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CONCLUSION

La souffrance accompagne toujours la grandeur. La puissance de la pensée est une force qui se déchire elle-même. La noblesse du cœur est une distinction qui s'achète par le chagrin. Plus l'âme est grande, plus la rançon de cette grandeur est dure et inévitable.

Cette question si redoutable est posée et résolue par l'œuvre de Maurice de Guérin. Ainsi cette œuvre est pathétique et morale : pathétique parce qu'elle offre à notre méditation le plus grave des problèmes, morale puisqu'elle apporte la lumière et l'apaisement.

Le Cahier Vert est l'expression de ce tourment qui tourmente la grandeur humaine. Or le poète unissait aux angoisses de la délicatesse les scrupules d'un artiste hanté par la perfection. Donc ce petit livre est un grand livre puisqu'il traduit dans l'éclat de la beauté la plus noble des souffrances.

Ce Journal est une longue plainte, et cette plainte est l'aveu d'un mal que nous appellerons le mal guérinien.

Le guérinisme est le trouble de la sensibilité qui multiplie indéfiniment son désir, — l'anxiété de l'esprit qui aspire à une science inaccessible, — le désespoir amené par cet inassouvissement et cette lutte inutile contre le mystère infranchissable.

Le guérinisme est l'inquiétude d'une âme finie qui cherche à se dilater infiniment. Il veut égaler toutes les forces universelles : la puissance du vent et le murmure de la mer, l'agitation des torrents et le silence des forêts, l'éclat de l'aube et le mystère de la nuit. Il veut concilier tous les contrastes et harmoniser tous les désaccords : l'émotion de la pensée et l'insensibilité du chêne, l'ivresse de la course et l'immobilité de l'éblouissement, la douceur infinie du sommeil et le déchaînement des exaltations.

Le guérinisme est l'expression suprême de cette nostalgie qui traverse les temps et les espaces, et dévore jusqu'à l'épuisement les âmes les plus hautes : un Eschyle et un Dante, un Pascal et un Foscolo, un Shelley et un Alfred de Vigny. C'est la gloire de Maurice de Guérin de l'avoir définie avec la lucidité de sa douleur. C'est le pathétique de Maurice de Guérin d'avoir quitté le monde au moment où se montrait le remède. Apparition tardive dans cette âme déjà dévastée ! Qu'il paraît

émouvant ce moribond, qui scrute la profondeur de son mal et signale enfin le remède que son corps consumé n'est plus capable de soutenir !

Le Journal expose le tragique de ce désir avec la rigueur de l'analyse et l'éclat de l'évocation. Merveilleuse harmonie des dons les plus contraires ! Nous admirons tour à tour un savant qui classe des observations, un médecin qui établit les éléments d'un diagnostic, un confesseur qui médite sur les causes de l'apaisement, un poète lyrique et dramatique qui anime et fait retentir ses émotions. Car ce livre, qui est l'analyse minutieuse d'une maladie morale, surgit dans le mouvement du lyrisme et du drame.

Le Journal peut se définir un chant d'élégiaque. Mais ce livre serait inutile s'il se réduisait à la plainte. Cet élégiaque ne se contente pas de gémir. Ce malade ne se résigne pas à la défaite. lî se débat devant nous et il aspire à vaincre.

Cette élégie est dramatique, car le problème posé devant la pensée s'agite devant nos regards par la peinture d'une grande âme qui cherche à se redresser. Donc, sur cette complainte roule un murmure de combat, et ce murmure traverse la complainte et la relève çà et là en accents vainqueurs. La mélopée, où se lamente le désir, s'ouvre à des appels

Zyro.mski. — Maurice de Guèriii. 18

OÙ la force veut protéger sa puissance. La sève se tarit dans ce corps délabré ; le génie se consume dans cette âme incendiée par la douleur, mais une flamme jaillit et répand tout à coup une lueur divine. C'est pourquoi l'on entend, parmi les cris de détresse, des voix consolatrices : élans de la pensée illuminée, souvenirs éclatants du réconfort mennaisien, cor des chevaliers de la Table Ronde dans la forêt mélancolique, chants d'allégresse de la nature fraternelle, apparitions d'un Dieu qui est un compagnon. Ces aspirations sont insinuées et vite emportées par la plainte qui monte : empressons-nous de recueillir ces aveux de purification qui sont des promesses d'épanouissement.

