis le dépositaire attentif de ce qui t'appartient : je vivrai bien loin de toi, ma bien-aimée, mais qu'y aura-t-il qui puisse me faire sortir de la présence de ton amour ? N'entendrai-je pas toujours la douce voix de tes sollicitudes ? Ne serai je pas toujours suivi de tes prières si émues, et cesserai-je jamais de voir les alarmes de tes regards ? 0 la plus attendrissante dos femmes, tu as attaché à mon cœur des causes impérissables d'attendrissement. Comment pourrais-je sortir de ton empire ? A la simple approche d'un souvenir je serais vaincu jusqu'aux larmes.
Votre docteur vous écrira les sentences de sa sagesse, les opinions, les mouvements, les projets, les caprices, les goûts et les modes de son esprit, des notes sur quelques usages du monde, tout ce qui pourra vous apporter quelque intérêt dans votre solitude et vous y fortifier contre l'isolement. Contraint à ruser, son amour vous donnera le signe mystérieux à toute ligne de ses lettres. Point de formes, point d'habit, point de tours qu'il n'adopte pour se montrer mille fois dans une page, sûr d'être toujours reconnu et jamais découvert. Un parfum doit s'élever pour toi, ***, du plus vague langage, tout cela secrètement animé des émanations de mon cœur. Et toi, mon amie, tantôt libre et tantôt contrainte, tes lettres seront pour moi tour à tour la plus abordable (?j expression [de] ton cœur, de tout ce qui est toi, ***, ou le voile le plus discret et le plus
I. J'ai publié dans la Revue bleue du 12 décembre 1908 la plus grande partie de cette lettre.