AU CHATEAU DES COQUES, PAR LA CHARITE
Paris, 8 avril 1839.
Pluie et froidure t'auront accompagnée tout le long du voyage, ma chère amie ; on m'a dit que tous ces jours-ci le temps a été affreux. Mais au moment où je t'écris, j'ai la consolation de penser que, depuis deux jours, tu jouis dans le repos du plaisir de la fatigue. Sur cette assurance, ma pensée a quitté la route de Nevers pour se mettre sur celle de Toulouse où roule Eran (i), toujours avec ce même cortège « de vent, de froidure et de pluie ». Ce pauvre Eran ! il m'a quitté avec une émotion qui m'a bien touché. Ce voyage de Paris et tout ce qui est survenu ont, en quelques mois, rapproché et mêlé nos vies (à Eran et à moi) plus que vingt ans
(i) Son frère Érembert.
2l4 MAURICE DE GUKRIN
n'avaient pu faire. Nous avons toujours vécu fort loin l'un de l'autre, et notre caractère, à chacun, ne servait pas beaucoup à réparer les distances. Enfin, les événements ont hâté ce qui devait arriver tôt ou tard, à l'âge où nous sommes venus, et nous nous sommes séparés avec un sentiment de plus dans le cœur. En vérité, le bien sort de partout; c'est comme une poudre d'or subtile dont il n'y a rien qui ne recèle quelque molécule...
Je vis fort tranquille sous mes rideaux, et attendant avec assez de patience, grâce aux soins de Caro (i), aux livres et aux songes la guérison que m'apportera le soleil. Je me plais assez dans cette séquestration presque complète du reste du monde ; car je ne suis pas aussi ennemi de la solitude que tu pourrais le penser, et il y a en moi, bien avant en moi, des goûts et même des besoins que ne désavoueraient pas les amis les plus décidés de la vie de la campagne.
(i) Sa femme, Caroline.
J'espère que Dieu fera mûrir en même temps ces pensées et les moyens qui serviront à les réaliser.
M. Buquet est venu me voir le jour de ton départ, quelques heures après. Il est revenu hier pour causer avec moi, comme tu le veux. Il doit revenir la semaine prochaine; enfin, j'espère que tout ira pour le mieux.
Ma gorge me fait un peu moins souffrir. Je dors assez bien et mange des sucreries, goût primitif en moi, comme tu sais.
Ta lettre se croisera sans doute avec la mienne et m'apportera, sans manquer, des nouvelles de votre vovage à tous. Dis à ces dames combien je suis impatient d'avoir ces nouvelles, et donne-leur celles du malade qui veut tenir la promesse qu'il a faite à. leur sollicitude, qui lui est bien chère.
MAURICE DE GUEFUN
A JULES BARBEY D'AUREVILLY
Dimanche, 41 heures, 44 avril.
Enfin, après huit jours du plus profond anéantissement, je me reprends à la vie par l'acte le plus doux qui puisse m'y rattacher, vous écrire, mon ami, comme au temps de ma plus belle santé. Il y a bien un mois que je ne vous ai envoyé le moindre petit billet: je ne sais; les dates sont un peu brouillées dans ma tête, mais je m'en rapporte à vos plaintes et à la longue interruption qu'ont souffertes toutes mes habitudes. Vous aussi vous avez souffert et beaucoup, mais dans la vie; moi, j'étais gisant dans cet état sans nom où l'homme n'est plus rien que la matière de la douleur physique. Ah ! corps de mort, que tu es détestable I Et nous revenons à la santé, à la vie, comme les lapins de La Fontaine au thym et au serpolet, avec une merveilleuse
confiance. Déjà les projets me reviennent en tête, et j'en ai un pour aujourd'hui qui me rend aussi préoccupé et aussi joyeux que le marmot qui s'apprête à lancer son premier cerf-volant : si l'après-midi répond à la matinée, Caro et moi nous devons monter dans une voiture découverte, mylord ou autre, pauvrement, et nous glisser jusqu'à Pair pur de la campagne. Mais avant de sortir de la ville, un petit détour nous mènera à votre porte politique et vous verrez devant vous votre ami ressuscité, devenu barbu et plus maigre que Don Quichotte.
Une nouvelle. Nous attendons la prochaine arrivée de M. Frédéric Dulac, mari de la sœur de Caro. Il vient pour régler ses comptes d'association de commerce dont je vous ai parlé. Pour moi, je suis résolu à garder ma profonde nullité, jusqu'à ce qu'un fait quelconque me mette le sceptre en main. Alors le roi fainéant sortira de son monastère. Tous les actes de
2l8 MAURICE DE GUÉRIN
ma tante ont pour but la conservation du pouvoir; c'est l'idée fixe de ses extravagances. Comme il ne s'agit pas entre nous des fleurs de lys, qu'elle gouverne ou dégouverne tout à son aise.
Adieu toujours et toujours votre
Lundi, 24 avril.
Je vous vois bien triste aujourd'hui par ce temps qui corromprait la joie la plus vive. Vous portiez, la dernière fois que vous êtes venu, la plus forte empreinte d'ennui que je vous ai vu depuis longtemps; et c'est si rarement que vous sortez sans masque lorsque vous avez quelque douleur! Ce que vous souffriez avant-hier était donc bien cruel? Je ne viens pas vous aider contre votre ennemi ; vous vous passerez bien d'un second aussi faible que
QUELQUES LETTRES 2IQ
'ijnoi. Je veux tout simplement que vous lisiez de mon écriture puisque vous y prêtiez plaisir et que c'est autant de sauvé pur votre mal. Mes ennuis ne ressemblent pas aux vôtres et ne peuvent leur ressembler; voilà pourquoi je puis vous parler jde tout, même de ce qui m'accable le plus, ipans vous causer nulle fatigue : ce sont des jrécits étranges qui font que vous vous détournez de vous-même pour les écouter.
Il y a peu d'accidents dans ma vie, point jde grande douleur; ni combats, ni retours de la fortune intérieure. Mon histoire morale se réduit à quelques traits que vous savez, et je ne pense pas que l'avenir la grossisse de beaucoup d'autres. Tout en moi se passe dans un coin du cerveau ; c'est une contrée assez étrange, mes récits sentent un peu le visionnaire, mais comme jusqu'ici je n'ai attaché d'autre prix à mes rêves que celui que ivousleur avez donné, peu m'importent-ils, quels qu'ils soient, pourvu que vous y
trouviez quelque diversion à votre cœu:
Farewell, and y ours for ever.
Mercredi, 20 juij
Si vous voulez entendre parler d'u homme sans force, pris de langueur ( de sommeil, informez-vous de moi. Aurais je avalé quelque narcotique, ou serait-ce J commencement d'une certaine léthargi où je voudrais tomber enfin pour avoir 1 paix? Mon ami, je suis l'incorrigible, celi qui vous charg-era éternellement du mécon lentement qu'il a de lui-même, de toute choses et quibusdarn aliis. N'êtes-vou point excédé de ces ravauderies d'un humeur que rien n'apaise? Nul ne sait c qui se passe en moi; j'ai avec tout le mond le bon sens du silence. Je ne sais qu'un personne au monde à qui je voudrais
omme à vous, découvrir le dessous de a taciturnité. Je vous dis tout ; mais peutn tout dire et ne sauter aucun détail des isères intérieures? Je ne vous épargne uère et pourtant de combien de points je ous fais grâce ! Vous savez que tel jour jetais triste ou gai, abattu ou plein de ourage; mais les causes de tout cela, vous ;s ignorez. Là surtout est la misère et ce u'il y a de plus digne de pitié. Des hommes 3nt morts pour avoir flairé un billet parîmé : ce qui me pénètre et porte la souf- *ance dans mon sein n'est pas moins subtil ue ces poisons invisibles. Joignez à cela es souffrances de cœur aussi bizarres que mt le reste, des mélanges incompréhenbles de passions sans enthousiasme. Ah!
est là mon grand mal, ce qui rend mes ffections semblables à des maladies chroiques pour le degré de douleur et les ingularités. Un homme enfin fait de telle orte que s'il était en peinture il passerait our l'ébauche d'un artiste plein de passion
et d'idéal mais tout cassé par l'âge et pieu rant son antique ardeur.
Encore de la folle mélancolie.
Adieu.
§ 1. — Biographie
A. NOTES SUR LA FAMILLE ET SUR LES PRE- MIÈRES ANNÉES DE MAURICE DE GUERIN
La maison de Guérin du Cayla porte pour armes : de gueules à six besans d'argent, trois, deux et un, au chef d'azur. Devise : Omni exceptione majores. Noblesse d'origine inconnue.
Les chroniques de notre famille la disent de
ace vénétienne . On la trouve établie en France
au commencement du ixe siècle, où Guérin ou
plutôt Guarini (ce nom ainsi écrit jusqu'à i553)
était comte d'Auvergne (i). D'après Moréri^
(i) Cette naïve généalogie n'a, il est à peine besoin de
22 4 MAURICE DE GUKHIN
Dictionnaire généalogique, ce fut la souche des Guérin de Montaigu qui ont été long-temps comtes de Salisbury. Par suite des temps et des divisions de branches, ces Guérin sont devenus seigneurs d'Ols en Ouercy, de Rinhodes en Rouergue, d'Apchier dans le Gévaudan, de Laval, de Saignes et du Cayla dans le Languedoc. La descendance et les titres de noblesse de cette dernière branche ont été confirmés par jugement souverain, prononcé à Montpellier par M. de Bezons, intendant de la province de Languedoc, le 26 novembre 1668.
De cette même origine sont sortis plusieurs hommes marquants. L'histoire cite un chancelier de France, Guérin, évêque de Senlis, que la reine Blanche mit à la tête de son conseil, vieillard d'âme fière et rude, dit un chroniqueur, qui ne pouvait inspirer que la confiance, mais jamais l'amour, pas même l'amitié. Il donna, en plusieurs occasions, des marques de son courage, et surtout à la bataille de Bouvines, où il rangea les troupes et les anima à bien faire. Voir Moréri, Rigord, Guillaume le Breton, historien de Philippe-Auguste.
le noter, aucune valeur historique. Elle ne témoigne que de l'importance que, dans leur fière pauvreté, se donnaient les Guérin.