Ainsi le Journal se relie aux œuvres qui l'accompagnent ou le suivent, puisqu'il offre, dans ses raccourcis généreux, les éléments de ces tableaux qui seront bientôt ciselés et creusés par une main fine et puissante. Le mourant a eu la force de se relever. D'ailleurs notre inquiétude n'était pas fermée à l'espérance : nous savons bien que ceux qui meurent jeunes sont marqués par les dieux pour l'amélioration de notre destin. Ils ont le pressentiment de leur mort prochaine, et ils répandent toujours, avant de mourir, le secret accablant qu'ils nous apportaient.

Le remède du guérinisme, indiqué dans le Journal par des remarques trop brèves, est signalé dans la Méditation sur la mort de Marie et dans les poèmes du Centaure et de la Bacchante.

D'abord Maurice s'égare et risque de nous affaiblir. Pour apaiser le désir insatiable, il cherche dans les charmes la douceur de l'oubli. Comme les romantiques, il croit que le songe effacera les trahisons de la réalité et que l'amour de la nature peut dissiper les insultes de la vie et les injustices des hommes. Mais le songe est une échappatoire hasardeuse. Il offre un asile incertain et toujours menacé. Il fait de nous des hallucinés tragiques ou des rêveurs qui tâtonnent parmi des appuis tremblants. Quelles déceptions nous attendent après les appels de tous ces attraits ! Quelle misère nous accable dans la torpeur de cette enchanteresse intoxication ! D'autre part, l'amour passionné de la nature nous laisse vite dans le désordre. Cet hymen avec la beauté irrite le désir et engendre la fièvre. Union audacieuse et chimérique, car la dilatation de l'atome sur l'infini du monde s'achève dans la douleur d'une solitude désespérée ! La nature nous fortifie quand nous acceptons sa discipline. La nature nous punit de l'aimer comme une courtisane.

A sa souffrance obstinée Maurice de Guérin

cherche des consolations moins décevantes, et il les trouve par le triomphe de son idéalisme, par l'observation de la nature scrutée dans ses profondeurs, par la sérénité de la contemplation et de la prière.

La Méditation sur la mort de Marie montre que l'âme est capable de vivre d'une vie égale à ses meilleurs désirs. Un idéalisme glorieux protège cette vie secrète. Dans ce combat de la réalité qui nous opprime et de l'Idée qui domine le temps et l'espace, nous sortirons vainqueurs si nous collaborons à cette existence mystérieuse dont les plus grands des hommes ont manifesté les victoires. Il s'agit d'anéantir le monde de la matière, et cet anéantissement est possible puisque nous pouvons connaître l'enchantement de cette vie lumineuse. Le dévouement infini de la tendresse maternelle, l'exaltation infinie de l'amour triomphant, la dilatation infinie de la pensée devant le sublime nous apprennent que l'âme humaine est douée d'un pouvoir créateur. Si l'histoire nous montre souvent la défaite de l'idée, elle déclare que ces scandales précèdent toujours la magnificence des renouveaux. L'idéal sculpte la réalité par l'action toute-puissante de ses mains invisibles. Nous entendons toujours la voix inépuisable de Platon. Nous commençons à comprendre les révélations de l'épopée dantesque. Le désir des Prophètes a traversé les âges et nous apporte son affirmation toujours nécessaire puis-

qu'elle préside aux triomphes de la justice.

Maurice de Guérin a connu la beauté de cette existence mystérieuse. Protégé par le silence et la nuit, il a suscité devant sa pensée une vie d'illumination où la souffrance paraît douce puisqu'elle recrée le bien que la mort avait aboli. Dans la solennité de cette solitude, il réalise cette union fraternelle avec l'Idée contemplée, et Marie, qui avait quitté les apparences du monde, surgit dans le rayonnement qu'elle répand sur l'univers. Mais cette vie prestigieuse ne peut être longtemps supportée. Cette exaltation ne s'allie guère à notre faiblesse. Elle suppose une ardeur de vision aussi rare que le génie. Qu'il serait imprudent d'y voir le remède offert à la fragilité de nos âmes ! Il ne faut pas ignorer que ces heures d'enchantement sont rapides comme le rayon qui passe, — qu'il convient de les mériter par les efforts de la souffrance — et que la volonté la plus robuste ne réussit pas toujours à nous donner ces belles ivresses.

