LA PRIÈRE DE LA BACCHANTE ET LA SERENITE DES CONSTELLATIONS
Maurice de Guérin, qui est un grand poète lyrique, ne peut pas se détacher de lui-même. Nous avons vu que le Centaure est un drame philosophique qui met en scène les épisodes principaux de sa vie sentimentale et intellectuelle. Nous allons montrer que la Bacchante est un chant lyrique où retentissent les appels de son cœur qui aspire toujours au calme.
Pour traduire son âme où il sentait le trouble de l'Infini, le poète a cherché le plus riche des symboles dans le plus brûlant des mythes antiques. C'est pourquoi il a enroulé son désir infatigable autour de la statue de Bacchus ardemment contemplée, profondément scrutée, enfin illuminée des plus éclatants rayonnements. Cette ardeur de contemplation a trouvé sa récompense, puisque son
tourment a trouvé le repos. Cette puissance de sympathie a mérité la victoire, puisque ce mortel en proie à la fièvre a goûté la paix de la prière enfin entendue. Le mystère a été accompli, puisque Dieu a été conquis et adoré. Le poème de la Bacchante apparaît comme la célébration de ce mystère pathétique.
Le mythe de Bacchus est le plus plastique des mythes et le plus opulent des symboles. Cette plasticité et cette opulence ont permis aux Hellènes de traduire leurs plus beaux songes. On comprend que l'âme de Maurice de Guérin se soit dilatée dans l'éclat de ce mythe prestigieux. Qu'elle est étrange et mystérieuse cette figure de Bacchus ! Elle est inquiétante comme le délire de la passion. Mais peu à peu elle se purifie pour se prêter à l'expression de l'idéalisme platonicien et du mysticisme des orphiques. Ainsi Bacchus qui apparaît d'abord avec le charme fragile d'une divinité sensuelle se révèle enfin avec l'immarcescible beauté de l'Amour purificateur. Il garde l'ardeur de l'ivresse, mais il la dirige dans les plus nobles élans. Il maintient l'énergie de la fougue, mais il l'utilise pour donner plus d'éclat au triomphe de l'harmonie. C'est ainsi que la pensée grecque a idéalisé ce mythe en substituant à l'incarnation des forces naturelles la représentation des forces morales. Le Dieu de la vie physique est devenu l'inspirateur de la vie religieuse et divine.
L'œil du peintre voit l'aspect éminent des choses. La pensée du penseur écarte les éléments adventices et pénètre l'idée profonde. Maurice de Guérin, peintre et penseur, a discerné dans ce mythe les puissances d'énergie et de rayonnement qu'il renferme. Avec le regard de la force et le génie de la synthèse, il a dégagé la portée religieuse de ce culte. Il se rappelle sans doute la parole de Platon dans le Phédon : « Beaucoup prennent le thyrse, mais peu sont inspirés de Bacchus. « Il se souvient de la profonde pensée d'Euripide qui chante dans ses Bacchantes le symbole de la vie universelle. Il assiste à l'épiphanie du feu et à la glorification du dieu dans l'allégresse des cimes. Il n'ignore pas que la lutte de Bacchus et des Titans fut le conflit de l'ordre et du chaos, de la pensée et de la violence, de la lumière et de la nuit. Il sait que Bacchus fut la divinité tutélaire de l'Orphisme en apprenant aux initiés la puissance de la purification, — le collaborateur d'Apollon en maintenant la flamme à ce flambeau qu'Apollon répand sur l'univers. Il sait enfin qu'Orphée est l'interprète de Bacchus, que le génie d'Orphée se meut à l'ordre de Bacchus, et que le charme d'Orphée, qui montre l'harmonie de la nature et du cœur humain, est l'effusion du souffle de Bacchus sur la terre enivrée et attentive.
Ainsi notre poète a saisi toute la beauté de ce mythe qui resplendit sur les sommets de l'âme. Semblable à tous les puissants, il monte, d'un
mouvement d'aile, vers les plus hautes expressions de la vie et de l'art. Avec le geste d'un Platon, il façonne à son ordre la légende antique, et il traduira dans le chant de la Bacchante le plus noble désir de l'âme guérinienne.
Dans ce chant aux résonances profondes, deux voix se font entendre : la voix de la jeune Bacchante et la voix d'Aëllo, mais ces deux voix se distinguent sans s'opposer et deviennent, à la fin, indiscernables. Car la jeune Bacchante représente Aëllo dans les premières ardeurs de la jeunesse déchaînée ; Aëllo est la jeune Bacchante, renseignée et méditative, adoucie par l'âge et pressentant déjà le déclin, qui apporte les secrets de son initiation à la vie divine.
Le poème de la Bacchante est un chant lyrique. Nous comprendrons mieux la signification de ce chant mystérieux, si nous détachons les thèmes qu'il développe, — si nous suivons les étapes de cette pensée qui monte, — si nous ordonnons, dans le rythme de l'ascension, les énergies créatrices qui soutiennent l'effusion de cette âme en prière.
Six thèmes, indiqués ou épanchés, se pénètrent et se fondent dans ce chant triomphant : d'abord le prélude chanté par la jeune Bacchante, ou le thème de la jeunesse enivrée ; ensuite les quatre
thèmes qui composent le chant d'Aëllo : la nécessité de la solitude, le rythme souverain de la mesure éternelle, la vie rayonnante des sommets, les joies de la contemplation et de l'extase ; — enfin le thème de l'effusion en Dieu, qui soutient et enveloppe ce chant de délivrance, puisqu'il en forme à la fois le leitmotif et la conclusion. Le poème de la Bacchante, c'est l'âme de Maurice qui monte, dans un élan de prière, vers la certitude et la sérénité.
Le Prélude ou le Thème de la Jeunesse enivrée
La jeune Bacchante a éprouvé d'abord le désordre qui précède la célébration des mystères. Elle a erré, à travers la campagne, dans l 'inapaisement et l'indiscipline, mais elle a pressenti le charme des vérités. Alors elle entonne le chant de ses premières illuminations.
C'est le thème si enivrant de l'adolescence exaltée par le souffle de Bacchus. Dans cette reprise des sentiments qui ont déjà éclaté au début du Centaure, nous saisissons le lien qui rattache le délire du Centaure à la prière de la Bacchante, La pensée guérinienne, comme la pensée des grands maîtres, suit toujours le même rythme intérieur, puissant et secret.
La jeune Bacchante répand sa jeunesse avec l'ardeur d'une force qui se croit inépuisable. Cette ardeur juvénile se déroule avec magnificence.
Le rythme souverain de la nature maternelle la soulève. Alors le chant de la jeunesse s'amplifie et se mêle au retentissement de cette grande voix qui domine le temps et traverse les espaces. C'est pourquoi la Bacchante ressent cette ivresse qui émeut le monde dans les premières clartés d'un jour radieux. Elle assiste au déclin des astres nocturnes dans la venue glorieuse du soleil. Elle offre sa chevelure aux baisers des flammes matinales. Elle se soumet au souffle de Bacchus, dont elle sent la présence dans la fraîcheur qui monte des vallées; et, quand ses pas résonnent dans le silence des cimes, elle éprouve une joie si divine qu'elle compare le rayonnement de son âme à la splendeur des constellations.