Il releva l'éclat de la charge de chancelier, en faisant ordonner qu'il aurait rang- parmi les pairs du royaume. Depuis, il se retira à l'abbaye de Chalais ou Çhalis, où il prit l'habit de religieux, et y mourut en i23o.
Vertot cite dans son Histoire de Malte deux grands maîtres du nom de Guérin. On possède au Gayla le portrait de l'un de ces grands maîtres, Guérin de Montaigu, élu en 1206, Nous avons eu un cardinal, un troubadour, Guarini, seigneur d'Apchier, qui florissait à la cour d'Adélaïde de Toulouse, nièce de Louis le Jeune, duquel troubadour les mémoires littéraires de l'époque font mention. Cette famille a donné de tout temps des officiers distingués, dont les services sont attestés des signatures de nos rois. Un de ces derniers, le chevalier Guérin de Bonnac, est mort à Tours, commandant des milices de la Touraine, en 1793. Il avait épousé une de Longchamp, Barbe Simone.
Quant aux alliances anciennes, on voit dans les généalogistes, dit le père Courtade, jésuite généalogiste, dans une lettre à mon grand-père, on voit que les Guérin sont entrés dans les plus grandes maisons de France. Les titres de famille font mention des Séguier, des Dulac, des Bernis, de» La Tour d'Auvergne. Il est de
tradition que la tour qui est dans nos armes vient de cette alliance contractée par un Sylvestre de Guérin. J'ai trouvé note de ce mariage, mais non de l'époque. Une fille des Guérin est entrée dans la maison de La Rochefoucauld, marquis de Langeac, en 1720.
Voici maintenant Maurice (1). Dès son jeune âsre, il annonça une remarquable intelligence. Un de ses premiers maîtres, interrogé par mon père sur les dispositions de son élève : « Ah ! monsieur, lui dit-il, vous avez là un enfant transcendant. » Cet enfant, à neuf ans, se passionnait pour l'histoire. Il passait avec Rollin toutes ses récréations, quand on ne l'en détournait pas. Il pleura de joie à la première leçon d'écriture.
Maurice était un enfant imaginatif et rêveur. Il passait de longs temps à considérer l'horizon, à se tenir sous les arbres. Il affectionnait singulièrement un amandier sous lequel il se réfugiait aux moindres émotions. Je l'ai vu rester là, debout, des heures entières.
Il est, à la campagne, aux beaux jours d'été, des bruits dans les airs que Maurice appelait les bruits de la nature. Il les écoutait longuement, et voici de ses impressions :
(1) Né au château du Cayla, le 5 août 1810. Le Cayla
« Oh ! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, ces bruits répandus dans les airs, qui se lèvent avec le soleil et le suivent, qui suivent le soleil comme un grand concert suit un roi.
« Ces bruits des eaux, des vents, des bois, des monts et des vallées, les roulements des tonnerres et des globes dans l'espace, bruits magnifiques auxquels se mêlent les fines voix des oiseaux et des milliers d'êtres chantants ; à chaque pas, sous chaque feuille, est un petit violon.
« Oh ! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, ces bruits répandus dans les airs !
« Comme les jours d'été en sont pleins ! Quels retentissements lorsque les campagnes éclatent de vie et de joie comme les grandes jeunes filles ; lorsque, de tous côtés, s'élèvent rires et chansons, cadence de fléaux sur l'aire, avec accompagnement, de cigales, et, le soir, les tintements des cloches l' Angélus qui annonce Dieu parmi nous !
« Oh ! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, ces bruits répandus dans les airs !
« Entendez-vous ces battements de feuilles qui s'agitent comme de petits éventails, ces sifflements des roseaux, ces balancements des lianes, escarpolettes des papillons, et ces souffles harmonieux et inexprimables que font sans doute les anges gardiens des champs, ces anges qui ont pour chevelure des rayons de soleil?
« Oh ! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, ces bruits répandus dans les airs !
« Je vais toujours les écoutant. Quand on me voit rêveur, c'est que je pense à ces harmonies. Je tends
est dans la commune d'Andillac, arrondissement de Gaillac (Tarn).
MAUKICE DE GUEHIN
l'oreille à leurs mille voix, je les suis le long des ruisseaux, j'écoute dans le grand gosier des abimes, je monte au sommet des arbres, les cimes des peupliers me balancent par-dessus le nid des oiseaux.
« Oh ! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, ces bruits répandus dans les airs !
<c Bientôt je ne les entendrai plus ! bientôt je n'entendrai que ce je ne sais quoi des villes. O Toulouse! on dit de toi de bien belles choses. Mais aurastu rien qui me plaise comme ce qui me plait au Cayla ?
« Oh! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, ces bruits répandus dans les airs 1
ce Quand je ne pourrai plus les entendre, ô ma sœur, que ta lyre m'en fasse encore jouir. Oh! viens me les chanter, ces bruits de la nature, viens chanter pour ton frère au collège, comme la calandre de dehors chante à ta calandre en cage.
« Oh ! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, ces bruits répandus dans les airs ! »
Une de ses jouissances, c'était encore d'improviser en plein air, et, comme il avait du penchant pour l'état ecclésiastique, c'était des discours religieux qu'il faisait. Il y a dans les bois du Cayla, sous un enfoncement, une grotte taillée en forme de chaire, où il montait, et qui fut appelée pour cela la chaire de Chrysostome. Maurice avait toujours ses sœurs pour auditoire.
A onze ans, il fut mis, à son grand bonheur, au petit séminaire de Toulouse. Alors commença
entre riens cette correspondance intime qui n'a fini qu'à sa mort. J'ai bien peu retrouvé de ses premières lettres, en voici deux fragments :
« Chère Eugénie, je suis bien touché des regTets que tu as de mon absence. Moi aussi je te regrette, et je voudrais bien qu'il fût possible d'avoir une sœur au séminaire. Mais ne t'inquiète pas, j'y suis très content. Mes maîtres m'aiment, mes camarades sont excellents. Je me suis lié plus particulièrement avec un dont je te parlerai. Il commence à parler ma langue (une sorte de langue de mon invention) et par ce moyen nous nous communiquons l'un à l'autre, et nous jouons à la pensée sans qu'on s'endoute. J'avance à pleines voiles dans le pays latin. Tu auras un meilleur maître aux vacances. Soigne à ton tour mes tourterelles. Je chante à la chapelle.
« Adieu. Je t'embrasse et te prie d'embrasser Pépone (mon père) et toute la famille. Dis-leur que je suis bien content d'être ici.
« Hélas, le monde entier sans toi N'a rien qui m'attache à la vie.
« Chère Eugénie, tu seras peut-être étonnée de voir ces deux vers au commencement de ma lettre. C'est que c'est, pour ainsi dire, le texte dont je veux la tirer, et pour mieux exprimer le tendre amour que je te porte. Le sentiment qui inspirait à Paul ces paroles pour Virginie n'était pas plus sincère que le mien.
« C'est particulièrement à toi que je donne la Vie de Voltaire. Tu y verras le génie et la perversité de cet homme, ce coryphée de l'impiété qui mettait
au fond de chaque lettre : Ecrasons l'infâme, c'està-dire la religion catholique. Pour moi, je ne cesserai d'y mettre : je t'aime, je t'aime.
« Je ne puis pas te dire les places que j'ai, n'ayant pas encore composé. Adieu, je n'en puis plus, je souffre trop pour pouvoir continuer. »
Maurice se fit bientôt remarquer au séminaire par ses moyens et sa bonnec onduite. Sur ce qui fut dit de lui à l'archevêque de Toulouse, Mgr deClermont-Tonnerre, ce prélat voulut se charger de son éducation. Il en fit l'offre pressante à mon père qui reçut la même faveur de M. de Bernis, archevêque de Rouen. Néanmoins, Maurice demeura sous la direction paternelle. A treize ans, il fut envoyé à Paris, au collège Stanislas, où il obtint les plus brillants succès, et des affections distinguées et profondes qui se témoignent encore après sa mort. Il demeura cinq ans sans retourner au Cayla. J'eus pendant ce temps communication des développements et impressions de son âme, et de cette mélancolie profonde que semblait lui donner le sentiment confus des choses à venir. Quand il revint, à la fin de ses classes, je le trouvai tout empreint de cette tristesse. Rien ne lui plaisait, que les promenades qu'il remplissait d'épanchements de cœur et d'observations sur la nature. Il y a tel site au Cayla, tel
APPENDICE 23l
arbre, tel point à l'horizon qu'il m'a rendus chers par l'attention qu'il leur a donnée. Ce fut dans une de ces promenades qu'arriva l'aventure du coup de fusil exprimée dans ces lignes :
« 0 ma sœur, que je te suis donc fatal. Ce n'est pas assez de faire si souvent couler tes larmes, j'ai manqué te donner la mort, j'ai manqué t'immoler dans ces bois comme la colombe, maudit chasseur ! Maudite soit l'arme perfide et meurtrière ! Je l'ai jetée pour jamais loin de moi. Jamais la main de ton frère ne touchera un fusil. Comment le plomb mortel est-il parti ? et comment n'a-t-il fait que déchirer ta robe sans t'atteindre ? Dieu t'a préservée. Sans ce prodige, il y aurait eu deux tombes, chère sœur : je ne t'aurais pas survécu. »
Il avait renoncé à l'état ecclésiastique, sans perdre néanmoins ses tendances religieuses. Il était même si pieux, qu'on l'appelait dans le pays le jeune saint (i). Il n'avait de goût que pour la retraite et l'étude, et lorsque La Chênaie s'ouvrit, il sollicita vivement de mon père d'y rentrer. Ses lettres et memoranda d'alors sont pleins de ses impressions. On y voit ce qu'il avait trouvé dans cette solitude, où il y avait,
(i) Gela dura peu. Elle dit, dans le journal qu'elle écrivait pour son frère, au 26 janvier i838 : «Comment faistu, toi qui ne pries pas, quand tu es triste, quand tu as le cœur brisé? »
MAURICE DE GUEHIN
dit une de ces lettres, un charme si étrange et si puissant à travailler sous les vieilles forêts bretonnes.