Donc le guérinisme ne pouvait être longtemps apaisé par cet idéalisme extrême qui répand sur la vie le vent de l'allégresse. Ce souffle divin ne traverse que les cimes, et il n'est pas facile aux meilleurs des hommes d'atteindre ces sommets qui tremblent toujours dans les égarements du vertige.

Le poème du Centaure apporte un enseignement plus garanti. Ici le mal est défini par le malade qui souffre, et il est condamné par le malade qui a la force de se guérir. Macarée est un romantique^ consumé par la fièvre, blessé du mal de René et de Chatterton. Mélampe est une âme pascalienne qui n'a pas trouvé la paix des certitudes. Mais Chiron est un romantique désabusé et un pascalien qui a écouté la voix d'Apollon, Avec une lucidité qui est la récompense de sa souffrance, il signale la cause du mal : cet égarement de la sensibilité qui n'accepte pas la discipline, cette frénésie de l'imagination qui ne surveille pas ses départs, cet orgueil du guérinisme qui veut égaler le désir humain à l'élan du monde. A ce mal dont Chiron lui-même a souffert, Chiron apporte le préservatif suprême : l'observation de la vie et la méditation de ses lois et ce conseil de prudence donné par la nature qui n'envahit pas, avec les gestes soudains de l'impatience, l'infini du temps et l'immensité de l'espace, mais les remplit peu à peu, avec le rythme solennel de ses productions lentes et sûres.

Alors la source la plus jaillissante du mal guérinien est découverte, et Chiron le sage condamne ce sentiment de la nature qui fait de la nature la complice même de ce guérini«me toujours renaissant.

C'est pourquoi l'accent de Chiron nous a paru si solennel. Il retentit comme un message pacifique dans une région ravagée par le tumulte de la bataille.

La sagesse de Chiron nous apprend que la souffrance guérinienne est la punition d'une grande erreur. Gardons-nous de voir dans la nature une courtisane qui verse en nous le philtre de l'oubli dans la volupté. Ne commettons pas la faute de ne voir en elle que ses harmonies et ses enchantements. Considérons-la comme l'aïeule vénérable et chargée de secrets. Respectons-la comme une conseillère énergique et rude qui montre dans la vie un ordre survivant à tous les orages, dans l'évolution de la vie une architecture de lois, dans l'ascension de la vie vers la lumière une hiérarchie de discipline. Alors l'amour de la nature, dirigé par le savoir et ennobli par le respect, nous apporte le calme et la force. Le désir orgueilleux qui déchaînait la fièvre de Somegod s'apaise dans la conscience de notre faiblesse qui se mesure à tant de majesté ; et le sentiment d'humilité, qui est le prélude des redressements, nous initie, dans la paix de la mesure, à la sérénité des compréhensions. La vue de la nature ainsi contemplée nous rassure, parce que les joies qu'elle nous donne s'accompagnent des énergies qu'elle nous inspire. Sa beauté nous élève, parce qu'elle attire nos pensées les plus hautes, et l'admiration qu'elle mérite engendre les émotions du sen-

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timent religieux. Muni de cette force que donne la Vie scrutée en ses profondeurs, Chiron éprouve sa puissance en la répandant parmi les humains, et la Nature, qui ne cesse pas d'être belle, devient sa collaboratrice dans l'œuvre généreuse qu'il veut accomplir. Alors, par l'apaisement joyeux qui le renouvelle, il apprend que le cœur s'agrandit quand il se donne, — que la pensée s'enrichit en se déployant, — que la volonté se fortifie en s 'oubliant dans le sacrifice.