Ainsi deux tableaux se lèvent devant nous : la vie de la nature dans l'effusion de l'aube, et la vie de la jeunesse dans l'expansion de son matin. Mais le poète ne les présente pas dans un diptyque concerté, comme s'il déployait une comparaison littéraire et se jouait dans le parallélisme des images. En fait, ces deux tableaux s'intègrent et se fondent, parce qu'il s'agit de montrer que l'ardeur de la jeunesse comprend déjà le grand mystère de la vie dans cette fusion de l'homme et de la nature.
« Bacchus, j'ai de bonne heure reconnu tes marques dans mon sein et rassemblé tous mes soins pour les dévouer à ta divinité... Je gagnai les collines pour m'offrir aux traits du soleil et devant déplier mes
cheveux à la première issue de sa lumière au-dessus de l'horizon ; car on enseigne que la chevelure inondée par les flammes matinales en devient plus féconde et reçoit une beauté qui l'égale à la chevelure de Diane... Les constellations qui se lèvent pâles prennent moins d'éclat en gagnant dans la profondeur de la nuit que ma vie ne croissait dans mon sein, soit en puissance, soit en splendeur, à mesure que je pénétrais dans les champs. » Cette ardeur de la jeune Bacchante, qui se mêle aux aspects les plus éclatants de la nature matinale, aboutit à l'ardeur d'une ivresse sacrée. Une émotion pieuse la pénètre. Le sentiment religieux l'envahit et la soulève, comme une mer agitée par les vents. C'est l'exaltation qu'éprouve l'âme avant d'accueillir le souffle divin. « Quand j'arrêtai mes pas au plus haut des collines, je chancelais comme la statue des dieux entre les bras des prêtres qui la soulèvent jusqu'à la base sacrée. Mon sein, ayant recueilli les esprits du dieu étendus sur la plaine, en avait conçu un trouble qui pressait mes pas et agitait mes pensées comme des flots rendus insensés par les vents. Sans doute, ce fut à la faveur de cet égarement que tu te précipitas dans mon sein, ô Bacchus. »
Le mystère est entrevu. Le dieu a fait sentir sa présence. On voit qu'il est nécessaire, pour comprendre la force de la pensée guérinienne, d'interpréter ce poème naturaliste dans un sens idéaliste
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et religieux. Les premières manifestations de la puissance de Bacchus sont les premiers signes de l'initiation mystérieuse. Dans cette exaltation trop fugitive, la Bacchante a déjà éprouvé l'amour de Bacchus. Car la jeunesse de l'homme connaît les effusions d'une ardeur qui semble divine. Nous savons que le jeune Centaure, dans le déchaînement de son délire, s'arrêtait soudain comme si un dieu se dressait devant son émoi ; et nous n'ignorons pas que Maurice de Guérin écoutait la musique des sphères célestes, dans l'ivresse de l'extase, sous le feuillage de l'amandier.
Mais ce trouble de la jeunesse est un enivrement passager, une surprise des sens épanouis dans la fraîcheur de l'aube, une illusion de la sensibilité flattée par l'expansion de sa magnificence. La jeunesse se déploie parmi les dangers. Sa force est ardente et brève, comme la joie illusoire de la mauvaise ivresse. La Bacchante, qui reconnaît la fragilité de cet égarement, signale son trouble devant l'apparition de cette splendeur et se plaint du désordre qui dissipe ses désirs avant la connaissance de la science des dieux. Elle court à travers la montagne, comme une amante égarée par un amour indomptable. « J'emportais dans ma fuite un serpent qui ne pouvait être reconnu de la main, mais dont je me sentais parcourue tout entière. Semblable à un rayon de soleil conduit en replis autour d'un mortel par la puissance des dieux, ses nœuds m'en-
laçaient d'une chaleur subtile qui irritait mes esprits et chassait mes pas comme un aiguillon. » De même l'adolescence de Maurice de Guérin est agitée par la fièvre de son esprit où l'indiscipline du rêve maintient un permanent tumulte. C'est la même chaleur subtile provoquant la même irritation dans le même énervement. Les confidences du Journal, qui traduisent le chagrin du désarroi, semblent commenter cette plainte de la Bacchante : « Pour moi, qui ignorais encore le dieu, je courais en désordre dans la campagne ».
Désordre funeste qui épuise la jeunesse fragile ! Ardeur trop brûlante pour être longtemps soutenue ! C'est pourquoi la jeune Bacchante veut entendre, dans l'obscurité des chemins, la voix de l'Initiée. Ainsi l'inquiétude de Macarée appelait la sagesse de Chiron, et la tristesse de Maurice de Guérin recherchait les appuis qui assurent le calme.
Ce prélude montre la nécessité du chant d'Aëllo. Car la grande Bacchante sera ce guide souverain, qui apporte la discipline sans diminuer cette fougue et prolonge ces beaux élans en les dérobant au vertige. N'est-il pas émouvant ce suprême eflPort tenté par le génie de Maurice, pour concilier la règle et l'exaltation et apprendre aux hommes le moyen d'apaiser le tourment humain }
Avant de faire entendre le chant d'Aëllo, le poète signale son caractère, parce que le caractère de la Bacchante va nous permettre de comprendre la grandeur de la mission dont elle est chargée. Elle se présente à nous, parée à la fois de magnificence et de pathétique, d'ardeur et de gravité ; car la sagesse, dont elle apporte le secret, a été conquise par de dures souffrances. Elle a connu la fatigue de l'usure, la douleur du déclin, tous les tourments d'une destinée mélancolique, et sa pâleur révèle une blessure intérieure qui est peut-être incurable. « Elle avait atteint l'âge où les dieux, comme les bergers qui détournent l'eau des prairies, ferment les courants qui abreuvent la jeunesse des mortels. Quoiqu'elle possédât encore la fierté d'une vie toute pleine, les bords, il fallait le reconnaître, commençaient à se dessécher... Ses regards déclaraient dès l'abord qu'ils avaient reçu l'empire des plus vastes campagnes et de la profondeur du ciel ; ils régnaient toujours et se mouvaient sans se hâter, s 'étendant de préférence vers ces rivages de l'espace où sont rangées les ombres divines, qui reçoivent dans leur sein tout ce qui disparaît à l'horizon. Cependant, par intervalles, ce grand regard et d'un si long cours devenait irrésolu, et roulait dans le trouble comme celui de l'aigle au moment où ses
yeux ressentent les premiers traits de la nuit. » On est d'abord surpris de ce mélange de tant de tristesse et de tant de sérénité. Mais comprenons la volonté du poète et sa manière lyrique de la traduire. Maurice de Guérin ne se détache jamais de lui-même. Il nourrit toujours son intime tourment. Tous les personnages qu'il évoque sortent du fond de son âme et montrent le drame de ses conflits intérieurs. Dans le poème du Centaure^ Macarée, et Mélampe, et Chiron représentent son ardeur en tumulte, son angoisse devant le destin et son élan vers le calme et vers la sagesse. Ici la jeune Bacchante exprime son adolescence enivrée ; et Aëllo nous dira, avec sa blessure secrète et le tourment de cette blessure inexorable, son désir d'effusion en Dieu. Donc le poète, qui aspire à la guérison, déclare d'abord que sa jeunesse a connu l'ivresse des divines extases, mais il se hâte de proclamer la fragilité de ce délire qui n'est pas gouverné par l'ordre, le danger de ces ardeurs vite rompues par la dépression, et l'angoisse du désir devant les menaces de la vie éphémère. C'est pourquoi les confidences du Journal, qui expliquaient tout à l'heure le désordre de la jeune Bacchante, soutiennent maintenant l'écho du chant d'Aëllo devant la fugacité de la vie.