Après la dispersion de l'école et quelques mois de séjour chez M. de La Morvonnais, au Val de l'Arguenon, noble et gracieuse demeure, Maurice retourna à Paris. A une vie toute faite en solitude succéda une vie à faire dans lo monde. Il s'y fatigua pendant trois ans, et n'eut de repos que dans cette maison indienne (i), auprès d'une compagne faite pour son bonheur, ange d'amour et de soins, donnée de Dieu aux derniers jours de Maurice. Voici ce qu'il écrivait d'elle, six mois après son mariage : « Caroline est douce, bonne et pleine d'excellentes qualités. Elle mérite toute mon affection, elle la possède. »
Le ii. — Ce fut le 8 juillet (2), vingt jours après le départ de Paris, vers six heures du soir, que nous fûmes en vue du Cayla, terre
(1) Créole, (a) i839.
d'attente, lieu de repos de notre pauvre malade. Sa pensée n'allait que là sur la terre, depuis long-temps. Je ne lui ai jamais vu de plus ardent désir, et toujours plus vif à mesure que nous approchions. On aurait dit qu'il avait hâte d'arriver pour être à temps d'y mourir. Avait-il pressenti sa fin? Dans les premiers transports de sa joie, à la vue du Cayla, il serra la main d'Erembert, qui se trouvait près de lui, il nous fit signe à tous comme d'une découverte, à moi qui n'eus jamais moins d'émotion, de plaisir! Je voyais tout tristement dans ce triste retour, jusqu'à ma sœur, jusqu'à mon père, qui nous vinrent joindre à quelque peu de distance. Affligeante rencontre! Mon père fut consterné ; Marie pleura en voyant Maurice. Il était si changé, si défait, si pâle, si branlant sur ce cheval assis à l'anglaise, qu'il ne semblait pas animé. C'était effrayant. Le voyage l'avait tué. Sans la pensée d'arriver qui le soutenait, je doute qu'il l'eût achevé. Vous en savez quelque chose, et ce qu'il a dû souffrir, pauvre cher martyr ! Mais je ne veux parler que d'ici. Lui embrassa son père et sa sœur sans se montrer trop ému. Il semblait dans une sorte d'extase dès la première vue du château; l'ébranlement qu'il en eut fut unique, et dut épuiser toute sa faculté de sensa-
tion ; je ne lui ai plus vu l'air vivement touché de rien depuis cela. Cependant il salua affectueusement les moissonneurs qui coupaient nos Liés, tendit la main à quelques-uns, et à tous les domestiques qui nous vinrent entourer... Nous le trouvions bien faible ; cependant j'espérais toujours. J'avais écris au prince de Hohenlohe. J'attendais un miracle. La toux s'était apaisée, l'appétit se soutenait ; la veille fatale, il dîna encore avec nous; hélas! dernier dîner de famille! On servit des figues, dont il eut envie, et que, sur sa consultation, j'eus la cruauté de lui interdire; mais d'autres ayant approuvé, il en mang-ea une qui ne lui fit ni bien ni mal, et je fus sauvée sans préjudice de l'amertume de l'avoir privé de quelque chose. Je veux tout dire, tout conserver de ses derniers moments, bien fâchée de ne pas me souvenir davantage. Un mot qu'il dit à mon père m'est resté. Ce pauvre père revenait de Gaillac avec l'ardente chaleur, lui rapportant des remèdes. Dès que Maurice le vit : « Il faut convenir, dit-il en lui tendant la main, que vous aimez bien vos enjants. » Oh! en effet, mon père l'aimait bien ! Peu après, le pauvre malade se levant avec peine de son fauteuil pour passer dans la chambre à côté : « Je suis bien bas», parlant comme à lui-même. Je l'entendis, cet
arrêt de mort, de sa bouche, sans lui rien répondre, sans trop y croire peut-être ; mais j'en fus frappée. Le soir, on le porta avec son fauteuil dans sa chambre. Du temps qu'il se mettait au lit, je disais avec Erembert : « Il est bien faible, ce soir ; mais la poitrine est plus libre, la toux disparaît. Si nous pouvons aller au mois d'octobre, il sera sauvé. » C'était le
1 8 juillet, à dix heures du soir!
Quand le saint viatique arriva, le malade se trouvait mieux, ce me semblait ; ses yeux, couverts, n'avaient pas cette fixité effrayante du matin, ni ses sens le même affaissement; il parut moralement ravivé et en pleine jouissance de ses facultés tout le temps des saintes cérémonies. Il suivait tout de cœur, bien pieusement. Quand ce fut à l'extrême-onction, comme il ne sortait qu'une main , le prêtre ayant dit : « L'autre », il la présenta vivement. Il écouta de bien simples et touchantes paroles, et reçut le saint viatique avec toute l'expression de la foi. Il vivait encore, il nous entendait, il choisit entre de l'eau et de la tisane qu'on lui offrait à boire, serra la main à M. le curé, qui toujours lui parlait du ciel, colla ses lèvres à une croix que lui présentait sa femme, puis il s'affaiblit; nous nous mîmes tous à le baiser, et lui à mourir.
236 MAURICE DE GUÉïlIN
Vendredi matin, 19 juillet i83g, à onze heures et demie. Onze jours après notre arrivée au Cayla. Huit mois après son mariage.
La voilà cette fin de vie, si liée à la vôtre, telle que j'ai pu la retrouver pour vous dans mes larmes. Que n'étiez-vous là? Que n'avezvous assisté à la mort chrétienne de votre ami?
[Journal cTeugénie de guérix, ii février 1840.)
§ 2. — Jugements littéraires.
. . . Maurice de Guérin ne fut ni amhitieux, ni cupide, ni vain. Ses lettres confidentielles, intimes et sublimes révélations à son ami le plus cher, montrent une résignation portée jusqu'à l'indifférence en tout ce qui touche à la gloire éphémère des lettres. « Il portait dans le monde (c'est ce même ami qui parle) une élégance parfaite, des manières pleines de noblesse et un langage exquis, ne jetait pas d'éclat, n'avait pas de trait, mais quelque chose de doux, de fin et de charmant que je n'ai vu qu'en lui, et
dont l'effet était irrésistible. Il aimait extrêmement la conversation, et, quand il rencontrait oar hasard des gens qui savaient causer, il s'animait et jouissait de ce qu'ils disaient comme il jouissait de la musique, des parfums et de la lumière. » Il était malade et sa paresse à produire, sa paresse à vivre, s'il est permis de dire ainsi, sans hâter sa mort, empêchèrent peut-être l'effort intérieur qui pouvait en conjurer l'arrêt...
C'était une de ces âmes froissées par la réalité commune, tendrement éprises du beau et du vrai, douloureusement indignées contre leur propre insuffisance à le découvrir, vouées en un mot à ces mystérieuses souffrances dont René, Obermann et Werther offrent sous des faces différentes le résumé poétique. Les quinze lettres de Maurice de Guérin que nous avons entre les mains sont une monodie non moins touchante et non moins belle que les plus beaux poèmes psychologiques destinés et livrés à la publicité. Pour nous, elles ont un caractère plus sacré encore, car c'est le secret d'une tristesse naïve, sans draperies, sans spectateurs et sans art ; et il y a là une poésie naturelle, une grandeur instinctive, une élévation de style et d'idées, auxquelles n'arrivent pas les œuvres écrites en vue du public et retouchées sur les
233 MAURICE DE GUÉR1X
épreuves d'imprimerie. Nous en citerons plusieurs fragments, regrettant beaucoup que leur caractère confidentiel ne nous permette pas de les transcrire en entier. On n'y trouverait pas un détail de l'intimité la plus délicate à révéler qui ne fût senti et présenté avec grandeur et poésie. Ce sont peut-être ces détails que, comme artiste, nous regrettons le plus de passer sous silence :
« Je vous dirais bien des choses, du fond de l'ennui où je suis plongé, de profundis clamarem ad te; mais il faut que je m'interdise ces folies. Elles n'ôtent rien au mal, et l'on prend la ridicule habitude de se plaindre. Nous avons tant de ridicules que nous ne connaissons pas, qu'il faut, du moins autant que nous le pouvons, nous garder de ceux qui sont manifestes. Vous m'avez dit un jour qu'en sortant du collège je devais être exagéré et en proie aux sottes manies qui ont travaillé toute cette jeunesse d'alors, mais qu'aujourd'hui, sans doute, j'étais vrai, et ne jouais pas à l'ennui et au dégoût. Ah ! n'en doutez pas, si je n'ai pas de bon sens j'ai du moins un peu de ce goût qui est le bon sens de l'esprit, et rien, à mon jugement, n'est plus choquant, surtout à notre âge, que ces affectations de collège. Dieu merci, je ressemble assez peu à ce que j'étais dans ce temps-là ; et si j'affectais quelque chose, ce serait de faire oublier ma personne d'alors. J'ai le malheur de m'ennuyer aujourd'hui comme je faisais sous la grille de Stanislas, voilà la ressemblance. A cette époque de mon ennui, j'en disais plus qu'il
APPENDICE 23g
n'y en avait; aujourd'hui j'en dis moins qu'il n'y en a, voilà la différence
« Le jour est triste, et je suis comme le jour ; ah ! moD ami, que sommes-nous, ou plutôt que suis-je, pour souffrir ainsi sans relâche de toutes choses autour de moi, et voir mon humeur suivre les variations de la lumière ? J'ai pensé quelque temps que cette sensibilité bizarre était un travers de ma jeunesse qui disparaîtrait avec elle. Mais le progrès des ans, en quoi j'espérais, me fait voir que j'ai un mal incurable et qui va s'aigrissant. Les journées les plus unies, les plus paisibles, sont encore pour moi traversées de mille accidents imperceptibles qui n'atteignent que moi. Cela s'élève à des degrés que vous ne pourriez croire. Aussi qu'y a-t-il de plus rompu que ma vie, et quel fil si léger qui soit plus mobile que mon âme ? J'ai à peine écrit quelques pages de ce travail qui avait d'abord tant d'attraits; qui sait quand je le terminerai ? Mais j'y mettrai le dernier mot assurément; je ne veux pas accepter le dédit cent fois offert par ce mien esprit le plus inconstant et le plus prompt au dégoût qui fut jamais. Vaille que vaille, vous aurez cette pièce, pièce en effet, et des plus pesantes.