Pourtant Chiron le grand ne se juge pas inattaquable. Chiron le sage ne sent pas toute la sérénité que mérite la sagesse. « Toujours inquiet », il voudrait anéantir l'inquiétude, et il se détourne sans cesse, pour retenir le calme qui l'abandonne, vers la simplicité des plantes et la fécondité des sucs bienfaisants. Mais l'anxiété l'enveloppe encore de ses menaces, et il s'agite dans le silence des sommets où il ne trouve plus le repos.

L'inquiétude de Chiron, c'est le guérinisme qui se réveille, — le désir de l'Infini qui fait sentir sa morsure, — la souffrance qui rappelle à la grandeur que la force humaine tremble toujours tant qu'elle ne s'épanouit pas dans l'amour de Dieu.

Chiron se tourmente parce que Maurice de Guérin n'est pas guéri. Alors il monte vers les sentiers plus rudes, et, appuyé sur la Bacchante, il s'achemine vers la sérénité des constellations.

Le poème de la Bacchante apporte la guérison parce qu'il fournit au guérinisme l'appui extérieur et souverain qui lui manquait.

Jusqu'ici le malade a voulu trouver en lui-même les sources de l'apaisement. Les décisions de l'idéalisme sont rassurantes. Les victoires du sacrifice exaltent nos énergies les meilleures. Les leçons de la nature observée avec respect montrent les triomphes de l'ordre et de la discipline. Il est possible de bâtir, sur ces hautes pensées, une vie glorieuse ; et l'homme manifeste sa puissance en mettant à l'épreuve ces vérités obscures et difficiles, mais éclatantes pour ceux qui montent vers elles dans la région où elles découvrent tous leurs secrets.

Pourtant qui peut affirmer la solidité d'une énergie réduite à ses ressources et retombant sur elle-même ? La force n'est forte que si elle s'appuie sur une force qui prévient et répare sa faiblesse. La grandeur de Chiron le grand est sujette au trouble, parce qu'elle s'interroge et ne se juge pas garantie. La sagesse de Chiron le sage est ouverte à l'égarement, parce qu'elle n'a pas trouvé l'appui qui protège la sagesse. Maurice de Guérin s'agite dans son tourment parce qu'il ne peut pas saisir l'insaisissable objet de son aspiration. Le guérinisme se réveille et demeure inexorable.

ZvROMSKi. — Maurice Je Guérin. 18*

L'âme guérinienne est tout désir et tout élan. Ce désir est inapaisé, car il n'accepte pas la loi du fini ; et cet élan est insatiable, car il se tend vers l'inaccessible. De là les déchaînements et les alarmes du guérinisme. Combien elle nous a paru tragique la vie de ce désir qui veut dépasser la limite humaine ! Il s'ouvre sans cesse et il ne se ferme jamais. L'ardeur de son ivresse s'achève dans l'exaspération de l'angoisse. Cette sérénité est illusoire et cette dilatation est plus épouvantée que glorieuse. C'est pourquoi, devant cette tension silencieuse et chimérique, nous pensons plutôt à l'accablement d'une grandeur foudroyée qu'à l'enchantement d'un cœur ravi dans l'apothéose.

Le guérinisme, qui est une forme du pascalisme, creuse dans les profondeurs de l'âme un gouffre insondable qui ne peut être comblé que par la possession de l'absolu. Seul le désir de Dieu écarte la fièvre des nostalgies. Seul l'élan vers Dieu échappe au vertige et à l'éblouissement. Seule la prière, qui s'ouvre à l'envergure de Dieu, enveloppe ce désir et l'emporte, comme un enfant fragile, vers la toutepuissance. C'est pourquoi le poème de la Bacchante est une prière qui monte vers Dieu.