Car le Poème illustre le Journal, et le Journal éclaire les obscurités du Poème. On lit dans la Bacchante : « La chevelure d'Aëllo, aussi nombreuse
Zyromski. — Maurict de Guirin. 16
que celle de la nuit, demeurait étendue sur ses épaules, attestant la force et la richesse des dons qu'elle avait reçus des dieux... mais cette chevelure flétrie devançait l'injure des ans à peine commencée. » On lit dans le Journal : « Ma tête se dessèche. Comme un arbre qui se couronne, je sens, lorsque le vent souffle, qu'il passe, dans mon faîte, à travers bien des branches dépéries. » — Aëllo redoute la menace des premières dislocations : « Le fruit ne peut écarter la maturité qui l'approche ; chaque jour la terre le pénètre de dons plus pressants dont la chaleur se marque au dehors par des couleurs toujours plus avancées. Atteinte comme lui et gagnée dans mon sein, j'étais impuissante à rejeter ou à ralentir la vie qui m'était suggéiée. » Maurice de Guérin avait déjà signalé les épreuves de l'usure. « Avide, inquiet, entrevoyant, mon esprit est atteint de tous les maux qu'engendrerait une puberté qui ne s'achèverait pas. Je vieillis et je m'épuise. » — Suivons la lumière de ces rapprochements et entendons l'harmonie de ces échos. Aëllo semble accablée par l'ardeur de son désir, et sa démarche incertaine montre le trouble de son âme égarée dans un labyrinthe : « Quelquefois pour l'hésitation de ses pas qui cherchaient à s'assurer et à l'air de sa tête contraint et chargé, on eût dit qu'elle marchait au fond d'un océan. » Ainsi, dans le Journal, Maurice nous apprend que la sève de sa vie s'épuise avant l'accomplissement de son
rêve, et que le fleuve de ses joies, autrefois si impétueux, ne reçoit plus la fraîcheur des sources. « Il est irrécusable que la vie s'interrompt, que le fleuve des joies secrètes suspend sa course comme dans une marche nocturne. » — Enfin Aëllo connaît l'agitation de l'inapaisé, et « elle souffre dans sa tête le travail d'une destinée secrète ». Que de fois les confidences du Cahier Vert nous révèlent le tourment de ce tragique obstiné !
Avant d'exprimer l'ivresse de ses extases, Aëllo apparaît avec son air mutilé, parce que Maurice de Guérin veut traduire sa mélancolie avant de chanter son apaisement dans le chant de sa prière. D'ailleurs la sagesse de la Bacchante sera plus décisive, si elle est l'expression d'une âme qui n'a pas ignoré les orages et qui a déjà entendu le murmure effrayant des dislocations. N'est-elle pas plus consolatrice, la voix de ceux qui ont gémi dans la souffrance ? N'est-elle pas plus redressante, la sérénité de ceux qui ont longtemps erré dans l'incertitude ?
Ainsi le caractère d'Aëllo offre un double avantage : il signale la valeur confidentielle de ce poème, et il garantit l'efficacité de l'enseignement qu'il apporte. Le chant de la Sagesse peut maintenant retentir, soutenu par la beauté de ces quatre thèmes lyriques : la solitude est nécessaire à l'expression de nos forces et à l'éveil du sentiment religieux, — une mesure éternelle est le rythme souverain du monde, — l'ascension vers les sommets est le
tonique de l'âme et le témoignage de sa grandeur, — la pensée dirigée vers la contemplation et l'extase peut éprouver l'allégresse de l'union en Dieu. Admirons ce poète penseur qui mêle sa méditation à sa mélodie, puisque ce poème, émouvant comme une effusion lyrique, nous apportera l'enseignement souverain.
Le Thème de la Solitude.
L'enseignement d'Aëllo se fait entendre dans la solitude. Il convient en effet de préparer à la parole divine la solennité du silence où se répand la pureté de l'écho.
Mais il y a une solitude dangereuse, et la Bacchante en signale le soitilège décevant. C'est la solitude que recherche l'imprudente jeunesse, quand elle commence à éprouver le charme des forêts et l'attrait des prairies. Elle ne connaît pas encore la puissance de Dieu. Elle n'écoute que le chant de son âme légère, et elle s'égare dans les plaisirs du songe et l'enchantement de la nature qui accueille la confidence de tous ses désirs. Cette solitude offre des joies hasardeuses. Il le savait bien, le grand solitaire du château de Combourg et des savanes américaines, qui a décrit les ivresses et les langueurs de la solitude. Les aveux de René précèdent l'avertissement d'Aëllo et la plainte de notre poète. Chateaubriand avait dit ; « Si tu crains les troubles
du cœur, défie-toi de la solitude ; les grandes passions sont solitaires et les transporter au désert, c'est les rendre à leur empire ». Maurice de Guérin proclame à son tour, dans le Journal, le danger des rêveries solitaires et de nos élans fiévreux vers l'ondine insaisissable. « La multitude de mes pensées, foule agile et tumultueuse, sans bruit, comme les ombres, s'empcrte sans repos vers un signe fatal, une forme ondoyante et lumineuse d'un irrésistible attrait qui fuit avec la vitesse des apparences incréées. Guide menteur sans doute, car sa fuite est trop séduisante pour ne pas attirer mon âme dans quelque piège cruel ; mais, quoi qu'il arrive, je cède au leurre. » De même la grande Bacchante signale à sa compagne encore débile le trouble qui suit ce songe incertain. « Les nymphes qui régnent dans les forêts se plaisent à exciter, sur les rivages des bois, des parfums et des chants si doux que le passant rompt son chemin et s'induit pour les suivre au plus obscur de ces retraites. Une influence subtile pénètre l'esprit de l'étranger ; l'égarement qui s'élève en lui altère la fermeté de ses pas, et tandis qu'il s'avance semblable aux demi-dieux champêtres qui portent toujours quelque ivresse dans leurs veines, les nymphes s'applaudissent de la puissance de leur séjour sur l'esprit des mortels. »
Évitons les attraits de cette solitude funeste, et gravissons les sentiers ardus de la solitude propice à la célébration des rites sacrés.
