LE JOURNAL DE BARBEY IQI
Barbey, empreintes d'une mélancolie très poignante, nous révèlent avec une étrange éloquence ces alternatives d'accablement et de réconfort que l'état physique de l'auteur du Centaure suffirait peut-être à expliquer. En notant çà et là les discussions d'allure philosophique qui remplissent leurs entretiens, Barbey constate, non sans quelque fierté, que Maurice, sans verve et sans entrain chez lui, « se soulève » quand il se retrouve dans la chambre de son camarade. Par moment, on devine chez d'Aurevilly quelque dépit fugitif de se voir un peu délaissé par Guérin, qu'il déclare u escamoté » par Caro.
Je viens de glaner à travers les Memorcmda certains traits saillants, mais ce qu'il est impossible de rendre en quelques lignes c'est toute l'existence quils racontent du petit cercle de Guérin, les passions, la vie mondaine, les aventures sentimentales des uns et des autres. Nous allons donner maintenant les principaux passages du journal de B. d'Aurevilly relatifs à Guérin, en suivant Tordre chronologique, et parfois en les résumant. Nous laissons de côté les allusions si nombreuses qui nous ont fourni la matière des quelques remarques qu'on vient de lire. C'est vraiment une histoire sans prix, une série de tranches de vie, d'instantanés, que ces documents permettent de restituer.
2G septembre i836.
Guérin est venu. — Gaudin sorti est rentré. — Causé à bâtons rompus. Habillé. — Sortis. — Traversé les Tuileries dans une heure divine. Le soleil se couchait et difTondait ses
192 MAURICE DR CUEKIN
longues gerbes d"or pur à travers les massifs éblouissants dans leur base de clairière, et sombres et mélancoliques à leur sommet. Cela nous a pénétrés comme la vraie beauté. — Dîné au restaurant italien. Bu du bordeaux, bon, mais trop vert. Les adolescences ne valent pas plus en fait de vin qu'en fait de jeunes filles. Manquent également de saveur. Allés au café, puis remontés au Boulevard. Nous nous y sommes assis. — Pris une paire de gants chez la Geslin. Revenu seul. Une lune albatréenne et un ciel de taffetas bleu...
Dit... quoi? Des riens. Mais avec les esprits qui nous plaisent, les riens ne sont plus rien. C'est la vie allégée alors, c'est la pensée détendue comme un arc au repos, — dans les bruyères.
Octobre.
Remarqué une femme digne du pinceau de Murillo pour le genre de beauté. — Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! que c'est beau d'être beau ! — Moins impressionné pourtant par cette femme que mon ami M[aurice] de G[uérin].
20 décembre, de Saint-Sauveur.
Pensé à mes amis de Paris, à Guérin surtout dont j'ai relu la dernière lettre — et lui aussi a dû être bien triste, aujourd'hui par ce temps désolé d'hiver, et une causerie ensemble nous aurait fait quelque bien à tous les deux.
23 janvier 1887 : Lundi.
Hier (32 janvier, l'anniversaire de la naissance de lord Byron), dîné avec G... Guérin et Scudo. — J'amphitryonais. — Il y a eu de leur part moins de verve que je n'aurais cru. Scudo amusant toujours, mais pas dans ses bons moments. Se livrant difficilement à l'ivresse physique de la table par un instinct incroyable de conservation. La pause (sic) tient une large place dans la vie de cet homme. — Gaudin a commencé par la froideur, puis s'est échauflc et a été le seul de nous qui ait été au niveau de lui-môme, mais l'astre s'est levé bien tard ! — Guérin souilrait physiquement, je crois, car il a été contraint et silencieux. Ne l'ai retrouvé que sous l'impression de cette
COUVERTS DU MEME MANTEAU igo
double magie, musique italienne et langue italienne, puis il est retombé sombre, à part deux ou trois éclats causés par la gaîté et les folies de Gaudin. — Moi aussi sans rien qui me lance. — Ne peux me défaire de ce serrement de cœur que j'ai rapporté de Normandie. Il résiste à tout et à moi-même...
Guérin a pris un logement dans mon hôtel. Maintenant on nous couvrirait du même manteau, tant nous sommes rapprochés I
i^ avril.
J'avais laissé là ce Mémorandum et je ne l'aurais probablement pas repris. Mais G... souhaite que je le continue, et je le ferai si cela peut lui faire plaisir. Quand on intéresse quelqu'un en agissant de la manière la plus insignifiante, voici que cette manière insignifiante signifie et que l'on s'intéresse d'intéresser. Diable de vanité ! Pivot sur lequel nous tournons sans nous détacher. C'est toujours elle quand on croit que ce n'est plus elle...
i6 a^TiI.
G[uérin] veut aller dans le monde l'hiver prochain ; ne lui serait-il pas agréable d'y retrouver sa beauté, sa reine ? Mais aussi pourquoi est-il amoureux d'un autre côté * ? Drôle de petit amour, enfant transi et quelquefois fiévreux ! Pourronsnous l'élever et en faire le bel adulte qui soumet tout !> It is difficuU !
12 juin.