L'efficacité de cette prière est assurée parce qu'elle n'est pas seulement le chant d'une sensibilité qui désire, mais la victoire progressive d'une pensée et d'une volonté qui ont accru leur puissance dans l'acceptation de dures épreuves. Cette prière est

une effusion, mais cette effusion est le triomphe d'une méthode, et cette méthode est invincible puisqu'elle soutient la sûreté de l'élan par la lumière de l'ordre. En montrant l'utilité de la patience et de la collaboration des Heures, la Bacchante cesse de s'enivrer dans le bruit de ses clameurs pour se préparer à la pureté des noviciats. En signalant la nécessité d'une marche lente, sans écart ni suspens, vers les sommets, elle révèle la puissance de la discipline dans la dureté des gravissements. En prouvant la fécondité des adaptations lentes et sûres, elle déclare la force de la concentration qui lève tous les obstacles et nous conduit au cœur de l'être et à la cime des idées. En nous apprenant enfin que l'amour de Dieu est la récompense d'une vie dirigée par la mesure et embrasée par l'ardeur, elle proclame que la guérison réside dans l'harmonie des forces contraires que nous laissons s'affaiblir dans le heurt des batailles et qui se révèlent fraternelles dans les créations de la grandeur.

Mettons en lumière la suprême volonté du génie guérinien. Il dit l'union nécessaire de la mesure et de la flamme. Il chante la fraternité de Bacchus et d'Apollon. Avec le geste souverain de la création, il instaure un symbole nouveau, le plus beau et le plus rassurant des symboles : dans le mythe du déchaînement il inscrit le mythe de l'ordre.

Nous aimons à nous appuyer sur la netteté des contrastes, parce que nos ténèbres s'éclairent dans

la lumière de ces décisions. Et ce besoin des contrastes traduit l'inévitable sentiment de ce dualisme qui soutient la vie de la nature et que la pensée antique avait déjà découvert. La mer avance et recule dans le mouvement alternatif de son flux et de son reflux. Le soleil descend et monte, et le jour succède à la nuit. La nature se renouvelle dans le rythme bienfaisant des forces qui se réservent et des forces qui se donnent. L'iiiver qui protège le sommeil réparateur prépare le printemps qui épanouit les énergies renaissantes. La vie de l'humanité reproduit à son tour les aspects de ce permanent dualisme, car la vie de l'esprit se contracte et s'abandonne dans les mouvements successifs de la règle et de la liberté. Le goût est le triomphe de la mesure, et le génie tend toujours au démesuré. La force est la discipline, et le génie aspire à la joie des libérations. La victoire est le mouvement dans l'ordre, et le génie réclame l'effusion dans la forêt du mystère. La certitude est dans la clarté, et le génie entend le chant de sa puissance dans les murmures de l'ombre et de la nuit. Ainsi l'humanité trouve le bonheur en obéissant aux limites fixées par sa raison, mais elle rencontre la gloire en oubliant la raison prudente et en dépassant ses limites.

L'homme a traduit son besoin des contrastes dans la représentation des symboles qui se répondent comme des échos alternés. Il oppose Apollon à Bacchus, comme la sagesse au délire. L'apoUinien

est le rythme de l'ordre dans le calme de la splendeur. Le dionysiaque est l'expansion torrentielle dans un vent de tempête. — L'apollinien se construit dans la clarté et dans l'eurythmie. Le dionysiaque s'échappe à lui-même dans le trouble et dans le tumulte. — L'un révèle la maîtrise du décisif et la plénitude de l'achèvement. L'autre fait éclater le pathétique du mystère et la profondeur de l'inépuisable. — L'un jouit de lui-même parce qu'il se possède et se dirige. L'autre s'enivre parce qu'il s'oublie et se perd dans cette mer sans rivage,

Mais si l'observation fait surgir les contrastes, une observation plus profonde les efface sous le grand voile de l'harmonie qui retombe. La vie ne triomphe que par l'union des contraires. La mort n'est vaincue que par la force qui pacifie ces conflits. Le navire se balance sur les ondulations des flots. Une profonde sagesse jaillit de la folie des sages. Les bonds du subHme suivent un rythme assuré, et l'inspiration la plus hagarde se plie aux décisions d'une géométrie invisible.

Ces puissances qui semblent si opposées, l'homme les dresse devant lui pour appuyer sa faiblesse sur leurs énergies hostiles et qui se surveillent. Mais le génie se révèle dans sa volonté d'harmonie. Quand nous contemplons les apparitions du sublime, combien ces oppositions paraissent légères ! Contrastes lumineux et pourtant décevants ! Parallélisme fallacieux qui flatte notre goût de la symétrie !