La solitude est nécessaire à l'épanouissement des exaltations. Quand nous errons dans l'agitation des foules, nous sommes égarés par le tumulte des voix qui répandent sur nos chemins la diversité de tous les désirs. Les barrières opposées par la malice des hommes heurtent nos effusions les meilleures. Un tourment obstiné et entretenu par la crainte de la défaite donne à notre vie la fièvre des combats. La solitude nous libère de ces contraintes ; et, en nous dépouillant des soucis qui nous dévorent, elle nous dispose à l'élan des dilatations.
La solitude est le règne du silence, et le silence protège l'éclosion de nos voix profondes. Le chant de l'âme se lève dans le silence.
La solitude est un temple, parce que la solitude est habitée par l'Esprit qui mène le monde. Dans la solitude, nous entendons le dialogue de l'Ame et de l'Esprit qui résonne dans le silence de la solitude.
Le rythme de la solitude a l'harmonie de l'ordre et l'infinie douceur de la paix inviolable. L'immobilité des choses inspire le calme, et le calme engendre la force. C'est pourquoi la solitude prépare l'énergie des redressements.
La solitude est chargée de sublime, — du sublime qui accompagne les appiritions de Dieu. Car l'âme ébranlée par la majesté de la solitude est enfin rendue à la conscience de son destin. Rentrant en elle-même, elle trouve le calme enivrant des sources,
la fraîcheur sacrée des sources. Alors elle rencontre Dieu, car Dieu, qui est la source des sources, est une révélation de la solitude.
Cette solitude révélatrice invite aux émotions de la vie religieuse. Elle pousse l'âme à morter vers Dieu, à s'unir à Dieu. Elle protège l'accomplissement du mystère dans le sanctuaire de l'âme divinisée. Le mystère est le sentiment de la présence réelle de l'invisible.
Pour comprendre l'enseignement d'Aëllo et le retentissement de cette parole dans la nature qui se recueille, évoquons nos meilleures heures de solitude devant le calme de la mer, dans le silence du vallon et la paix de la forêt de chênes, dans la solennité des sommets ou la grandeur des lieux presque inabordables. Avez- vous gravi la haute montagne dans la saison, plus enivrante que mélancolique, où l'hiver déploie sa tristesse et sa majesté ? La neige a comblé les pentes des monts. Son invasion tranquille et fatale a ramené le silence antique. Les routes humaines ont disparu comme si la nature voulait effacer les traces de notre vagabondage et revenir enfin à la paix inviolée des temps primitifs. La piairie sommeille sous le linceul qui la recouvre. Le ruisseau, si éclatant au soleil d'été, est maintenant assombri par le contiaste de cette blancheur qui l'environne ; même il paraît noir à force d'être farouche, et la plainte de son onde, en prolongeant son murmure, approfondit la solennité de ce désert silencieux.
Un air d'éternité plane sur ce silence, et, dans cette immobilité qui semble inviolable, la solitude a repris son empire. Paysage incomparable par l'harmonie du pathétique et de la magnificence ! Dans ces régions qui semblent inaccessibles, la présence de l'homme serait une offense, s'il apportait le trouble d'un cœur agité. Sur ces pentes silencieuses qui amortissent le bruit de ses pas, il doit ressentir le recueillement du fidèle qui a pénétré dans un temple. Devant cette union si émouvante du silence, de la solitude et de la blancheur, qu'il s'incline avec la gravité d'une âme purifiée et capable d'assister à la célébration d'un culte ; car Dieu surgit dans ce décor de mystère et de splendeur, et le frisson religieux soulève l'âme de l'homme dans un élan de prière et d'exaltation.
La Bacchante a connu l'efficacité de cette solitude visitée par les dieux. C'est pourquoi elle délaisse les sentiers fréquentés par la foule pour respirer dans la solitude le souffle de Bacchus et préparer le message de la volonté divine.
« Chacune de nous, ayant reconnu en soi les signes envoyés par le dieu, commença dès lors à s'écarter, car les mortels atteints par les divinités dérobent aussitôt leurs pas et se conduisent par des attraits nouveaux.
« Chaque jour la grande Bacchante tirait ses pas vers quelque point écarté : c'était dans ces lieux déserts que son discours se déclarait, et que j'écou-
tais ses paroles prendre leur cours comme si j'eusse assisté à la source cachée d'un fleuve.
« Chaque jour la voix de la grande Bacchante se relevait, prenant devant moi dans l'obscurité des chemins.
« Un antre ouvert sur les plaines, les cimes réservées aux derniers traits du jour, le lit des vallées les plus fécondes, tels étaient les lieux où me guidait le choix d'Aëllo. »
Semblable à la grande Bacchante, Maurice de Guérin, dans les heures augustes de l'inspiration, quittait les routes des hommes pour écouter dans la solitude les conseils de la voix annonciatrice.
Le Thème de la Mesure éternelle.
La jeune Bacchante s'abandonne d'abord à l'ardeur de son délire. Quand elle parcourt le sommet des montagnes en répandant le bruit de ses clameurs, il semble que sa force, qui se croit inépuisable, désire la joie de la liberté sans frein. C'est pourquoi le mythe de la Bacchante n'éveille d'abord que l'idée confuse et périlleuse du déchaînement.
Mais Aëllo refrénera cette indiscipline, car Maurice de Guérin, qui dépasse les manifestations vulgaires du mythe, a dégagé, dans cette représentation glorieuse de la vie, les énergies qui assurent le triomphe des meilleurs élans. Il a compris la plus profonde pensée de l'esprit grec. Il a révélé
le plus haut désir de l'âme grecque. Sur les dévastations de la violence et les ruines de l'orgueil, il a dressé dans la lumière le visage de la mesure et de la sérénité.
La fougue n'a que l'apparence de la force. Le délire s'expose à tous les dangers de l'ignorance. La vraie force est ardente et calme. La véritable puissance a toujours la sagesse de se mesurer. Ils le savaient bien les Grecs des anciens âges, à l'époque heureuse où la force grecque accomplit son noble destin. Ils ont eu le culte de la mesure et la religion de l'harmonie, parce qu'ils ont senti, dans l'homme et dans la nature, le triomphe de la loi, c'est-à-dire de la règle, et le rythme de la beauté, c'est-à-dire de l'ordre dans la splendeur.
