SA CONVERSATION
quent le culte qu'on professait à l'égard de Chopin dans la famille Egger. Après sa mort, Emile Egger publia un petit volume de vers dont Chopin « avait lu d'un œil mourant les dernières épreuves ». Anonyme et non mis dans le commerce, ce volume est intitulé : « Au coin du feu. Vers dédiés à mes amis. Paris. Imprimerie de Crapelet, rue de Vaugirard, n° 9, janvier i844. »
Ces vers, remarque mon correspondant, sont très médiocres, à l'exception de la pièce « A un papillon », jeu de rimes et de rythme fort bien réussi qui pourrait figurer dans une anthologie. Parmi les autres il y a ce quatrain :
XXXTX. A George Sand, après avoir lu sa Notice sur feu George (sic) de Guérin, l'auteur du Centaure.
Merci, car le voilà sur son char de victoire ! Merci, car à son front, Sand, vous avez ôté. Pour y poser soudain l'auréole de gloire. L'auréole d'obscurité 1
Une note fort utile apprend au lecteur que ces derniers mots figuraient dans une lettre de Guérin citée par G. Sand dans son article. M. Victor Egger croyait se rappeler, en outre, que Chopin avait porté à G. Sand le Centaure et les autres documents qui figurent dans l'article de i84o.
LA CONVEBSATION ET LE GÉNIE LlTTÉRAinE DE GUÉIUN
George Guérin ne fut ni ambitieux, ni cupide, ni vain. Ses lettres confidentielles, intimes et sublimes révélations à son ami le plus cher (d'Aurevilly) montrent une résignation portée jusqu'à l'indifférence, en tout ce qui touche à la gloire éphémère des lettres. « 11 portait dans le monde (c'est ce même ami qui parle) une élégance parfaite, des manières pleines de noblesse et un langage exquis, ne jetait pas d'éclat, n'avait pas de trait, mais quelque chose de doux, de fin et de charmant que je n'ai vu qu'à lui, et dont l'effet était irrésistible. Il aimait extrêmement la conversation, et quand il rencontrait par
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hasard des gens qui savaient causer, il s'animait et jouissait de ce qu'ils disaient, comme il jouissait de la musique, des parfums et de la lumière. » C'était une de ces âmes froissées par la réalité commune, tendrement éprises du beau et du vrai, douloureusement indignées contre leur propre insuflisance à le découvrir, vouées en un mot à ces mystérieuses souffrances dont René, Obermann et Werther offrent sous des faces différentes le résumé poétique. Les quinze lettres de G. de (juérin que nous avons entre les mains sont une monodic non moins belle et non moins touchante que les plus beaux poèmes psychologiques destinés et livrés à la publicité. Pour nous, elles ont un caractère plus sacré encore, car c'est le secret d'une tristesse naïve, sans draperies, sans spectateurs et sans art ; et il y a là une poésie naturelle, une grandeur instinctive, une élévation de style et d'idées, auxquelles n'arrivent pas les œuvres écrites eji vue du public et retouchées sur les épreuves d'imprimerie. Nous en citerons plusieurs fragments, regrettant beaucoup que leur caractère confidentiel ne nous permette pas de les transcrire en entier. On n'y trouverait pas un détail de l'intimité la plus délicate à révéler, qui ne fût senti et présenté avec grandeur et poésie. Ce sont peut-être ces détails que, comme artiste, nous regrettons le plus de passer sous silence... Au risque de passer pour pédant, nous n'hésiterons pas à dire qu'il faut lire deux et môme trois fois le Centaure pour en aj^précier les beautés, la nouveauté de la forme, l'originalité non abrupte et sauvage, mais raisonnéc et voulue, de la phrase, de l'image, de l'expression et du contour. On y verra une persistance laborieuse pour resserrer dans les termes poétiques les plus élevés et les plus concis une idée vaste, profonde et mystérieuse comme ce monde primitif à demi épanoui dans sa fraîcheur matinale, à demi assoupi encore dans le placenta divin. C'est en cela que la nature de ce petit chef-d'œuvre nous semble différer essentielienient de la manière de M. Ballanche qui, à défaut de termes poétiques, n'hésite pas à employer les termes philosophiques modernes, et aussi do Chénier, qui ne songe cpj'à reproduire l'élégance, la pureté et comme la beauté sculpturale des Grecs... Guérin a dû, avant tout, obéir à son sentiment personnel, à son entraînement prononcé et l'on peut dire