‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 98 sur 141 · LES COURANTS CONTRAIRES · texte numérisé non relu

LES COURANTS CONTRAIRES

quelles sont ses sources : un tra^-ail dont les fruits inégaux ne remplissent quelquefois qu'à demi la mesure qui les recueille. Quelques emprunts ont été nécessaires ; l'échéance des intérêts approche, je ne veux pas mettre un liard à la charge de mon père ; voilà pourquoi je veux retourner à Paris. D'ailleurs, ma science classique se rouille ici : je vois s'éteindre peu à peu ces souvenirs de latin et de grec que je laisserais mourir si volontiers si ma vie n'était attachée à la leur. Il faut donc les réchauiîer, les réparer, les élever jusqu'à la sublime puissance d'un enseignement de collège, et cela ne peut se faire qu'à Paris.

M"" Martin-Laforet et sa mère ont réalisé le projet qu'elles m'avaient annoncé : vous savez qu'il se liait à un autre plus grave. On a beaucoup parlé, on a préparé, arrangé l'avenir : Dieu sait tout ce que cela deviendra. Pour moi, jeté au milieu

de courans contraires mais pourquoi engager son esprit

dans l'obscurité de l'avenir et troubler le présent par la pensée de ce qui ne sera peut-être jamais ? Attendre, c'est le grand secret de la vie, mais peut-être n'en est-ce que la moitié ? Savoir obéir est sans doute l'autre ; qxi'en pensez-vous. Madame ?

Pardonnez- moi ce peu de réflexions presque philosophiques, c'est-à-dire presqu'ennuyeuses. Je suis au fond d'une campagne et dans ces sortes de séjours, on pense souvent plus qu'on ne veut. Vive mon ami Adrien ^ qui va passer l'hiver à Vienne, ville assez peu rêveuse, dit-on, bien qu'allemande. Le spleen s'envole dans un tour de valse et la musique adoucit les souvenirs.

Avez- vous reçu des nouvelles de notre voyageur et de Saint- Martin ? Sont-elles bonnes ? Vous savez, Madame, combien je suis heureux de recevoir des réponses heureuses à ces questions.

Veuillez, je vous prie, faire agréer mes souvenirs à Monsieur de Maistre.

Je suis. Madame, le plus respectueusement attaché de vos serviteurs.

M. G., duCayla.

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