« Si j'en croyais mes lueurs de bon sens, je
renoncerais pour toute ma vie à écrire un seul mot de composition. Plus j'avance, plus le fantôme (l'idéal) s'élève et devient insaisissable. Ce mot propre, cette expression, la seule qui convient, dont parle La Bruyère, je n'ai jamais reconnu, au contentement démon esprit, que je l'eusse trouvée : et, l'eussé-je attrapée, reste l'arrangement, et les combinaisons infinies, et la variété, et le piquant, et le solide, et la nouveauté dans les termes usés ; l'im-
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prévu, l'image dans lemot, et le contour, la justesse des proportions, enfin tout, le don d'écrire, le talent, et de tout cela, je n'ai guère que la bonne volonté. — Pardonnez-moi ce cours de rhétorique. Il faut garder et couvrir ces choses. Fi donc, le pédant ! »
Pour qui aura lu attentivement le Centaure, cette recherche scrupuleuse et hardie, dont la prétendue insuffisance est confessée ici avec trop de modestie, est clairement révélée. Mais, au risque de passer pour pédant nousmême, nous n'hésiterons pas à dire qu'il faut lire deux et même trois fois le Centaure pour en apprécier les beautés, la nouveauté de la forme, l'originalité non abrupte et sauvage, mais raisonnée et voulue, de la phrase, de l'image, de l'expression et du contour. On y verra une persistance laborieuse pour resserrer dans les termes poétiques les plus élevés et les plus concis une idée vaste, profonde et mystérieuse comme ce monde primitif à demi épanoui dans sa fraîcheur matinale, à demi assoupi encore dans le placenta divin. C'est en cela que la nature de ce petit chef-d'œuvre nous semble différer essentiellement de la manière de M. Ballanche, qui, à défaut des termes poétiques, n'hésite pas à employer les termes philosophiques modernes, et aussi de Chénier, qui ne songe qu'à reproduire l'élégance, la pureté
et comme la beauté sculpturale des Grecs.... Guérin ne semble même pas s'être occupé de l'un ou de l'autre, car nulle part dans ses lettres, qui sont pleines de ses citations et de ses lectures, il n'a placé leur nom. Sans doute, il les a admirés et sentis, mais il a dû, avant tout, obéir à son sentiment personnel, à son entraînement prononcé, et Ton peut dire passionné, vers les secrets de la nature. . . Son ambition n'est pas tant de la décrire que de la comprendre, et les derniers versets du Centaure révèlent assez le tourment d'une ardente imagination qui ne se contente pas des mots et des images, mais qui interroge avec ferveur les mystères de la création. Il ne lui faut rien moins pour apaiser l'ambition de son intelligence perdue dans la sphère des abstractions. Il ne se contenterait pas de peindre et de chanter comme Ghénier, il ne se contenterait pas d'interpréter systématiquement comme Ballanche. Il veut savoir, il veut surprendre et saisir le sens caché des signes divins imprimés sur la face de la terre ; mais il n'a embrassé que des nuages, et son âme s'est brisée dans cette étreinte au-dessus des forces humaines. C'est être déjà bien grand que d'avoir entrepris comme un vrai Titan d'escalader l'Olympe et de détrôner Jupiter. Un autre fragment de ses
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lettres exprimera avec grandeur et simplicité cet amour à la fois instinctif et abstrait de la nature.
« 11 avril 1838. — Hier, accès de fièvre dans les formes; aujourd'hui, faiblesse, atonie épuisement On vient d'ouvrir les fenêtres ; le ciel est pur et le soleil magnifique.
Ah! que ne suis-je assis à l'ombre des forêts!
Vous rirez de cette exclamation, puisqu'on ne voit pas encore aux arbres les plus précoces ces premiers boutons que Bernardin de Saint-Pierre appelle des gouttes de verdure. Mais peut-être quCsein des forêts, dans la saison où la vie remonte jusqu'à l'extrémité des rameaux, je recevrai ZeLï bienfait, et que j'aurai ma part dans abondance de la fécondité et de la chaleur Je reviens, comme vous voyez, à mes anciennes ma- JLatkmssurles choses naturelles, invincible tendance de ma pensée, sorte de passion qui me donne des enthousiasmes, des pleurs, des éclats de joie et un éternel aliment de songerie. Et pourtant, je ne suis ni physicien, ni naturaliste, m rien de savant. nU a un mot qui est le dieu de mon m,agination leiran, devrais-je dire, qui la fascine, l'attire, lui donne un travail sans relâche, et l'entraînera je ne sateoù • c'est le mot de vie. Mon amour des choses naturelles ne va pas au détail et aux recherches analytiques et opiniâtres de la science, ma» a Universalité de ce qui est, à la manière orientale. Si je n/craio-nais de sortir de ma paresse et de passer pour iou, j'écrirais des rêveries à tenir en admira-
tion toute l'Allemagne, et la France en assoupissement.
Dans une autre lettre, il exprime l'identification de son être avec la nature d'une manière encore plus vive et plus matériellement sympathique :
J'ai le cœur si plein, l'imagination si inquiète, qu'il faut que je cherche quelque consolation à tout cela en m'abandonnant avec vous. Je déborde de larmes, moi qui souffre si singulièrement les larmes des autres. Un trouble mêlé de douleurs et de charmes s'est emparé de toute mon àme. L'avenir plein de ténèbres où je vais entrer, le présent qui me comble de biens et de maux, mon étrange cœur, d'incroyables combats, des épanchements d'affection à entraîner avec soi l'àme et la vie et tout ce que je puis être ; la beauté du jour, la puissance de l'air et du soleil, ail, tout ce qui peut rendre éperdue une faible créature, me remplit et m'environne. Vraiment je ne sais pas en quoi j'éclaterais s'il survenait en ce moment une musique comme celle de la Pastorale. Dieu me ferait peut-être la o-ràce de laisser s'en aller de toutes parts tout ce qui compose ma vie. Il y a pour moi tel moment où il me semble qu'il ne faudrait que la toucher du doigt le plus léger pour que mon existence se dissipât. La présence du bonheur me trouble, et je souffre même d'un certain froid que je ressens ; mais je n'ai pas fait deux pas au dehors que l'agitation méprend, un regret infini, une ivresse de souvenir, des récapitulations qui exaltent tout le passé et qui sont plus riches que la présence même du bonheur, enfin ce
qui est, à ce qu'il semble, une loi de ma nature, toutes choses mieux ressenties que senties. — Demain, vous verrez chez vous quelqu'un de fort maussade, et en proie au froid le plus cruel. Ce sera le fol de ce soir.
Caddi corne corpo morto cade.
Adieu, la soirée est admirable, que la nuit qui s'apprête vous comble de sa beauté.
Est-il beaucoup de pages de Werther qui soient supérieures à cette lettre écrite rapidement, non relue, car elle est à peine ponctuée, et jetée à la poste, dont elle porte le timbre comme toutes les autres?
Je ne puis résister au plaisir de transcrire mot à mot tout ce qu'il m'est permis de publier.
Mardi soir, 10 juillet. — Le ciel de ce soir est digne de la Grèce. Que faisons-nous pendant ces belles fêtes de l'air et de la lumière ? Je suis inquiet, et ne sais trop à quoi me dévouer, ces longs jours paisibles ne me communiquent pas le calme. Le soleil et la pureté de l'étendue me font venir toutes sortes d'étranges pensées dont mon esprit s'irrite. L'infini se découvre davantage, et les limites sont plus cruelles, que saisje enfin ? jene vous répéterai pas mes ennuis ; c'est une vieille ballade dont je vous ai bercé jusqu'au sommeil. — J'ai songé aujourd'hui au petit usage que nous faisions de nos jours ; je ne parle pas de l'ambition : c'est dans ce
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temps chose si vulgaire, et les gens sont travaillés de rêves si ridicules qu'il faut se glorifier dans sa paresse et se faire, au milieu de tant d'esprits éclatants, une auréole d'obscurité ; je veux dire que nous vivons fort chrétiennement, usant de ce monde conformément au précepte de saint Paul et plus tourmentés par notre imagination que ne Tétait Tantale par la fraîcheur de Teau qui irritait ses lèvres et le charmant coloris des fruits qui fuyaient sa faim. J'ai tout l'air de mettre ici la vie dans les jouissances, et je ne m'en défendrai pas trop, le tout bien entendu dans les intérêts de notre immortel esprit et pour son service bien compris ; car, disait Sheridan, si la pensée est lente à venir, un verre de bon vin la stimule, et, quand elle est venue, un bon verre de vin la récompense. Ah ! oui, n'en déplaise aux spiritualistes et partant à moi-même, un verre de bon vin est l'âme de notre âme, et vaut mieux pour le profit intérieur que toutes 'les chansons dont on nous repaît. Mais je parle comme un hôte du Caveau, moi qui voulais dire simplement que la vie ne vaut pas une libation. . .
Débrouillez tout cela si vous pouvez. Pour moi* grâce à Dieu, je commence à me soucier assez peu de ce qui peut se passer en moi, et veux enfin me démêler de moi-même en plantant là cette psychologie qui est un mot disgracieux et une manie de notre siècle. »
Il avait pourtant la conscience de son génie, car il dit quelque part :
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« Je ne tirerai jamais rien de bon de ce maudit cerveau où. cependant, j'en suis sûr, loge quelque chose qui n'est pas sans prix: c'est la destinée de la perle dans l'huître au fond de l'Océan.