Le mythe de Bacchus risquait de s'égarer dans la violence des gestes et le tumulte des acclamations. Maurice de Guérin, fidèle à la pensée des grands penseurs antiques, l'a maintenu dans la clarté des énergies qui se disciplinent. Nous comprenons maintenant pourquoi il a vu dans ce dieu tout-puissant le vainqueur des Titans, le collaborateur d'Apollon, le guide des Muses et d'Orphée, le grand maître de la Force par les pratiques de la purification, et l'inspirateur de cette religion de l'orphisme qui provoqua le plus magnifique effort de la pensée grecque vers la victoire des Idées morales.
Le poème de la Bacchante nous révèle le rythme de ces volontés victorieuses Ce rythme est le mou-
vement souverain et tranquille de l'ordre et de la mesure. « Le souffle de Bacchus observe en se répandant une mesure éternelle et se communique à tout ce qui jouit de la lumière ». Pour sentir ce rythme vainqueur et se conformer à l'ordre de cette mesure éternelle, il ne faut pas offrir à l'action divine le chaos d'une âme en tumulte. C'est pourquoi, au début du poème, la Bacchante a proclamé la nécessité des préparations. Dieu est très loin et très haut. Il convient de s'approcher de Dieu avec respect.
L'adolescence est généreuse et fragile. Elle se porte vers la grandeur avec l'élan d'une âme fraîche, mais son élan se trouble vite dans l'incertitude de la volonté. Ménageons cette fraîcheur que dessécheraient vite les ardeurs prématurées. Donc appelons la collaboration du Temps, de la divinité aux austères attentes, qui veille aux incubations secrètes ; et accueillons les Heures, les divines messagères, les compagnes muettes et ardentes de notre labeur silencieux qui président à la solennité des méditations.
La jeune Bacchante a dû obéir à la règle de la prudence et imiter les jeunes pêcheurs qui veulent se mêler à la fécondité des flots et tendent les bras vers la mer qu'ils savent inabordable. Soucieuse en pensant au danger des cimes, elle recueillait la sécurité des vallons et subissait l'action lente et sûre des Heures purificatrices. « Les rites sacrés écartaient ma jeunesse et m'ordonnaient de combler
la mesure des temps qu'il faut offrir pour entrer dans l'action des solennités. Enfin les Heures, ces secrètes nourrices, mais qui emploient tant de durée à nous rendre propres pour les dieux, m'ont placée parmi les Bacchantes. »
Ainsi le thème de la Mesure s'appuie sur le thème des Heures qui sont les mères de la Patience, et la Patience est la grande énergie inaltérable puisquelle inspire le calme et assure la force. Alors la Bacchante contemple, à travers les espaces, l'ordre merveilleux qui règne dans la m^arche des constellations, et elle suit cette marche lente et sûre et infiniment douce à travers l'infini des cieux. Cette mesure qui crée l'harmonie, cette patience qui engendre le calme, ce rythme tranquille et victorieux qui manifeste le triomphe de la certitude lui donneront le bonheur auquel elle aspire.
On voit que Bacchus n'est pas seulement la force qui s'épanouit dans la liberté et jouit de son déchaînement. Il est surtout la force qui se mesure et qui se dirige. Ce mélange d'ardeur et de méthode compose la puissance. Là se manifeste, avec le secret de tous les triomphes, le miracle de la vie qui sur\dt à la mort.
C'est pourquoi il est si difficile de maintenir la force dans l'éclat de sa pureté. Maurice de Guérin l'a compris et Aëllo le proclame. Qu'ils sont rares ceux qui sont capables de sentir cette mesure étemelle et de suivie l'élan vital qui mène le monde ! « Ce
souffle observe en se répandant une mesure éternelle, mais un petit nombre de mortels, par un privilège des destinées, savent s'informer de son cours. » Rares en effet sont les inspirés de Bacchus et les collabor?teurs de Dieu. Ils ont surpris les secrets de la vie qui monte. Ils ont ouvert leur âme aux synthèses qui organisent l'univers dans la clarté. Ils se sont dilatés avec une ardeur si vaillante qu'ils ont conquis la sérénité des immortels ; et, quand la voix des Muses se lève dans la nuit pour proclamer les exploits des dieux, ils entendent l'écho des paroles divines. Alors ils chantent, et, en mêlant leur chant aux confidences qui traversent les ombres, ils apparaissent comme les interprètes de Bacchus. « Le souffle de Bacchus règne jusqu'à l'extrême sommet de l'Olympe et passe à travers le sein même des dieux couverts de l'égide ou revêtus de tuniques impénétrables. Il retentit dans l'airain toujours agité autour de Cybèle et conduit la langue des Muses qui entraînent dans leurs chants l'iiistoire entière de la génération des dieux. »
Tels sont les triomphes de l'esprit inspiré par Bacchus et guidé par cette mesure éternelle qui répand le souffle divin sur la terre, dans le fond des océans et jusqu'aux extrémités des cieux.
Le Thème des Sommets.
Celui qui se dirige dans l'ordre de la discipline et selon le rythme éternel peut s'élever vers les hau-
teurs dans la lumière. Donc, après le thème de la mesure, nous entendrons le thème de l'exaltation. Pour recueillir les mystères et saisir les révélations du souffle de Bacchus, Aëllo aspire à la solennité des sommets. Lorsque, dans le chagrin de l'usure commençante, elle ressent avec une croissante amertume les effets de cette douleur secrète qu'elle porte dans le sang de ses veines et les tourments de son cœur, elle monte vers la paix de la montagne. Le rythme de sa marche est ardent et tranquille comme l'air qui enveloppe les hautes solitudes. Car elle évite les deux dangers signalés par le poète, « l'écart et le suspens », le tumulte et l'indiscipline, l'agitation de la fièvre et la torpeur de la léthargie, le désordre du vagabondage et l'égoïsme d'un cœur replié sur lui-même dans le vertige du songe. Avec l'ardeur disciplinée que l'amour inspire et que maintient le respect, elle se règle aux mouvements de l'harmonie du monde, comme si elle était poussée par la puissance d'un souffle qui prolonge le souffle de Bacchus. Alors elle veut être la compagne de ces mortels qui ont mérité les faveurs divines. « Les mortels agréables aux dieux ou dont l'excès des maux les a touchés ont été conduits et rangés parmi les signes célestes. Guidés par les destins, ils gravissent dans le ciel et déclinent sans écart ni suspens, et sans doute cette poursuite d'une marche qui s'élève et retombe, et reprend sur elle-même, institue un état de bonheur.
S 'étendant à des limites incertaines, empruntant de la monotonie des chemins et mêlé de quelques pavots. Je voulais qu'une marche lente, appliquée aux escarpements des monts, engendrât en moi une disposition pareille à celle que les astres tirent de leur cours. »
Donc elle monte, elle monte encore, et les hauteurs lointaines se rapprochent, et, quand elle parvient aux sommets, on dirait qu'elle marche dans le cortège des cimes qui l'environnent. Dans la ferveur qu'apporte le silence, elle écoute le retentissement de ses pas et elle éprouve l'éblouissement du Centaure. Alors la puissance des émotions qui la pénètrent est si enivrante que son trouble s'apaise devant les images des dieux qui surgissent.