Nous voici au 12 juin. Guérin m'a quitté hier. Je lui ai promis un journal de mes jours pendant son absence. Je le ferai, quoique j'aie perdu et n'aie pu poursuivre déjà à sa prière l'habitude de noter des jours de plus en plus ennuyés.
1. Cette remarque de Barbey et celles qui suivent éclairent l'histoire de la vie sentimentale de Guérin.
Lu en chemin une lettre de G[uérin] qui s'ennuie de sa dédaigneuse aimée aux pieds de son amoureuse dédaignée, et ecco la vila !
Oublié de noter que j'ai reçu une lettre de (î. — La glace est rompue, l'intrigue nouée, et le pauvre garçon aussi garrotté qu'on peut l'être ^ Je ne puis lui donner de conseil ; aussi lui nieltra-t-cUe son bi'odcquin sur le ventre ! Je vois là une relation où la femme sera le sultan de l'homme. Quant à G[uérinl, il ne sait plus un mot de son cœur, car lui que je croyais pris, ne me dit- il pas ; « Je l'aime (l'autre ; celle-ci), et l'aimerai, je crois, furieusement ! » — furieusement ; à la manière des pigeons 1 Ma foi ! cela me donnerait presque envie de lui souffler son Indienne, et il faut avouer qu'il le mériterait bien un peu.
26 juin : Lundi.
Qu'ai-je vu cette semaine ? Mais personne que les habitués. — Je suis allé chez la céleste Indienne, la jolie fille du Gange, mais n'ai pas été reçu, — la tante n'était pas là. Entr'aperçu au fond d'un salon intérieur et plein de mystérieuses ombres une taille onduleuse et une robe blanche, mais tout cela si vaguement qu'on eût dit une lointaine apparition bientôt disparition. — J'ai écrit. — On m'a répondu et l'entrevue de début est fixée à dimanche prochain.
a août.
G[uérin] ne m'a pas écrit depuis qu'il a quitté*,.. Le temps s'écoule cependant et que de choses il a entraînées avec lui sans que la trace en soit ici demeurée. Au moins en rappellerai-je quelques fragments épars et qui surnagent, mais la
I. Ce passage s'applique à la passion de Guérin pour Madame *** qu'il était allé voir. Il s'agit de la période pendant laquelle Maurice écrivit les lettres citées plus haut.
PORTRAIT d'une FIANCEE IQÔ
trame des pensées frémissantes de chaque jour, rien ne saurait la faire reparaître. Les lendemains l'ont usée coup sur coup... Qu'ai-je vu encore ? Voyons ! Ah ! la fiancée, défiancée ou plutôt infiancéc de Guérin, jolie, mignonne, blanche, grande, mince, le buste long et les mains longues — deux charmes pour lui — et d'épaisses boucles blondes à l'anglaise tombant sur les joues comme deux bouquets renversés. Parle assez, n'est pas timide, et a un accent dont rien des accents d'Europe ne peut donner l'idée. — Plus singulier qu'agréable, mais pas désagréable non plus.
9 août.
Reçu une longue lettre de Guérin. Pauvre timide! il n'en est encore qu'aux préliminaires. — Il a peut-être raison, du reste, car à part la vanité, c'est ce qu'il y a de meilleur chez les femmes. Elles ne varient que dans la manière de succomber ; une fois vaincues, elles se ressemblent.
i3 août.
Qu'ai-je fait encore ? Rien qui vaille la peine d'être rappelé. C'est aujourd'hui dimanche et le temps est superbe. J'ai bien pensé à aller voir la jolie Indienne de G... mais pourquoi ? — Pour lui ? il n'en veut plus et ma négociation est inutile à présent. Pour moi ? quoique je ne puisse pas aimer qui m'aimerait, je suis trop indolent dans ce moment-ci pour tenter de me faire aimer d'une jeune fille. Et d'ailleurs j'ai un mal de pied qui m'empêche de mettre une chaussure étroite et d'user ainsi de tous mes avantages. Donc, bonsoir !
Guérin ! Il faut pourtant que je lui écrive. J'ai reçu de ses nouvelles ces jours derniers. — Il n'en est encore avec... qu'aux éléments. — Ils correspondent, et pour G... qui ne s'est jamais peini à une femme, c'est une excellente occasion de se donner un plaisir très vif dans la jeunesse. Oui I très vif et même le plus vif de tous. — Mais en séduction, ce n'est qu'un moyen vulgaire, il ne faut jamais se révéler entièrement aux femmes. — On tuerait bientôt l'intérêt.
^96 MAUMCE DE GUERIN
Pas mal dormi, mais éveillé plus tôt qu'à l'ordinaire, des sept heures. — J'ai rêve de ce pauvre Guérin de retour et en bonne santé. — Que ce rêve ne soit pas qu'un rêve ! mais un présage. — Avec quel plaisir je reverrai notre poète et reprendrai avec lui cette vie commune si longtemps interrompue I
8 novembre.