« Combien, et de la plus belle eau, qui ne seront jamais tirées à la lumière ! »
Alors il se raille lui-même et sans amertume, sans dépit contre la gloire qui ne vient pas à lui, et qu'il ne veut pas chercher :
« Vous voulez donc que j'écrive quelque folie sur ce fol de Benvenuto? Ce ne sera que vision d'un bout à l'autre. Ni l'art, ni l'histoire ne s'en trouveront bien. Je n'ai pas l'ombre d'une idée sur l'idéal, et l'histoire ne connaît point de galant homme plus ignorant que moi à son endroit. N'importe, je vous obéirai. N'ètes-vous pas pour moi tout le public et la postérité ? Mais ne me trouvez-vous pas plaisant avec ce mot où sont renfermés tous les hommes à venir qui se transmettront fidèlement de l*un à l'autre la plus complète ignorance du nom de votre pauvre serviteur? Je veux dire que je n'aspire qu'à vous, à votre suffrage, et que je fais bon marché de tout le reste, la postérité comprise, pour être aussi sage que le renard gascon . »
Une seule fois, il exprime la fantaisie de se faire imprimer dans une Revue, « pour battre un peu monnaie, » et presque aussitôt il abandonne ce projet en disant :
« Mais je n'ai dans la tète que des sujets insensés!... Hélas! rien n'est beau comme l'idéal; mais
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aussi quoi de plus délicat et de plus dangereux à toucher? Ce rêve si léger se change en plomb souventes fois, dont on est rudement froissé. Je finirai ma complainte aujourd'hui par un vers de celle du juif errant :
« Hélas ! mon Dieu ! »
Il y a des mots admirables jetés çà et là dans ses lettres, de ceux que les écrivains de profession mettent en réserve pour les enchâsser au bout de leurs périodes comme le gros diamant au faite du diadème. Il dit quelque part :
« Quand je goûte cette sorte de bien-être dans l'irritation, je ne puis comparer ma pensée (c'est presque fou) qu'à un feu du ciel qui frémit à l'horizon entre deux mondes. »
Et, vers la fin de la même lettre, il raconte que ses parentes s'inquiètent de l'altération de ses traits; cependant, il leur cache le ravage intérieur de la maladie.
« Ah ! disent-elles en se ravisant, c'est le retranchement de vos cheveux qui vous rend d'une mine si austère. — Les cheveux repousseront, et il n'y aura que plus d'ombre. »
J'ai cité autant que possible, mais j'ai dû taire tout ce qui tient à la vie intérieure. C'est pourtant là que se révèle le cœur du poète. Ce
cœur, je puis l'attester, quoi qu'en dise le noble rêveur qui s'accuse et se tourmente sans cesse comme à plaisir, est aussi délicat, aussi affectueux, aussi large que son intelligence. L'amitié est sentie et exprimée par lui de la façon la plus exquise et la plus profonde. L'amour aussi est placé là comme une religion ; mais peutêtre cet amour de poète ne se contente-t-il absolument que dans les choses incréées. Quoi qu'il en soit, et bien qu'à toute page un gémissement lui échappe, cet homme qui, dans son culte de l'idéal, voudrait s'idéaliser lui-même et ne sait pas s'habituer à l'infirmité de sa propre nature, cet homme est indulgent aux autres, fraternel, dévoué avec une sorte de stoïcisme, esclave de sa parole, simple dans ses goûts, charmé de la vue d'un camélia, résigné à la maladie, heureux d'être couché tranquille derrière ses rideaux, « et plus près naturellement du pays des songes » . Il n'a d'amertume que contre la mobilité de son humeur et la susceptibilité excessive d'une organisation sans doute trop exquise pour supporter la vie telle qu'elle est arrangée en ce triste monde...
(George S and. Revue des Deux Mondes, i5 mai 1840.)
«... Cependant ces joies de la famille (1), trop senties par un cœur à qui il n'était point donné de les goûter pour son propre compte, l'attendrissaient trop ; il en était venu, il nous le dit, à pleurer pour un rien, « comme il arrive aux petits enfants et aux vieillards ». Ce calme continuel, cette douce monotonie de la vie familière, en se prolongeant comme une note suave, mais toujours la même, avaient fini par l'énerver, par l'exalter et le jeter hors de lui ou le noyer trop avant au dedans de lui; le trop de paix lui était une nouvelle espèce d'orage ; son âme était en proie, et il y avait danger, de ce côté, à je ne sais quelle ivresse de langueur, s'il n'eût trouvé un contre-poids, une puissante diversion dans la contemplation de la nature, de même qu'à d'autres moments il y avait eu danger que l'attraction souveraine, la puissante voix de cette nature ne l'absorbât et ne le dominât uniquement. Car Guérin était une âme merveilleuse, la plus sensible, la plus impressible, mais sans garantie contre ellemême et sans défense. Cette fois, il dut se
(1) Chez son ami Hippolyte de La Morvonnais.
MAURICE DE GUCRIN
détourner a temps et alterner dans le mode de sasensibilité :
« Je me mis à la considérer (la nature) encore plus attentivement que de coutume, et par degrés la Fermentation s'adoucit ; car il sortait des champs, des flots, des bois, une vertu suave et bienfaisante qui me pénétrait et tournait tous mes transports en rêves mélancoliques. Cette fusion des impressions calmes de la nature avec les rêveries orageuses du cœur entendra une disposition d'âme que je voudrais retenir longtemps, car elle est des plus désirables pour un rêveur inquiet comme moi. L est comme une extase tempérée et tranquille qui ravit l'âme hors d'elle-même sans lui ôter la conscience d'une tristesse permanente et un peu orageuse. U arrive aussi que l'âme est pénétrée insensiblement d'une langueur qui assoupit toute la vivacité des facultés intellectuelles et l'endort dans un demisommeil vide de toute pensée, dans lequel néanmoins elle se sent la puissance de rêver les plus
belles choses .-*.», , u * a*
« Rien ne peut figurer plus fidèlement cet état de l'âme que le soir qui tombe en ce moment. Des nuages gris, mais légèrement argentés par les bords, sont répandus également sur toute la lace du ciel. Le soleil, qui s'est retiré il y a peu d instants, a laissé derrière lui assez de lumière pour tempérer quelque temps les noires ombres et adoucir en quelque sorte la chute de la nuit. Les vents se taisent, et l'Océan paisible ne m'envoie, quand je vais l'écouter sur le seuil de la porte, qu'un murmure mélodieux qui s'épanche dans lame comme une belle vague sur la grève. Les oiseaux, gagnes les
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premiers par l'influence nocturne, se dirigent vers les bois et font siffler leurs ailes dans les nuages. Le taillis qui couvre toute la pente de la cote du Val, retentissant tout le jour du ramage du roitelet, du sifflement gai du pivert et des cris divers d'une multitude d'oiseaux, n'a plus aucun bruit dans ses sentiers ni sous ses fourrés, si ce n'est le piaulement aigu jeté par les merles qui jouent entre eux et se poursuivent, tandis que les autres oiseaux ont déjà le cou sous l'aile. Le bruit des hommes, qui se taisent toujours les derniers, va s'efïaçant sur la face des champs. La rumeur générale s'éteint, et l'on n'entend guère venir de clameurs que des bourgs et des hameaux, où il y a, jusque bien avant dans les nuits, des enfants qui crient et des chiens qui aboient. Le silence m'enveloppe ;tout aspire au repos, excepté ma plume, qui trouble peut-être le sommeil de quelque atome vivant, endormi dans les plis de mon cahier, car elle fait son petit bruit en écrivant ces vaines pensées. Et alors qu'elle cesse ; car ce que j'écris, ce que j'ai écrit et ce que j'écrirai ne vaudra jamais le sommeil d'un atome. »
Certes, cela est beau comme de beaux vers. On parle des Lakistes et de leur poésie, et La Morvonnais, vers ce temps même, en était fort préoccupé, au point d'aller visiter Wordsworth à sa résidence de Rydal-Mount, près des lacs du Westmoreland. et de rester en correspondance avec ce grand et pacifique esprit, avec ce patriarche de la muse intime. Guérin, sans tant y songer, ressemblait mieux aux Lakistes en
ne visant nullement à les imiter : il n'est point chez eux de sonnet pastoral plus limpide, il n'est point dans les poétiques promenades de Cowper de plus transparent tableau, que la page qu'on vient de lire, dans sa peinture si réelle à la fois et si tendre, si distincte et si émue. L'humble sentiment qui termine, et qui tient compte du moindre atome vivant, est à faire envie à un doux poète de l'Inde.