« Je m'élevai jusqu'à ce degré des montagnes qui reçoit les pas des immortels ; car, parmi eux, les uns se plaisent à parcourir la suite des monts, tenant leur marche inébranlable sur les ondulations des cimes, et d'autres sur les rochers qui régnent au loin, consumant les heures à plonger dans la dépression des vallées, y recueillent les approches de la nuit ou considèrent comme les ombres et les songes s'engagent dans l'esprit des mortels. Parvenue à ces hauteurs, j'obtins les dons de la nuit, le calme et le sommeil qui réduisent les agitations même soulevées par les dieux. »
Cette fermeté dans cette ardeur, ce calme assuré dans le délire même de l'ivresse récompensent la
force d'un cœur qui a supporté la dureté des gravissements. Car les dieux habitent les hautes solitudes, et les nymphes chantent dans ce silence, et l'émotion se purifie dans cette sérénité chargée de sublime. Donc la Bacchante, qui se revêt de grandeur, se mêle au cortège des dieux et le souvenir de ces heures illuminées lui inspirera des chants divins qui égaleront sa voix à la voix des Muses. « Souvent les Muses quittent le mouvement rapide des chœurs pour commencer une marche à pas lents au sein de la nuit. Revêtues de leurs voiles les plus épais et se conduisant sur l'extrémité des monts, elles ouvrent des chants divins sous les ténèbres. La parole d'Aëllo s'avançait pareille à cette voix des Muses portée dans les ombres. »
Ainsi la Bacchante devient capable d'entendre la leçon qui résonne là-haut dans le silence. La paix qui accompagne ces efforts mesurés et puissants l'élève à l'inébranlable, et l'amitié des dieux qui s'avancent vers elle lui apporte, avec le sentiment d'une jeunesse qu'elle croyait abolie, la garantie d'une force appuyée sur la force du monde. « Alors je devenais semblable à ces mortels réduits sous l'écorce et arrêtés dans le sein puissant de la terre. »
Dans ce thème des sommets le poète a pu traduire les plus beaux mouvements de la pensée platonicienne. On pense en effet à ces pages lyriques du Phèdre et du Banquet, où Platon a décrit la course de l'âme humaine vers les hauteurs de la dialectique
et a défini la sérénité de l'amour qui a trouvé le souverain bien. Dans cet élan vers la splendeur, les âmes fragiles se nourrissent de conjectures illusoires et n'ont pas la force de suivre le coursier généreux, mais les âmes capables de comprendre l'harmonie des sphères montent vers la lumière des idées divines. Semblable à la Bacchante platonicienne, l'âme de Maurice de Guérin a voulu gravir les sommets pour entendre l'appel des dieux. Car cette confidence du Journal nous déclare que le désir d'Aëllo veut réaliser le désir guérinien : « Qui peut se dire dans un asile s'il n'est pas sur quelque hauteur et la plus absolue qu'il ait pu gravir ? Je regarde depuis quelque temps vers ces temples de la sagesse sereine, que la philosophie antique a dressés sur des cimes fort élevées et qu'un petit nombre surmontèrent. Si j'emportais ces hauteurs ! Quand serai -je dans le calme ? » Dans un paysage le sommet surgit en relief et domine, comme un phare, la plaine retirée et silencieuse. Dans la chaîne des êtres, la force héroïque éclate parmi les hautes pensées qui éclairent la marche incertaine des hommes. C'est pourquoi, dans les œuvres les plus glorieuses, le thème des sommets se confond toujours avec le thème de la lumière. Les plus beaux symboles créés par le rêve humain se déploient dans cette clarté d'apothéose. L'âme est l'énergie de ce brûlant désir d'ascension. Moïse, sur le mont Sinaï, reçoit la Loi qui règle le
Zyroyski. — Maurice de Guérin. 17
destin de l'humanité. Élie, au mont Carmel, écoute le message du Dieu d'Israël. Valmiki médite dans les solitudes du mont Himavat. Homère et Raphaël contemplent la beauté du Parnasse. Platon entend, sur le cap Sunium, la mélodie platonicienne. L'appel de la Bacchante se mêle à cette aspiration qui traverse les âges : voilà pourquoi ce poème, qui a un accent d'éternité, éveille autour de nous les échos des grandes voix inspiratrices.
Le Thème de la Contemplation.
Le thème des sommets mène au thème de la contemplation, car le labeur de l'ascension trouve sa récompense dans la joie de la beauté conquise.
La Bacchante, qui a garanti son élan vers les sommets en s 'imposant la règle de l'attente et de la mesure, va préparer les miracles de l'amour en suivant le rythme de la contemplation. Elle s'attache à son Dieu comme l'ombre à l'arbre, l'écho au son, le reflet à la lumière. Méthode énergique qui associe la soumission à l'ardeur ! Toujours notre marche débile doit se régler sur les pas d'un guide immuable. Malheur à celui qui sentant sa faiblesse ne s'appuie pas sur une force plus forte, car il n'échappera pas aux défaillances du vagabondage et au vertige des précipices !
Cette vie adaptée au rythme de l'ordre ne donne pas seulement la paix de la certitude : elle apporte
les joies de l'extase. Car l'extase n'est pas le délire d'un cœur arraché à lui-même et perdu dans le sommeil de l'inconscience. La véritable extase, à la fois calme et illuminée, est la maîtrise d'une pensée qui a gravi la contrée sublime où le tumulte des apparences s'ordonne dans l'harmonie et dans la beauté. Parvenue à ce degré de puissance, l'âme de la Bacchante est insensible à ce qui passe et ne s'ouvre qu'à la splendeur de l'universel. Seul le sentiment de l'éternité peut satisfaire cette âme ardente. Seul le sentiment de l'immensité peut combler cette âme qui s'offre à tous les transports. Alors elle éprouve cette émotion d'immobilité où se fixe son éblouissement. « Les pas de quelques mortels furent arrêtés par les dieux au voisinage des eaux, dans la profondeur des forêts ou sur la descente des collines. Des racines soudaines ont conduit leurs pieds dans le sol, et toute la vie qu'ils contenaient s'est étendue en rameaux et déployée en feuillage. » Cette immobilité qui rayonne en ardeur, cette force secrète qui se déploie en rameaux bienfaisants, c'est le bonheur auquel aspirait l'inquiétude de la Bacchante,
Ce calme produit la force et fait éclater la grandeur. Car ces mortels, revêtus d'une armure impénétrable, ont dépouillé les faiblesses de la sensibilité. Ils sont indifférents aux mensonges de l'illusion. Semblables à ces arbres qui veillent dans la profondeur des bois, ils paraissent insensibles, mais ils font entendre,
dans l'agitation de leurs rameaux extrêmes, un profond murmure qui se mêle au murmure des vents et se répand sur l'obscurité des forêts. Ce silence dans cet éblouissement, cette tranquillité dans cette force d'essor, cette majesté dans ce pathétique accompagnent toujours la grandeur. Pensons au silence de Moïse sur le mont Sinai, à la paix de Spinoza sur les sommets de la métaphysique, à la sérénité de Marc-Aurèle dans son stoïcisme triomphant, au ravissement de Pascal devant l'apparition du sublime.