Ecrit à Guérin qui va mieux, se marie et revient, trois bonnes nouvelles I — Mon rêve a eu raison ; réponse aux gens qui se piquent de n'être pas superstitieux. — Il paraît que c'est au mois des roses (en May) que notre poète deviendra époux. — C'est un revirement de cœur que l'histoire de ce mariage, — Guérin, comme de juste, paraît fort heureux, et moi aussi parce que je crois qu'il a besoin d'un foyer à lui. Il aura le temps de travailler non pour vivre, mais pour penser ou pour retentir.
23 décembre.
Reçu ce matin une lettre de Guérin dont, à mon grand regret, voilà le retour retardé. J'aurais eu un grand plaisir et plus même que du plaisir à le revoir dans les circonstances actuelles qui ne sont pas couleur de rose. Il me parle de ce qu'il appelle son roman, que je trouve doux et heureux et qui ne ressemble gucres au mien, lequel a été tout le contraire, avec cette autre différence en plus que sur le sien il peut fonder l'histoire d'une vie agréable, d'un avenir dans ses goûts et de la culture de son talent, tandis que moi je suis réservé à l'isolement et à une vie fragmentée de toutes manières. — Je devais aller voir sa promise demain, mais le temps est à la pluie et je suis souffrant. — Donc, non, si le temps continue à être mauvais.
Février 1808.
Allé chez B... De là chez Guérin qui est revenu, et qui demeure chez sa fiancée, nid charmant où le voilà tapi, sans compter et en attendant l'autre. — Resté à causer jusqu'à
MCELIBEE ET DANDY I97
quatre heures avec ces dames. — La jeune fille est plus châtain foncé que je ne pensais. — Remonté avec Guérin jusqu'au Palais-Royal où j'ai pris des livres...
Revenu et rencontré cette bonne enfant de Cœcilia Metella, qui veut à toute force souper avec Guérin, Gaudin et moi. — Nous verrons quand ce pauvre Guérin sera guéri et ferme sur ses jambes de Silène dont il serait si amusant de compromettre l'aplomb encore'.
Aujourd'hui, je dîne avec V,.., un ancien compagnon de collège, et Mœlibée Guérin, le plus dandy des amoureux de la Nature.
3o mars.
Dîné vite et de poisson chez C... — Allé chez Guérin passer une heure et demie.
3i mars, au soir.
Après déjeuner mis à lire, et sans désemparer, jusqu'à trois heures et demie. — Guérin est venu. — Coifié en causant avec lui. — Se plaint de faiblesse corporelle ; moi, c'est à l'âme qu'est l'abattement, — un abattement étrange !
3 avril, au soir.
Ah ! oublié de noter que j'ai reçu un pygmée de billet de Guérin qui m'annonce que nous dînerons ensemble to-morrow. — Tant mieux.
5 avril.
Dîné hier chez G... avec Guérin, — un repas gai, bruyant et qui a fini par le plus amusant délire de G... et B... quoique
I. Cette Cœcilia Metella, l'héroïne d'Amaïdée. qui joua un certain rôle dans la vie des compagnons de Barbey, semble avoir porté à Guérin « une affection vraie et sérieuse ». Même après son mariage, Maurice prit part à quelques dîners d'amis.
j'eusse mieux aimé causer cl faire connaître à Gucrino tout ce qu'il y a de talent vrai, loyal, plein de verve et de g:énic dans Désaugiers, — homme de la taille de Burns, mais non d'un talent du môme genre,.. Passai avec G.,, une demi-heure au Boulevard, noire salon en plein air dont le plafond est fait d'étoiles.
... Ecrit ceci l'àmc oppressée. — Je sors de chez A..., Flore où j'ai commandé le plus charmant des bouquets pour la promise de Guérin. — C'est demain l'annivei'saire de sa naissance et je dîne avec elle. — Je me couche pour lire. — Bonsoir.
6 avril, minuit et demi.
Couché ! — Ecrit ceci dans mon lit. — C'est la dernière page de ce livre que Guérin a appelé étrange.
[Avril] ? Minuit et demi.
(Barbey dîne chez la fiancée de Guérin) : ...Guérin m'a conduit dans sa chambre où il m'a lu divers feuillets du journal de sa sœur. Quelle diction charmante et pleine de traits tellement rêveurs qu'ils semblent profonds 1 Quelle distinction d'esprit ! Quelle noble fdie ! et que cet esprit est bien femme ! et que cette âme est bien sœur 1 et que celte tendre relation de Guérin et d'elle est bien ce qu'elle doit être, la femme disant à l'homme : <( Tu sais, mais aime I J'aime, apprends-moi. » Cela est surtout marqué dans le désir ardemment exprimé de voir (îuérin devenir pieux comme elle. Elle n'endoctrine pas, ne prêche pas, elle se rend compte de ce qui est l'obstacle et la supériorité de son frère ; mais elle s'écrie avec de ravissantes intonations : » Ah I pourquoi ne crois-tu pas ? Ah I que je voudrais que tu crusses I etc. » Talent qui ne se doute pas de lui-môme, naturel, chef-d'œuvre de perfection... » Mademoiselle de G...^ pas jolie pendant le dîner, jolie après, avec un teint purifié, reposé les yeux d'un scintillement doux. Qu'est-ce donc que la beauté qui s'efface d'une heure à l'autre pour revenir ? Singulière chose !