Discordances apparentes, puisqu'elles forment le profond accord de la mélodie qui roule dans l'espace ! Le geste créateur abolit ces constructions fragiles. Les œuvres éternelles justifient leur domination en se révélant conciliatrices. La grandeur est une ardeur qui se mesure, un déchaînement qui se règle dans la loi de la volonté, un enthousiasme qui obéit à la discipline, un romantisme qui s'exprime classiquement, un classicisme qui accueille les beaux élans de l'imagination et du songe pour offrir à l'ordre et à la beauté l'énergie d'un perpétuel rafraîchissement.

C'est pourquoi les œuvres des grands maîtres sont des victoires. Dans les Pensées de Pascal, l'âme la plus déchirée fait entendre un chant de détresse devant les contradictions de la nature humaine, puis un chant de triomphe devant ces contradictions anéanties. Dans la joie de Beethoven retentit le cri de sa douleur domptée. Dans la sérénité du Moïse de Michel- Ange, j'admire le calme étendu soudain sur l'âme orageuse. Dans l'immobilité de la Bacchante, j'écoute le silence imposé par l'ordre au déchaînement.

Cette force et cette majesté sont tranquilles parce qu'elles ont cherché et obtenu la certitude des divines collaborations. Pascal verse des pleurs de joie quand les clartés célestes l'inondent. Beethoven entend, dans la rumeur de la nuit, la grande voix de Dieu. Michel- Ange se revêt de la puissance de ses

prophètes, et Maurice de Guérin monte dans les sentiers qui mènent à la sérénité de la prière entendue.

C'est la grande leçon donnée par la Bacchante. Le rythme de la prière est le rythme de la guérison parce qu'il est le chant de l'apaisement. Il apaise parce qu'il est l'harmonie des sommets. Il est l'harmonie des sommets parce qu'il fait retentir, dans la douceur des conciliations, les ardeurs contrastées de l'âme guérinienne. Il traduit notre misère et notre grandeur, nos détresses et nos espérances. Il donne une voix à nos plaintes, et ces plaintes s'achèvent dans l'hymne qui les emporte vers la justice de Dieu. Car Dieu est la synthèse universelle, puisqu'il attire et fait triompher tous les désirs qui montent et toutes les souffrances de la noblesse.

L'extase de Maurice sous le feuillage de l'amandier contenait et déjà éprouvait les émotions de l'artiste devant la beauté, les méditations du savant devant le mystère, les certitudes du croyant dans les effusions de la foi. Cette extase de l'enfant visité par les dieux, le poète en retenait au fond de luimême le réconfortant souvenir, comme un parfum impérissable, émané de son vallon et répandu en une inviolable espérance. Après les tourments du vagabondage, il a enfin retrouvé la douceur de ce rafraîchissement. Sa dernière œuvre réalise le plus beau songe de son enfance divine. C'est pourquoi la Bacchante est une magnifique symphonie qui reproduit le mouvement de la prière, accompagne

jusqu'à l'extase une méthode de dilatation et fait résonner, dans un chant de victoire, le thème de la mesure et le thème de l'ardeur, le thème du repliement dans la solitude et le thème de l'expansion dans l'ivresse des sommets, sous le regard de Dieu. Le guérinisme élégiaque avait déchaîné une fièvre qui semblait mortelle : mais le guérinisme apaisé par l'amour divin apporte la force ardente et tranquille qui calme la fièvre et soutient toutes les formes de la grandeur.

Ainsi Maurice de Guérin, mort à 29 ans, a pu donner à son œuvre si brève le sceau de l'achèvement. Avec le chagrin de l'inconsolable, nous déplorons cette fin si prématurée qui anéantit tant d'espérances. Cependant, devant ces livres arrêtés, nous ressentons la satisfaction de la plénitude. Car cette œuvre est une Victoire de Samothrace, mutilée et pourtant triomphante : ses ailes se tendent dans un élan si généreux et avec une si puissante envergure, qu'en nous laissant emporter dans ce vent où passe la force, nous sommes capables de décrire la conquête que le génie médita.

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