La vie de la Bacchante lui permet d'éprouver ces ivresses. Qu'ils sont calmes et beaux les mouvements du sage qui se règlent sur l'ordre de la Loi accueillie ou de Dieu contemplé ! Parce qu'elle a suivi la mesure éternelle et le mouvement assuré de l'adaptation, elle aborde enfin au port qui semblait inabordable, et elle contemple, avec une admiration qui ne tremble plus, l'éclat de la vie divine. L'ivresse de ces immobilités soudaines, où surgit la présence d'un Dieu, s'est emparée de son âme, et elle participera bientôt à la vie de ces mortels divinisés qui renaissent dans la sérénité des constellations. « Dans le chemin où j'entrais à la suite du jour, j'ai vu mes pas tomber dans le ralentissement, mes forces encore pleines, et s'éteindre enfin dans une entière immobilité. Retenue dans le repos, je recevais la vie des dieux qui passait. »
Alors elle est prête à l'honneur des métamor-
phoses. Apaisée et rayonnante, elle éprouve la lucidité dans le sommeil et l'ivresse dans le calme. Elle connaît le repos qui annonce la sérénité des dieux, le repos traversé d'éblouissants réveils, le repos d'Hippothée au bord de ses fontaines, le repos de Plexaure au fond de ses forêts, le repos de Telesto dans la déclivité des ravins. Paraissant à la cime des monts, la Bacchante se sent la compagne de ces mortelles heureuses et belles que les dieux ont aimées, et elle goûte le bonheur de cette Callisto, la plus belle et la plus heureuse, qui est associée aux étoiles et préside à la marche harmonieuse des astres nocturnes. « Pénétrée d'une ivresse éternelle, Callisto se tient inclinée sur le pôle, tandis que l'ordre entier des constellations passe et abaisse son cours vers l'Océan. Telle, durant la nuit, je gardais l'immobilité au sommet des monts, la tête enveloppée d'une ivresse qui la pressait comme la couronne de pampre et de fruits qui entretient aux tempes de Bacchus une jeunesse inaltérable. »
A cette immobilité, Maurice toujours aspira. C'est pourquoi les confidences du Cahier Vert s'enroulent encore, comme un fraternel commentaire, autour des aveux du poème. Ecoutons cet appel de l'âme guérinienne qui répond, comme un écho, au chant de la Bacchante. « Autrefois les dieux, voulant récompenser la vertu de quelques mortels, firent monter autour d'eux une nature végétale
qui absorbait dans son étreinte, à mesure qu'elle s'élevait, leur corps vieilli, et substituait à leur vie, tout usée par l'âge extrême, la vie forte et muette qui règne sous l'écorce des chênes. Ces mortels, devenus immobiles, ne s'agitaient plus que dans l'extrémité de leurs branchages émus par les vents. N'est-ce pas le sage et son calme ? » Le chêne paraît indifférent dans les ténèbres de la forêt, mais il s'émeut soudain, dans le cœur de ses racines, quand s'agitent les souffles du vent. Le chêne paraît immobile dans le silence de la forêt, mais l'immobilité du chêne permet aux branches des cimes de répandre des sons « vagues et profonds », où retentit le retentissement de la mer. Ainsi l'immobilité du sage, sur les hauteurs où la sagesse s'approche de Dieu, écoute les voix solennelles et mystérieuses.
Comprenons la pensée de Maurice de Guérin. Elle paraît obscure, parce qu'elle unit la subtilité à la profondeur. Pourtant elle est éclatante, comme ces suprêmes lueurs cachées derrière la montagne et inaperçues au fond des vallées, mais persistantes pour ceux qui sont restés sur les cimes. Quand le poète vante le calme souverain de cette immobilité, il ne nous invite pas à vivre d'une vie diminuée dans l'inertie de la torpeur. Il ne s'agit pas d'amortir une sensibilité trop inquiète dans la paix d'une sensibilité dégradée jusqu'à l'inconscience. Il s'agit au contraire d'exalter le sentiment de la vie jusqu'à l'ardeur de l'ivresse. Il s'agit de s'absorber dans
l'àme du monde, pour saisir à sa source l'élan vital et le souffle de Bacchus. Il s'agit de vivre en Dieu la vie divine, car l'immobilité d'Hippothée au bord de ses fontaines, c'est l'extase d'Eugénie dans l'ombre de sa chapelle et le ravissement de Maurice sous le feuillage de l'amandier.
Nous parvenons aux conclusions de la méditation guérinienne qui surgissent, comme les grandes pensées, dans les régions difficilement abordables. Cet état d'extase enivrante est si étrange que le poète l'analyse avec une diligence minutieuse. La fréquence des remarques dispersées à travers ses œuvres montre la valeur qu'il attache à cette émotion. Il a connu l'animation de ce sommeil et la fécondité de ce silence. Il semble s'assoupir et il médite. Il s'abandonne au charme de l'oubli, et il éprouve une joie sacrée, comme s'il était placé devant un grand souvenir. En des heures ardentes dont il aurait voulu prolonger l'ivresse, il a goûté la douceur de la béatitude : douceur incomparable oij se mêlent la joie d'une lucidité qui a la grâce du repos et la joie d'un repos qui a la fécondité du labeur !
Dans une lettre écrite le 20 janvier 1834, au Val de l'Arguenon, auprès de Madame de la Morvonnais, nous trouvons la description de cet état surprenant. Il éprouve cette double émotion de l'assoupissement et de la vivacité, du calme et de l'exaltation. Dans l'apaisement de son agitation intérieure,
il voit se lever les prestiges de sa faculté de songe. Il ferme les yeux et les apparitions surgissent. C'est la détente du sommeil, et, en même temps, une sorte de délire épanouit « la puissance de rêver les plus belles choses ». Et ces rêves ne sont pas les divagations d'un esprit qui s'abandonne, mais les visions d'une pensée qui s'exalte dans cette clairvoyance soudaine. Dans ce vallon charmé par la solitude et pai la tendresse, il a ressenti cette disposition d'âme qui semble si créatrice. Quelques mois plus tard (août 1834), comme si les heures de contemplation et d'extase se multipliaient, une lettre nouvelle apporte une analyse plus pénétrante. Le poète s'étonne devant l'intensité de ces voluptés contradictoires. Il dit la force de l'âme qui persiste sous l'apparente langueur. Il proclame la puissance de ce regard intérieur qui perce les ténèbres où demeure le corps assoupi. Il signale le surgissement d'un monde merveilleux que les yeux ne voient pas et que l'âme contemple, « Je goûtais simultanément deux voluptés dont une seule eût suffi pour remplir tout mon être : la première consistait dans l'indicible sentiment d'un repos accompli, continu et approchant du sommeil ; la seconde me venait du mouvement progressif, harmonique, lentement cadencé des plus intimes facultés de mon âme qui se dilataient dans un monde de rêves et de pensées, qui, je crois, était une sorte de vision en ombres vagues et fuyantes des beautés les plus secrètes
de la nature et de ses forces divines. » Nous comprenons alors la force du terme qui clôt cette description et définit cet enchantement. « L'heure du départ a rompu le charme. » C'est proprement un charme qui a la douceur d'une incantation et le resplendissement d'une émotion sacrée. C'est l'ivresse des heures créatrices qui élèvent l'humanité à la majesté du divin. C'est la puissance de l'exaltation poétique, de l'amour triomphant, de l'amitié passionnée qui connaît les grandeurs de l'amour, de l'héroïsme qui éclate dans la solennité du sacrifice. C'est enfin l'effusion divine des mystiques contemplations quand l'âme purifiée par la prière s'unit au dieu qu'elle invoque.