Mais Guéri n dut s'arracher à cette solitude, où il allait s'oublier et trop savourer, s'il n'y prenait garde, le fruit du lotos. Dans une dernière promenade, par une riante après-midi d'hiver, sur ces falaises, le long de ce sentier qui tant de fois l'y avait conduit à travers les buis et les coudriers, il exhale ses adieux et emporte tout ce qu'il peut de l'âme des choses. Le lendemain il est à Gaen ; quelques jours après, à Paris, Sa nature timide, aussi tremblante et frissonnante que celle d'un daim effarouché, y éprouve, en arrivant, une secrète horreur. Il se méfie de lui, il a peur des hommes :
« Paris, 1er février 4834. — Mon Dieu, fermez mes yeux ; gardez-moi de voir toute cette multitude dont la vue soulève en moi des pensées si amères, si décourageantes. Faites qu'en la traversant je sois sourd au bruit, inaccessible à ces impressions qui
m'accablent quand je passe parmi la foule; et pour cela mettez devant mes yeux une image, une vision des choses que j'aime, un champ, un vallon, une lande, le Cayla, le Val, quelque chose de la nature. Je marcherai le regard attaché sur ces douces formes, et je passerai sans ressentir aucun froissement. »
Ici il nous faut bien entrer un peu dans le secret de cette nature de Gtiérin. Il y avait une véritable contradiction en lui : par tout un côté de lui-même, il sentait la nature extérieure passionnément, éperdument ; il était capable de s'y plonger avec hardiesse, avec une frénésie superbe, d'y réaliser par l'imagination l'existence fabuleuse des antiques demi-dieux; par tout un autre côté, il se repliait sur lui, il s'analysait, il se rapetissait et se diminuait à plaisir ; il se dérobait avec une humilité désespérante; il était de ces âmes, pour ainsi dire nées chrétiennes, qui ont besoin de s'accuser, de se repentir, de trouver hors d'elles un amour de pitié, de compassion ; qni se sont confessées ie bonne heure, et qui auront besoin de se confesser toujours. J'ai connu de ces âmes-là,
t il m'est arrivé à moi-même d'en décrire une, mtrefois, dans un roman que cette affinité
ecrète avait fait agréer de Guérin avec indulgence. Lui aussi il était, mais il n'était qu'à
demi de la race de René, en ce sens qu'il ne se 1 croyait pas une nature supérieure ; bien loin de là, il croyait se sentir pauvre, infirme, pitoyable, et, dans ses meilleurs jours, une nature plutôt écartée que supérieure :
« Pour être aimé tel que je suis, se murmurait-il à lui-même, il faudrait quïï se rencontrât une âme qui voulût bien s'incliner vers son inférieure, une âme forte qui pliât le genou devant la plus faible, non pour l'adorer, mais pour la servir, la consoler, la garder, comme on fait pour un malade; une âme enfin douée d'une sensibilité humble autant que profonde, qui se dépouillât assez de l'orgueil, si naturel même à l'amour, pour ensevelir son cœur dans une affection obscure, à laquelle le monde ne corn' prendrait rien, pour consacrer sa vie à un être débile, languissant et tout intérieur, pour se résoudre à concentrer tous ses rayons sur une fleur sans éclat, chétive et toujours tremblante, qui lui rendrait bien de ces parfums dont la douceur charme et pénètre, mais jamais de ceux qui enivrent et exaltent jusqu'à l'heureuse folie du ravissement. »
Ses amis luttaient le plus qu'ils pouvaient contre cette disposition découragée, dont il leu exprimait parfois les accès, les flux et reflux intérieurs, avec une délicatesse exquise, avec une lucidité effrayante ; ils le pressaient, à cette entrée dans la vie pratique, de se faire un plan d'études, de vouloir avec suite, d'appliquer et déconcentrer ses forces intellectuelles selon une
méthode et sur des sujets déterminés. On espéra un moment lui avoir une chaire de littérature comparée qu'il était question de fonder au collège de Juilly, alors dirigé par MM. de Scorbiac et de Salinis , mais cette idée n'eut pas de suite, et Guérin dut se contenter d'une classe provisoire au collège Stanislas et de quelques leçons qu'il donnait çà et là. Un cordial ami breton, qui se trouvait à Paris (M. Paul Quemper), avait pris à tâche de lui aplanir les premières difficultés, et il y réussit. Cette part faite aux nécessités matérielles, Guérin se réfugia d'autant plus, aux heures réservées, dans la vie du cœur et de la fantaisie; il abonda dans sa propre nature ; retiré, comme dans son terrier, dans un petit jardin de la rue d'Anjou, proche de la rue de la Pépinière, il se reportait en idée aux grands et doux spectacles qu'il avait rapportés de la terre de l'Ouest ; il embrassait dans son ennui la tige de son lilas, « comme le seul être au monde contre qui il pût appuyer sa chancelante nature, comme le seul capable de supporter son embrassement. » Mais bientôt l'air de ce Paris qu'il fallait traverser chaque jour agit sur ce désolé de vingt-quatre ans; l'attrait du monde le gagna peu à peu ; de nouvelles amitiés se firent qui, sans effacer les anciennes, les rejetèrent insensiblement dans le
lointain. Qui l'eût rencontré deux ans après, mondain, élégant, fashionable même, causeur à tenir tête aux brillants causeurs, n'aurait jamais dit, à le voir, que ce fût un actif malgré lui. Il n'est rien de tel que ces poltrons échappés, dès qu'ils ont senti l'aiguillon. Et, en même temps, ce talentdont il s'obstinait à douter toujours se développait, s'enhardissait; il l'appliquait enfin à des sujets composés, à des créations extérieures ; l'artiste proprement dit se manifestait en lui.
Et ici que la piété d'une sœur qui a présidé à ce monument dressé à un tendre génie nous permette une réflexion. Dans le juste tribut que l'on pave à la mémoire d'un mort chéri, il ne doit se glisser rien d'injuste envers les vivants, et l'omission peut être une injustice. Les trois ou quatre années que Guérin vécut à Paris, et il vécut de cette vie de privations et de lutte, d'études et de monde, des relations diverses, ne sont nullement des années à mépriser ni à voiler. Cette vie est celle que beaucoup d'entre nous ont connue, et qu'ils mènent encore. Il perdit d'un côté sans doute, il gagna de l'autre. Il fut en partie infidèle à la fraîcheur de ses impressions adolescentes ; mais comme tous les infidèles qui ne le sont pas trop, il ne s'en épanouit que mieux. Le talent
est une tige qui s'implante volontiers dans la vertu, mais qui souvent aussi s'élance au delà et la dépasse : il est même rare qu'il lui appartienne en entier au moment où il éclate; ce n'est qu'au souffle de la passion qu'il livre tous ses parfums.
Gardant toutes ses délicatesses de cœur, ses empreintes de nature champêtre et de paysage qu'il ravivait de temps en temps par des voyages rapides, Guérin, partagé désormais entre deux cultes, le Dieu des cités et celai des déserts , était le mieux préparé à aborder l'art, à combiner et à oser une œuvre. Il continuait, il est vrai, d'écrire dans un journal qu'il ne se croyait pas de talent ; il se le démontrait de son mieux dans des pages subtiles et charmantes et qui prouvaient ce talent même . Mais quand il se risquait à dire ces choses à ses amis, gens d'esprit, gens du métier, de spirituel entrain et de verve, à d'Aurevilly, à Scudo, à Amédée Renée (i)et quelques autres, il était impitoyablement raillé et tancé, et, ce qui vaut mieux, il était rassuré contre lui-même;
(1) Dans le recueil de vers publié par M. Amédée Renée en 1841, sous le titre d'Heures de Poésie, il y a une belle pièce consacrée à la Mémoire de Maurice de Guérin ; sa nature de poète y est très bien caractérisée; il y est appelé malade d'infini.
il leur empruntait, à son issu, de leur mouvement et de leur intrépidité. Et c'est ainsi qu'il entra un jour dans toute sa puissance. L'idée du Centaure lui vint à la suite de plusieurs visites qu'il avait faites avec M. Trébutien au Musée des Antiques. Il lisait alors Pausanias, et s'émerveillait de la multitude d'objets décrits par l'antiquaire grec : « La Grèce, disait-il, était comme un grand Musée. » — Nous assistons aux deux ordres, aux deux suites d'idées qui se rencontrèrent et se rejoignirent en lui dans une alliance féconde.
Le Centaure n'est nullement un pastiche de Ballanche; c'est une conception originale et propre à Guérin. On a vu comment il aimait à se répandre et presque à se ramifier dans la nature ; il était, à de certains moments, comme ces plantes voyageuses dont les racines flottent à la surface des eaux, au gré des mers.
Il a exprimé en mainte occasion cette sensation diffuse, errante ; il y avait des jours où, dans son amour du calme, il enviait « la vie forte et muette qui règne sous l'écorce des chênes » ; il rêvait à je ne sais quelle métamorphose en arbre ; mais cette destinée de vieillard, cette fin digne de Philémon et de Baucis et bonne tout au plus pour la sagesse d'un Laprade, j urait avec la sève ardente, impétueuse
d'un jeune cœur. Guérin donc avait cherché jusqu'alors sa forme et ne l'avait pas trouvée : elle se révéla tout d'un coup à lui et se personnifia sous la figure du Centaure. Ces grandes organisations primitives auxquelles ne croyait pas Lucrèce et auxquelles Guérin nous fait presque croire ; en qui le génie de l'homme s'alliait à la puissance animale encore indomptée et ne faisait qu'un avec elle ; par qui la nature, à peine émergée des eaux, était parcourue, possédée ou du moins embrassée dans des courses effrénées, interminables, lui parurent mériter un sculpteur, et aussi un auditeur capable d'en redire le mystère. Il supposa le dernier des Centaures interrogé au haut d'un mont, au bord de son antre, et racontant dans sa mélancolique vieillesse les plaisirs de ses jeunes ans à un mortel curieux, à ce diminutif de Centaure qu'on appelle homme ; car l'homme, à le prendre dans cette perspective fabuleuse grandiose, ne serait qu'un Centaure dégradé et mis à pied. Rien n'est puissant comme ce rêve de quelques pages ; rien n'est plus accompli et plus classique d'exécution.
Guérin rêvait plus ; ce n'était là qu'un début ; il avait aussi fait une Bacchante qui ne s'est point retrouvée (1), fragment antique de je
(1) Mais qui devait se retrouver.
ne sais quel poème en prose dont le sujet était Bacchus dans l'Inde ; il méditait un Hermaphrodite. La Galerie des Antiques lui offrait ainsi des moules où il allait verser désormais et fixer sous des formes sévères ou attendries toutes ses sensations rassemblées des bruyères et des grèves. Une première phase s'ouvrait pour son talent. Mais l'artiste, en présence de son temple idéal, ne fit que la statue du seuil; il devait tomber dès les premiers pas. Heureux d'un mariage tout récent avec une jeune et jolie créole, assuré désormais du foyer et du loisir, il fut pris d'un mal réel qui n'éclaira que trop les sources de ses habituelles faiblesses. On comprit alors cette plainte obstinée d'une si riche nature; les germes d'extinction et de mort précoce qui étaient déposés au fond de ses organes, dans les racines de la vie, se traduisaient fréquemment au moral par ce sentiment inexprimable de découragement et de défaillance. Ce beau jeune homme, emporté mourant dans le Midi, expira dans l'été de i83q. au moment où il revoyait le ciel natal, et où il retrouvait toute la fraîcheur des tendresses et des piétés premières. Les Anges de la famille veillaient en prière à son chevet, et ils consolèrent son dernier regard. Il n'avait que vingt-neuf ans. Ces deux volumes
APPENDICE 2ÔI
qu'on donne aujourd'hui le feront vivre ; et, par une juste compensation d'une destinée si cruellement tranchée, ce qui est épars, ce qui n'était écrit et noté que pour lui seul, ce qu'il n'a pas eu le temps de transformer selon l'art, devient sa plus belle couronne, et qui ne se flétrira point, si je ne m'abuse.
( sainte-beuve, Notice, en tête des Reliquiœ, 1 86 1 . )
Paris, le 2 avril 4855.
