CONCLUSION
En commençant ces études, il y a un an, nous exprimions le vœu de voir apparaître au jour les œuvres et les lettres de Maurice de Guérin qui demeurent cachées à tous les regards. Nous renouvelons cet appel, au moment de clore notre volume, avec la certitude de servir ainsi la cause des lettres françaises. Des écrivains éminents nous ont fait connaître avec quelle conviction ardente ils s'associaient à ce souhait. Une édition complète et définitive : voilà l'entreprise que les fervents de Guérin doivent désormais chercher à faire aboutir. Puisse notre livre, grâce au nombre de textes inédits et inconnus qu'il renferme, contribuer à la préparer et à la rendre nécessaire! Il faudrait joindre à ce travail la composition d'un Livre d'Or, contenant les témoignages et jugements dont « ce malade de l'infini » a été l'objet de la part de tant de penseurs et d'écrivains. Un tel recueil permettrait d'apprécier l'influence exercée par Maurice sur les générations littéraires qui ont suivi. Les textes des Memoranda et de la correspondance générale de d'Aurevilly y trou-
UN GRAND POÈTE 2l3
veraient une place toute naturelle. L'union des deux amis se perpétuerait ainsi sous la forme que l'auteur de VEnsorcelée — dont le monument vient d'être inauguré à Saint-Sauveur — eût le plus souhaitée. On y trouverait ce jugement : « Oui, ce qui distingue Guérin, c'est la compréhension intime et extérieure de la Nature. Il la tient par les deux côtés ; il en voit le relief, il le moule, il léclaire, il l'anime, il lesplendifie, mais il voit le dessous, il voit le dedans. Il a la mysticité de la nature et le positivisme de ses phénomènes. Peintre et poète, il en est l'artiste, il en est l'amant, il en est le maître, il en est l'esclave, il en est l'enfant, il en est le roi. Il se panthéise presque en elle... C'est elle qui le fait boire entre ses deux lèvres, pures et farouches, et coucher chastement entre ses deux seins immortels. »
On y lirait aussi des vers trop peu connus dAmédée Renée :
Doux frère d'Âriel, dont l'âme fut choisie
Dans les souffles de l'air et les rayons du jour.
Poète frissonnant, d'où vient ta poésie ?
Amant si plein de flamme où s'en va ton amour ?. .
Dans la "sie où tes pas erraient à l'aventure
Des cœurs se sont trouvés, des bras se sont ouverts.
Avec tous tes désirs, tu passais au travers
De leurs embrassements pour revoir la nature.
Lui dis-tu le secret de tes vagues tourmens ? La Circé ténébreuse au moins te comprend-elle ? Que ses philtres sont forts ! Ah ! la sourde immortelle En des troubles cruels abime ses amants I
•2l!l MALIUCE DE GUEIUN
Ce grand Tout nous écrase, il échappe, il obsède. Tout amour veut atteindre au but de ses ardeurs ; Mais toi, que trouves-tu ? qu'est-ce que tu possède Quand tu répands ton âme au sein des profondeurs ?
Malade d'infini, qui t'épuise aux obstacles. Et poursuis de si loin la fuite des oiseaux. Tu te laisses ravira tous ces beaux spectacles, Comme Hylas entraîné par les glissantes eaux.
Ta poésie est là ; mais Dieu fit-il le monde Pour que l'homme à le voir se consume en désir ? Cette nature a-t-elle un cœur qui nous réponde ? Et toi, lui trouves-tu des flancs pour la saisir ?
O des flots et des nuits grandes voix solennelles I Longs éblouissemens de l'aurore et du jour I Caps et rochers, gardiens des vagues éternelles. Ses témoins et ses dieux, saviez-vous son amour ?
Dans vos pièges trompeurs, vous qui prenez les âmes Sans vous associer à leurs émotions, Oh ! c'est vous qu'il aimait avec toutes les flammes Et les réalités de nos afi'ections.
Devant cette nature enivrante, aimantée.
Il se courbe éperdu, négligeant son chemin ; Mais, de son piédestal, jamais la Galatée Ne l'a fait relever d'un signe de sa main.
Ni Claude, tout baigné de lumière dorée,
Ni Poussin, tout pensif sous les grands horizons.
Aucun de tes amans, ô nature adorée !
Ne but à plus longs traits tes magiques poisons I
Sources, fleuves, forêts, ô crêtes sourcilleuses I Magnifique univers, puissances merveilleuses, Qui dans le Pan immense allez vous fondre tous ! S'il a tant souhaité s'y perdre comme vous.
PROPHETE ET PRECURSEUll
Maintenant qu'il s'y plonge et qu'il s'en rassasie Sur les ailes des vents qu'il voyage à son tour !
Y puisse-t-il encor goûter sa poésie !
Y puisse-t-il enfin étanchcr son amour !
0 Guérin, le jour viendra sans doute où tu cesseras ■d'être l'adorateur solitaire des puissances merveilleuses qui vont se fondre dans le Pan immense. Les hommes, las des déformations multiples, les unes inutiles, les autres sacrilèges, qu'ils infligent à la Nature, se tourneront, à ta suite, vers c la Grande Déesse, vers la Galatée immortelle, sur son piédestal gigantesque » ; ce jour-là, ils salueront en toi le prophète, le précurseur, presque le martyr d'une foi sublime et méconnue, et ton nom sera béni par la foule qui l'ignore encore.