Le Thème de la Prière.
Soutenus par le commentaire qui précède, nous pouvons détacher le leitmotif qui pénètre et enveloppe le déroulement de ce chant. Ce leitmotif, qui est le suprême accent de la voix guérinienne, fait entendre le profond soupir d'un cœur religieux. Semblable au fidèle qui confie sa faiblesse à la force infinie, Maurice de Guérin contemple dans Bacchus l'union souveraine de la beauté et de la puissance, et il proclame, avec la Bacchante, la gloire du Dieu Créateur.
Bacchus est l'énergie toujours fraîche qui anime le monde : « Bacchus, jeunesse éternelle ».
La volonté de Bacchus soulève, au cœur des êtres, les mouvements obscurs des infatigables exaltations : « Bacchus, dieu profond et partout répandu. »
La puissance de Bacchus se manifeste par cet élan toujours vainqueur qui entraîne les désirs inépuisables de la vie, à travers les temps et les espaces, dans l'agitation des océans et la tranquillité des cieux. (( Bacchus fait reconnaître l'enivrement de son haleine à tout ce qui respire et même à la famille innombrable des dieux. Son souffle toujours renouvelé court par toute la terre, nourrit aux extrémités l'ivresse éternelle de l'océan, et, poussé dans l'air divin, il agite les astres qui se décrivent sans cesse autour du pôle ténébreux. »
La voix inspiratrice de Bacchus, comme une musique retentissante, se déploie autour de la terre, et les Muses en recueillent les divins échos quand elles chantent, à pas lents, dans le mystère de la nuit. « Bacchus retentit dans l'airain toujours agité autour de Cybèle, et conduit la langue des Muses, qui entraînent dans leurs chants l'histoire entière de la génération des dieux dans les entrailles humides de la terre, au sein de la nuit sans bornes, ou dans l'Océan qui a nourri tant d'immortels. »
Le souffle de Bacchus soutient l'harmonie des sphères célestes et propage dans l'éclat de l'Olympe la sérénité des dieux. « Le souffle de Bacchus règne jusqu'à l'extrême sommet de l'Olympe, et passe à travers le sein même des dieux couverts de
l'égide ou revêtus de tuniques impénétrables. » Ainsi dans ce poème qui glorifie la nature, on trouve les versets dispersés d'un cantique en l'honneur de Dieu. Et cette longue prière ardente s'achève dans la joie de l'effusion et le calme infini de l'hymen accompli. « La douleur n'entra pas dans mon flanc déchiré : ce fut le calme... Il s'éleva dans mon esprit une flamme aussi tranquille que les lueurs nourries durant la nuit sur un autel sauvage érigé aux divinités des montagnes. »
Ces heures de calme, d'illumination et d'extase furent la récompense magnifique du tourment guérinien. Quand le Centaure, agité par le mouvement de la course qu'il a menée pendant le jour dans la diversité des chemins, arrive à la paix du soir et au silence de la nuit, il éprouve la douceur d'un apaisement infini, et pourtant il «veille » avec une singulière lucidité parce qu'il est rendu à « l'existence pleine et distincte », et à la simplicité des années primitives. Alors, devant les sommets « nus et purs », dans le voisinage de Pan et des Muses harmonieuses, parmi les murmures du souffle de l'Olympe et les frémissements du chêne inspiré, il goûte l'enchantement des heures divines. Quand la Bacchante s'est soumise, avec sa méthode fervente, à l'action de Bacchus, elle a mérité le calme d'Hippothée et l'immobilité de Callisto. Elle s'absorbe dans la contemplation de son Dieu, mais elle reste « ferme et vive » sous l'apparent accablement
de cette absorbante ivresse. Dans son cœur que l'ascension a guéri, un repos infini ensevelit ses alarmes ; mais sa pensée qui s'informe toujours se déploie dans l'enrichissement de ses dons. « Mon front veillait : il était animé de tous les dons répandus par les dieux durant le jour, leur charme l'entourait et la vie nouvelle que j'avais recueillie lui envoyait ses esprits enflammés. »
Le délire du Centaure qui commence dans le tumulte et s'achève dans l'immobilité de ces éblouissements, l'ardeur de la Bacchante qui se déchaîne dans le désordre et s'apaise dans la suavité des contemplations composent une mélodie mélancolique et enivrante qui a retenti dans l'âme inquiète et ravie de Maurice de Guérin. Car Maurice a connu ces troubles et cet enchantement. Le sentiment romantique de la nature l'avait laissé dans la fièvre î le sentiment religieux de la nature, en faisant surgir l'image de Dieu, lui assure le repos de la certitude dans cette union singulière du calme enfin conquis et de la lucidité vibrante et victorieuse. Ce calme était le charme pacificateur qui émane de la prairie, de la source et de la montagne. Cette lucidité était le rayonnement de la présence même de Dieu. C'est pourquoi le poème de la Bacchante, qui traduit la vie intérieure du poète, nous apporte, après l'aveu de son trouble, l'effusion de sa prière enfin entendue.
Maurice de Guérin avait dépeint, dans le délire du Centaure, l'élan de son ivresse devant la beauté du monde. La tristesse de Macarée disait le tourment de sa sensibilité qui s'épuise dans le désir. Le trouble de Mélampe traduisait l'anxiété de son esprit devant le mystère. La sagesse de Chiron définissait les révélations apportées à sa douleur par l'observation des lois naturelles. L'inquiétude persistante de Chiron signalait l'angoisse inguérissable de son âme mélancolique. — Enfin, dans le chant de la Bacchante, il apaise cette angoisse par une méthode d'exaltation qui unit la règle à l'ardeur et mène aux sommets de la contemplation divine. Le poème de la Bacchante, qui est la conquête de la sérénité, est l'apologie de la Prière pacificatrice.