...Hélas, non ! pas un seul portrait, très cher ! Par ce côté, la gloire de notre ami (Maurice de Guérin) sera incomplète, car les portraits entrent dans la gloire . La gloire n'a toute sa vanité ou sa réalité que quand elle est une souvenance bien nette de ce qui fait ou fut un homme, c'est-à-dire de son âme et de son corps . La gloire est femme . Elle veut le corps aussi. Et d'ailleurs le corps éclaire l'âme, comme l'âme fait rayonner le corps. Il y a là une double lumière, utile même a.uxjuçfeurs les plus forts et les plus profonds. Ah! c'est dommage et grand dommage — même pour l'estime future de son génie — que nous n'avons pas le moindre croquis de Guérin ! en
le voyant, on l'aurait mieux compris. Mais il n'aimait pas assez les femmes pour se faire portraiter pour elles et il ne s'aimait pas assez lui-même pour trouver du plaisir à se voir. Il était anti-Jat. Je n'aijamais connu personne plus inconscient de ses qualités, lui qui voyait si bien les qualités des autres et qui en jouissait sybaritiquement. C'est moi qui lui avais appris qu'il était beau, comme je lui avais appris qu'il avait du talent. Et à peine s'il me croyait !... Dans l'impossibilité de donner son portrait/? las tique, il faudra donner son portrait littéraire, et je vous jure que je le soignerai. Si j'ai eu jamais du pinceau et de la palette dans le coup de plume, je vous assure que ce ne sera rien en comparaison de ce que je montrerai pour lui. . .
(barbe y d' aorevïlly, Lettre à Trébutien.)
MAURICE DE GUÉRIN ET BARBEY d'aUREVILLY
Quelle fut la vie extérieure de Guérin pendant ces années qui ont dû être si remplies pour lui au point de vue de la production littéraire ? A cette question, restée long-temps
sans réponse, — puisque le Journal s'arrête dans l'édition de Trébutien et que la correspondance publiée de Maurice est représentée pour cette période par un très petit nombre de lettres, — les Mcmoranda de Barbey d'Aurevilly, rédigés pour Guérin lui-même, réponpent depuis peu avec une variété et une précision incomparables, en attendant que les lettres à Trébutien viennent les compléter (1). Il suffira d'extraire de ces précieuses publications les allusions si nombreuses relatives à notre auteur pour faire revivre certains des aspects les plus curieux de son existence. Maurice mène la vie mondaine ; il est dandy, ou presque. Le jeune étudiant, un peu empesé, à l'allure méditative, se changea en un beau rêveur « aux yeux profonds, qui portait des habits d'Hermann et ressemblait aux plus sveltes vignettes de Tony Johannot ». Il rencontra dans le monde celles que d'Aurevilly appelle « toutes sortes de bas bleuâtres, hortensia, prune de monsieur, lapis lazuli, gris ardoise », qui gardèrent de lui des souvenirs
(0 II serait à souhaiter que les initiales des Memoranda, sauf quelques exceptions nécessaires, fussent complétées ; Guérin est le plus souvent désigné par son nom, mais il y a des G... énigmatiques, par suite de ce fait que Barbey eut un autre ami du nom de Gaudin.
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littéraires fort attendris. A en croire encore Barbey, il se transforma complètement:
« J'ai vu Guérin gâtant son profil de dernier des Abencérages avec une cravate et des favoris ridicules, arrivant de chez M. de Lamenuais avec la tournure d'un couvreur en ardoises, et peu de temps après, quand j'eus été son Ubalde et quand je lui eus montré le Bouclier qui avait fait rougir Renaud de ses aiguillettes, il était transformé, élégant, poétique, ayant l'instinct de sa beauté mauresque, et il aurait donné des leçons de toilette et de manières à Lord Byron. Ainsi Eugénie, la campagnarde, Eugénie qui n'avait rien vu du monde que dans les lettres de son frère, la rêveuse de la Terrasse, avec sa coiffure de vendangeuse et ses mains hàlées, je l'ai vue aussi, en unbattir d'occhio, devenir une fille du monde, au lent aplomb, au calme net et sans rêverie, traversant un salon comme si elle n'eût fait que cela toute sa vie et portant admirablement sa roberosesur ses grêles membres de sauterelle. .. Singulière fille ! avec laquelle j'ai eu bien des torts. . . J'avais des lettres, j'avais d'autres cahiers... mais la fougue de ma vie a tout égaré et a tout détruit. J'ai bu des perles comme Cléopâtre ! »
Un autre ami, B. de Marzan, déplore le changement que Barbey admire : « En i836, époque où je voyais Guérin avec la même intimité qu'autrefois, je m'affligeais de voir je ne sais quel rire byronien creuser un pli fatal sur ce visage magnifiquement ombragé de son
admirable chevelure noire... » Nous avons dit qu'il voyagea dans l'été de i835, et qu'il parcourut les bords de la Loire et le Nivernais. Un peu plus tard se place l'épisode « romancé » par Barbey d'Aurevilly dans son poème en prose, A ma idée. Il s'agit d'une femme que, dans ses Memoranda, l'ami de Maurice appelle Cecilia Metella, la «convertie inconvertie ». Altaï n'est autre que Barbey lui-même et Somegod (quelque Dieu!), Guérin. Près de vingt ans plus tard, d'Aurevilly, critiquant cette œuvre de jeunesse, reconnaissait que « le profil fuyant de son ami, dans sa nuée céruléenne, ce farouche Endymion qui chassait l'infini à la suite de la nature, dans le fond des bois comme au fond des mers, le quelque Dieu, car il en avait un en lui, était dessiné avec assez de crânerie, dans cet amphigouri de morale stoïcienne et d'orgueil! » En effet, on y rencontre l'expression la plus complète de ce « panthéisme » de Guérin dont nous avons tenté de mettre en lumière le caractère sans précédent. A cet égard, les pages brûlantes à'Amaïdée apportent un témoignage d'unprix inestimable. Qu'on veuille bien se reporter aux déclarations de Somegod (éd. de 1890, pp. 5 i -6 i) et l'on y trouvera la profession de foi « natu-
riste » la plus saisissante qu'on puisse rêver. Somegod s'adresse à Amaïdée.
« Parce que, ma pauvre Lesbienne, tu ne
voyais sur les rivages que les voyageurs entraînés par toi au fond des bois, parce que, dans tes nuits ardentes et vagabondes, tu ne relevas jamais ton voile pour admirer l'éclat du ciel, est-ce à dire, ô Amaïdée ! qu'il n'y avait à aimer que ce que tu aimais? Est-ce qu'auprès de l'homme il n'y avait pas la Nature? Est-ce à dire que toutes les adorations de l'àme finissaient toutes à l'amour comme tu le concevais ? Eh bien, moi, j'aimai la Nature, et toute ma vie fut dévorée par cette passion ! Je l'aimai avec toutes les phases de vos affections inconnues et que j'entendais raconter. . . Ce ne fut d'abord qu'une douce rêverie au sein des campagnes .. Je la revis avec des larmes, avec des bonheurs sanglotants et convulsifs . . . C'est qu'une passion tenait ma vie dans ses serres d'autour, et que les hommes les plus éloquents, dans leur culte de la Nature, n'en ont parlé que comme on parlerait de beaux arts. — Ils l'ont admirée, la grande Déesse, la Galatée immortelle, sur son piédestal gigantesque, mais ils n'ont jamais désiré l'en faire tomber pour la voir de plus près ! Ils n'ont jamais désiré clore avec la lave de leurs lèvres la bouche de marbre dédaigneusement entr'ouverte ! . . . Ah ! exprimer l'Amour, cela vous est possible, mais moi, Amaïdée, je ne puis ! Et tu me demandes où est ma poésie? Elle est toute dans cet inexprimable amour, qui l'a clouée, comme la foudre, au fond de mon âme, où elle se débat et ne peut mourir... Vous, du moins, vous pouvez-vous saisir, vous rapprocher, mêler vos
souffles et féconder vos longues étreintes ; mais moi. .. Posséder ! crie du fond ténébreux de nousmêmes une grande voix désolée et implacable. Posséder ! dût-on tout briser de l'idole, tout flétrir, et d'elle et de soi ! Mais comment posséder la nature ! A-t-elle des flancs pour qu'on la saisisse? Dans les choses, ya-t-il un cœur qui réponde au cœur que dessus l'on pourrait briser ?Piochers, mer aux vagues éternelles, forêts où les jours s'engloutissent et dont ils ressortiront demain en aurore ; cieux étoiles, torrents, orages, cimes des monts éblouissantes et mystérieuses, n'ai-je pas tenté cent fois de m'unira vous? N'ai-je pas désiré à mourir me fondre en vous, comme vous vous fondez dans 1 Immense dont voussemblez vous détacher?... Souvent je me plongeais dans la mer avec furie, cherchant sous les eaux cette Nature, ce tout adoré. Je mordais le sable des grèves, comme j'avais mordu le flot des mers. La terre ne se révoltait pas plus de ma fureur que n'avait fait l'Océan. Autour de moi tout était beau, serein, splendide, immuable ! tout ce que j'aimais, tout ce qui ne serait jamais à moi ! »
Et cependant, un tel état de sensibilité ne pouvait se prolonger. Quelques mois après que Guérin eût poussé aux cieux impassibles ces plaintes superbes, son cœur se laissa prendre de nouveau aux tendresses humaines. On devine à quelle grandeur, à quelle poésie, dut atteindre l'amour dans cette âme aux ardeurs inconnues. Nous abordons ici l'un des chapitres demeurés secrets de son histoire: celui de sa vie
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sentimentale. Après son premier amour contrarié pour Louise de Bayne, après son culte silencieux et plein de réserve pour celle que Barbey appelle « la femme à l'enfant dans les bras», Mmfl de la Morvonnais, Maurice connut une passion, d'une intensité extraordinaire. Ce sentiment, qu'il éprouva pour une femme à certains égards supérieure et, d'autre part, malheureuse, exerça sur les dernières années de sa vie une action profonde. Ajoutons tout de suite que sa passion ne fut point repoussée. On peut dire que cette circonstance, restée cachée jusqu'à présent, constitue la grande énigme de son existence. L'histoire en question que nous ne pouvons raconter ici, encore que nous en ayons reconstitué toute la trame avec certitude, prendra sans doute quelquejour une place à part, dans les grandes passions de l'époque romantique. Il s'agit, en effet, d'une sorte de drame dont les conséquences se prolongèrent bien après la mort de Maurice, puisque la douce Eugénie, qui ne connut peut-être pas tous les détails de l'aventure, se brouilla par la suite avec celle qu'avait aimée son frère après avoir été pendant longtemps son amie la plus intime. Cette rupture fut certainement une des épreuves les plus pénibles des dernières années de la sœur de Guérin. Toute une série
