I. Adrien de Sainte-Marie, frère de Madame de Maistre
258 MAURICE DE GLÉIUN
Paris. 1 1 mai i838.
A SON Père.
Toujours de nouveaux regrets à joindre à tant d'autres I Pauvre Lily sitôt emportée et par un mal qui semblait d'abord si peu de chose ! Mais l'exemple de sa sœur était là qui devait nous faire craindre ce qui est arrivé. En huit ans, trois de cette famille sont morts, et tous dans la force de l'âge ; cela ferait croire à quelque fatalité, si nous n'avions point des lumières qui nous empêchent de tomber dans cette croyance cruelle. Le coup que vous avez reçu a dû être d'autant plus douloureux, mon cher papa, que vous étiez ensemble comme frère et sœur. Pour moi le souvenir de ce pauvre Victor (jue j'avais aimé d'enfance ajoute encore à mon affliction : Lily avait avec lui beaucoup de ressemblance ; c'était son image et la voilà détruite.
Nous allons tous bien ici. Mes accès de fièvre n'ont pas reparu et me laissent profiter de la belle saison pour achever de réparer ma santé. Je vais essayer de nouveau le Initd'ànesse. Je pense que mon estomac qui s'est beaucoup fortifié depuis quelque temps, pourra le supporter. En vérité si je ne me rétablis pas au milieu des soins qui m'entourent, il faut renoncer à la santé. Vous savez quelle est notre vie et par les détails que Mademoiselle Laforêt vous a donnés, et par ceux que vous tenez de moi-même. Rien n'est plus propre que celle façon de vivre à réparer le mal du passé et à me préparer à ina condition à venir. C'est une sorte de transition pleine de douceur de ma liberté de garçop aux engagements que je dois prendre. Quand finira ce noviciat ? Nous ne pouvons pas assigner un terme ; cela dépend un peu des vents et des flots, mais Dieu aidant, les vaisseaux arriveront et avec eux la fin de cette incertitude. J'espère qu'aux derniers jours de ce mois nous ne serons plus à désirer des nouvelles.
Chacun ici dit à chacun là-bas mille clioscs aimables. Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
Maurice ue GuÉniN.
m. — Quelques poésies inédites ou non recueillies dans les éditions K
SUR L.V POLOGNE 2 (L'Avenir du sr) septembre i83i, 2' page, 2' colonne.)
ïl est tombé sanglant au milieu de l'arène, Comme un puissant lion sous le dard terrassé, Ce peuple qui tenait l'univers en haleine. Et sur son corps meurtri le géant a passé.
Les nations debout bordaient l'amphithéâtre, Les rois silencieux sur leurs trônes assis Dans le cirque étonné le regardoient combattre. Et le monde avec eux attendoit indécis.
Rois, il faut prononcer, la Pologne chancelle ;
Sa force défaillit, son pied s'est ébranlé.
Sur le sable déjà le vainqueur essoufQé
La tient sur ses genoux, et l'étreinte est mortelle.
1. On a reproduit certaines particularités orthographiques, notamment en ce qui concerne Taccentuation. — Un certain nombre de ces pièces sont données ici à titre documentaire, et non point pour leur valeur littéraire, qui appelle, nous l'avons dit, quelques réserves. La vraie grandeur de Guérin n'est pas là. Nous donnons donc plusieurs des morceaux qui suivent en raison des éléments d'ordre psychologique qu'ils renferment.
2. 11 existe une autre poésie de Maurice sur la Pologne, également composée à La Chênaie en i833, et qui a pour titre : les Deux Anges. Elle est suivie dans le manuscrit de la curieuse note suivante : « Ces stances furent chantées par Maurice à la Chênaie, dans un dîner, devant le comte de Plater. et, parce qu'on y parlait d'un pauvre incendié qui n'avait plus ni couche ni pain, cela jeta M. de Lamennais dans un grand trouble et cette sensibilité de l'homme illustre fit beaucoup souffrir Maurice. (Note extraite du cahier de M. Morvonnais). » Maurice avait une belle voix. 11 chanta plus d'une fois à la Chênaie, en présence de ses compagnons.
D.bo MAURICE DE GLEUI^■
Achève I ont dit les rois ; et le bras ennemi Dans un dernier ofibrt a brise la victime ; Elle roule et s'endort dans un trépas sublime. Princes, retirez-vous, le spectacle est fini.
Place aux cœurs généreux que la douleur amène ; Place aux guerriers captifs qui dévorent leur chaîne Loin des champs qu'appeloit leur courage irrité ; Place aux regrets du monde : enlevez la barrière. Car les peuples en deuil vont fermer la paupière Aux martyrs de la liberté.
Et vous qui de la foi leur prêtant l'assistance Partagiez avec eux une sainte espérance ; Vous qui n'attendiez rien de la force des rois, Qui de la liberté portant plus haut la cause. Aux pieds du Dieu vivant où l'équité repose Alliez revendiquer leurs droits :
\ enez au camp des morts ; semblables à nos pères. Recueillons saintement les membres de nos frères ; Préparons le triomphe, entonnons les saints chants : C'est en vain que le czar appelle à lui la gloire ; Les Polonais vaincus ont trompé la victoire. Malgré la mort ils sont vivants.
Vois : leur bras serre cncor dans sa dernière étreinte Sur leur sein foudroyé cette bannière sainte Dont la foi dans sa force armoit la liberté. Comprends-tu ce drapeau roulé dans la poussière ? Sais-tu bien qu'à celui qui dans ce signe espère Son espoir n'est jamais ôté ?
Oui, l'espoir dans nos cœurs survit à la défaite. La Pologne est tombée, et sur sa noble tête Le vainqueur a tiré le funèbre linceul. Mais la foi sur sa tombe a planté l'espérance. Et de la foi souvent l'invincible espérance Ramena la vie au cercueil.
Maurice de Guéuin.