d'événements se rapporte à cette passion, et lorsqu'une fois on a saisi le lien, bien des obscurités s'évanouissent. Quand on pourra parler en toute liberté de ce mystère, un chapitre d'un singulier intérêt pourra être ajouté à la vie du frère comme à celle de la sœur. Nous avons acquis, en particulier, la conviction que le mariage de Guérin avec Mlle Caroline de Gervain a été décidé en grande partie pour arrêter, d'accord avec l'intéressé lui-même, une passion qui ne pouvait avoir d'issue régulière. De grandes vraisemblances nous font croire, d'autre part, que cet amour, en troublant fortement l'existence du jeune écrivain, en ébranlant tout son être moral, a contribué, avec les rudes labeurs auxquels il dut se plier vers le même moment, à ébranler définitivement sa santé. Un séjour qu'il fit au foyer de celle qu'il aimait le laissa sous l'empire d'un accès de fièvre qui, après quelques mois, dégénéra en consomption. Sa maladie de poitrine se doubla ainsi d'autres souffrances qui l'aggravèrent sérieusement. Il est même probable que, chez une nature aussi impressionnable, aussi vibrante, la passion dont nous parlons fut la première cause des ravages qui se traduisirent par sa grande maladie de 1837. Mme *** avait conservé les lettres de Maurice; après des hésitations que Ton
comprend, elle finit par les confier à Barbey d'Aurevilly et à Trébutien. Ceux-ci devaient même les publier, sans donner le nom bien entendu, mais ce projet n'eut pas de suite par le fait même de leur rupture. Toutefois, Trébutien en garda la copie, dont il rédigea un double pour M. de la Sicotière, double qui est aujourd'hui en ma possession. Ces lettres datent du mois de juin 1837, du moins beaucoup de rapprochements tendent à le faire croire. Vingt-trois ans plus tard, Mme r**, en recevant les Reliquiœ de Maurice, écrivait ceci avec une émotion indulgente et discrète :
« Il m'est souvent impossible d'écrire. C'est la désolante raison qui m'a privée de vous remercier plus tôt de vos délicieux volumes. Combien j'ai revu avec plaisir ce charmant esprit si plein de douceur mélancolique, de rêveuse poésie, de naturelle élégance ! il m'a semblé revivre mes vingt-cinq ans, déjà si attristés. Nous étions deux jeunes mourants levant souvent les yeux au ciel avec effroi et curiosité, attirés par l'idée de l'infini qui faisait le fond de nos conversations, mais plus éblouis qu'éclairés encore par la vraie lumière du catholicisme. »
Les lettres d'amour de Guérin renferment, est-il besoin de le dire ? des pages d'une grande beauté ; elles ajoutent à ses œuvres déjà connues une note nouvelle. J'en extrais seulement quelques lignes :
« Vous avez donné à votre ami qui va vous quitter le seul bien qui put l'encouragar à la vie : la certitude pleine d'être aimé de vous. Mon existence n'avait pas de nœud, je vivais sans dessein, tournant dans un cercle de travaux que je poussais péniblement. De là le malheur de jours dont j'ai mené la dépense le plus follement que j'ai pu. dans l'espérance de jeter bientôt Ja dernière pièce de cette vilaine monnaie. Mais, aujourd'hui, cette vie, qui n'avait pas de valeur, s'est augmentée d'un gTand prix ; par vous le plomb vil s~'est changé en or. . . 0 la plus attendrissante des femmes, tu as attaché à mon cœur des causes impérissablss d'attendrissement. Cemment pourrais-je sortir de ton empire? A la simple approche d'un souvenir, je serais vaincu jusqu'aux larmes. »
D'Aurevilly s'est beaucoup occupé deMme*** st de la passion deGuérin dans ses Memoranda 3t aussi dans sa correspondance. D'admirables pages s'y rencontrent touchant cet épisode si ittirant de l'existence de son ami ; elles fourniraient, à elles seules, la matière d'un article. En voici un simple extrait, de i844, qui nous ipporte, à certains égards, l'épilogue de l'Inspire dont nous venons de révéler quelques raits :
« Quant à Mme "*f dont vous me demandez le >ortrait physique, elle a eu la sottise de demander e sien au Winterhalter du Pastel, et c'est une emme au contraire à qui il faudrait le solide éclat du
pinceau. Le mien, qui n'est qu'une plume tenue par 1 impartialité froide, ne la flattera pas. Jeune encore (trente-cinq ans) avec une beauté faite pour durer les trois quarts d'un siècle, elle n'est plus belle. Elle a été empoisonnée par un médecin, qui lui a campé au-dessous de la gorge, digne des caresses de Louis XV le Bien- Aimé, un emplâtre d emetique, qu'elle a gardé trois heures avec le courage et la stupidité d'un sauvage. C'était pour je nesais quelle j maladie de l'estomac. Ce remède assassin 1 a tuée sans la faire mourir. Elle a maintenant le ventre enflé comme une Cybèle qui dénouerait sa ceinture, et la Cybèle est coquette comme toutes les Parisiennes ensemble. Dans sa rage d'avoir perdu la taille et de ne pouvoir supporter les éloquentes pressions du corset, elle invente des robes de chambre et des peignoirs qui flottent, et font nuage autour d'elle, mars de la nuée de soie ou de mousseline des Indes, il sort des bras dignes du Torse perdu, façonnés à la Michel-Ange, plus grandioses que fins, des mains comme celles^de Monna Lisa, des épaules à porter les quatorze enfants de Niobé, surmontées d un cou où les signes physiologiques des instincts de a Maternité"sontempreintsavecunerareenergie.\oila| ce que la souffrance, le poison, les médecins, la vief clouée sur un canapé, le roc de soie de cette Pro-j méthée-femme, ont épargne. Seuls les yeux et J ard des sourcils ont gardé la beauté la plus fieremenfl immortelle. Pour ma fantaisie, ils sont trop noird et pour être si noirs, pas assez méchants, lnyi qu'une manière de louer ces yeux-la, c est de vous* dire qu'ils ont pendant quelque temps fait rêver un' homme qui ne voyait guère que lœil d* Monde: Georges Guérin. Il a cru les aimer. Quant a M«ne elle a'aimé le poète avec une passion préparée parj
une vie de dix ans à la campagne avec un mari imbécile... C'est sur la main de Guérin, c'est appuyé sur le souvenir de Guérin que je suis entré dans la vie de cette femme, et j'y suis entré profondément, comme ces ancres que tempêtes et hommes ne peuvent plus soulever d'où elles sont tombées. Je suis scellé et soudé à cette âme-là comme l'épée rompue dans la blessure. »
Que de morceaux dignes de celui-là il faudrait citer : celui par exemple, où Barbey parle de la brouille qui survint entre Mm9*** et Eugénie: Il y a, observe-t-il,dans la correspondance de ces deux femmes, qui s'aimèrent et se brouillèrent sur un amour plus fort que leur amitié, des choses qui ne peuvent être lues que par les partners du drame fini et qu'aucun autre œil ne doit voir.
Il y aurait maintenant à raconter, comme une suite naturelle de ce drame intime, l'histoire du mariage de Guérin. Là encore, d'Aurevilly nous apporterait quantité de renseignements imprévus, dans des pages étincelantes de verve, d'une étonnante clairvoyance, mais une telle enquête nous entraînerait trop loin. Revenons en terminant à l'écrivain.
Pour juger de la maturité qu'il avait conquise à partir de i835, nous possédons, outre les poèmes, les célèbres lettres à d'Aurevilly,
MAUKIGE DC GUERI N
publiées en 1904 et une seconde fois tout récemment. Chose étrange, cette correspondance, dont l'ensemble forme un pur chef-d'œuvre et que tant d'éminents connaisseurs, depuis George Sand, avaient louée et célébrée comme un joyau sans prix, a passé complètement inaperçue. Les quelques extraits publiés en i84o avaient suscité l'admiration la plus vive : quand les textes complets parurent dans la Quinzaine, personne, que nous sachions, n'en parla. Et cependant est-il dans notre littérature beaucoup de pages où la mélancolie romantique se soit épanchée avec plus de puissance et de sincérité ?
abel lefrakc, Maurice de Guérin {Revue bleue, 12 déc. 1908).
§ 3. — Œuvres.
Reliquiœ, publié par G. S. Trébutien, notice de Sainte-Beuve; 1861, 2 vol.
Journal, Lettres, poèmes ; même notice ; 1862, 1 vol.
Le Centaure, notice de Remy de Gourmont et dessin de G. d'Espagnat; 1900.
Le Centaure, notice de Edmond Pilon; 1906.
£4. — Bibliographie.
Eugénie deGuérin, Reliqaiœ, i855 ; — Journal et fragments, 1862 ; — Lettres, 1864.
Sainte-Beuve, Premiers lundis, t. III; — Causeries du Lundi, t. XV; — Nouveaux Lundis, t. III.
Pontmartin, Dernières Semaines littéraires,
G. Merlet, Portraits d'hier et d'aujourd'hui, t. IL i865.
Scherer, Etudes critiques de la littérature contemporaine, t. II, i865.
Ch.Mazelle, Eugénie et Maurice de Guérin; Berlin, 1869.
Famous French Authors : Maurice de Guéri n ; New-York , 1879.
Monté^ut, Nos Morts contemporains, t. II,
Léon Gautier, Portraits du xixe siècle, t. III, i894.
Barbey d'Aurevilly, Memoranda et Lettres à Trébutien, 1909.
Fraser's Magazine, i863.
2/0 MAURICE DE Gi'ERIN
Revue contemporaine, i863 (À. Claveau).
Catholic World, i865.
The Nation, 1867.
Le Correspondant, 1867 (J. Colquhoun).
La Quinzaine, 189,4 (Maze-Sencier).
Westminster Review, 1899.
Abel Le franc, Maurice de Guérin (La Revue Bleue, 22 août, 5, 19 et 26 sept., 21 et 28 nov., 5 et 12 déc. 1908).