‹ Maurice de Guérin (volume 2)Chapitre 11 sur 13 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

Mercredi, 10 1/2 [juin 1837] a Croyez-vous que je vous aime? » Que

(i) Lettre publiée à lVtat d'inédit. Fait partie du groupe des six lettres d'amour dont M. Abel Lefranc possède, jointe aux lettres à Barbey d'Aurevilly, une copie de la main de Trébutien et provenant du cabinet de M. de La Sicotière.

QUELQUES LETTRES I OQ

de larmes j'ai versées sur ce peu de paroles ! Jetées à la fin d'une lettre où je reçois les plus tendres marques de votre affection, elles portent un reproche si plaintif et si pénétrant que toutes mes forces en sont encore abattues. Quels charmes avez-vous pratiqués depuis quelques jours, reine des enchantements, pour dissiper mon humeur inquiète, détruire le principe de toutes mes injustices et me toucher enfin de je ne sais quelle grâce qui me rend un homme nouveau, animé de la plus vive foi en votre amour ? Voyez à quel point je suis converti : Vous m'avez pressé hier encore de ne pas manquer les occasions de fortune; j'avais déjà souffert de ce conseil plusieurs fois donné, il grossissait mes accusations; mais hier je n'ai pu y reconnaître que l'inspiration du plus généreux intérêt, qu'un sacrifice à vos inquiétudes de mon avenir. ***, je dois vous admirer et vous aimer avec redoublement dans ce conseil, mais si je l'acceptais, serais-je encore celui qui mérita

l'affection si dévouée qui vous l'inspire? Faut-il, mon amie, que je rappelle votre histoire déplorable et quelle contrainte on a mise sur votre vie entière? Pauvre fiancée ! La mort elle-même fut au moment de protester pour vous contre la violence qu'on vous faisait souffrir. Vous donc qui savez tout ce que coûte un engagement contre son cœur, croiriez- vous que je vous aime, tout ce que je vous ai appris de moimême ne tomberait-il pas dans une comédie odieuse, si j'allais le plus volontairement du monde accomplir ce qui vous coûta presque la vie? Je vous entends qui ne vous reprochez rien moins que la perte de mon avenir. 0 mon amie, je vous en conjure, ne vous tourmentez pas avec cette pensée; je sais que vous y avez du penchant. Si vous saviez mon parti pris et comme j'entends la vie, vous ne vous battriez pas de nouveau sur ce point, vous vous applaudiriez plutôt. Quand nous nous sommes trouvés seuls hier, je venais de lire votre lettre, j'avais le

cœur plein de la touchante surprise du gage non demandé. Pourquoi mon bonheur n'a-t-il pas éclaté? Ou'avais-je à dire qui eût le droit de différer d'un instant les marques de ma reconnaissance? L'affreuse crainte me possède qu'un mouvement défavorable à mon cœur n'ait émule vôtre dans ce moment. Mais en sommes-nous au calcul des signes et des paroles ? Ne retombéje point par cette crainte dans ce qui vous a si cruellement affligée?

Voici votre ménagère. Vous me dites hier au soir et encore aujourd'hui par elle : « Vous n'êtes point gêné par ce retard dun jour ? » C'est sans doute une façon de dire publiquement : Quel bonheur !

Encore un jour ! Y avez-vous mis un autre sens? Cela ne peut pas s'entendre à la lettre,

Adieu, ***, adieu ! Ce mot est triste, comme je l'écris vite et avec quel empressement de bonheur, quand je cesse de t'écrire pour courir me placer sous tes yeux?

Non, un jour encore dans tes regards ne me cause nulle gêne. Etrange! S'avisat-on jamais d'une pareille question?

Le plus tourmenté et bientôt le plus triste des docteurs.

A JULES BARBEY D'AUREVILLY

Jeudi, 2 h. après midi, 14 juin 1838.

e jour est triste et j'imite le jour. Ah !

mon ami, que sommes-nous, ou plutôt que suis-je pour souffrir ainsi sansrelâchede toutes choses autour de moi, et voir mon humeur suivre les variations de la lumière? J'ai pensé quelque temps que cette sensibilité bizarre était un travers de ma jeunesse qui disparaîtrait avec elle ; mais le progrès des ans, en quoi j'espérais, me fait voir que j'ai un mal incurable et qui va s'aigrissant. Les journées les plus unies, les plus paisibles sont encore pour moi traversées

de mille accidents imperceptibles et qui n'atteignent que moi. Cela s'élève à des degrés que vous ne pourriez croire. Aussi qu'y a-t-il de plus rompu que ma vie et quel fil si léger qui soit plus mobile que mon âme ? J'ai à peine écrit quelques pages de cette lettre dont le travail avait d'abord tant d'attraits. Qui sait quand je la terminerai? Mais j'y mettrai le dernier mot assurément : je ne veux pas accepter le dédit cent fois offert par l'esprit le plus inconstant et le plus prompt au dégoût qui fut jamais. Vaille que vaille, vous aurez cette pièce ; pièce en effet et des plus pesantes ; attirail de phrases presque pédantes sous ce joli nom de lettres qui suppose toutes les grâces de l'esprit et ce qu'il y a de plus heureux dans les hasards du style, le tout plus léger qu'une vapeur. Si j'en croyais mes lueurs de bon sens, je renoncerais pour toute la vie à écrire un seul mot de composition. Plus j'avance, plus le fantôme (l'idéal) s'élève et devient inimitable. Ce mot propre, cette

expression, la seule qui convient, dont parle La Bruyère, je n'ai jamais reconnu au contentement de mon esprit que je Feusse saisie, et l'eussé-je attrapée, reste l'arrangement, et les combinaisons infinies, et la variété, et le piquant, et le solide, la nouveauté dans les termes usés, l'imprévu, l'image dans le mot et le contour, la justesse des proportions, enfin tout, le don d'écrire, le talent : et de tout cela je n'ai guère que la bonne volonté. — Demain, si vous voulez, nous irons dîner chezGaudin.

Pardonnez-moi ce cours de rhétorique.

Il faut garder et couvrir ces choses. Fi donc, le pédant!

Adieu. Bonjour.

Paris, 8 novembre 1838.

Dieu ne plaise, mon cher ami, que j'oublie jamais la Bretagne et rien de

OUELOUES LETTRES

ce qui se rattache à une époque dema vie que vous sûtes me rendre si regrettable ; mais vous n'ignorez point le train des choses et comme les circonstances semblent altérer ce qui demeure intact au fond des cœurs. Ma vie a été fort agitée ces dernières années ; j'ai essuyé des maladies, j'ai fait quelques voyages, je me suis efforcé de débrouiller d'assez grandes difficultés, enfin j'ai été l'homme le plus tiraillé et le plus empêché du monde. Heureusement tout ce tracas tire à sa fin, et même je puis dire que j'en suis tout à fait débarrassé, puisqu'il n'y a plus que quelques jours d'ici à un avenir qui me récompensera, j'espère, de tous les maux passés. Je me marierai, le i5 de ce mois, à une jeune fille qui n'était pas née pour moi, si l'on eût consulté les probabilités, mais que la fortune, qui aime les surprises, a poussée dans mes bras du fond des Indes Orientales. Ce sont là de ses coups. Grâce à cette charmante bizarrerie du sort, ma vie sera désormais plus unie, et

j'y trouverai enfin ces loisirs si longtemps enviés.

Vous, mon ami, vous consacrez les vôtres à la poésie dans la solitude que vous aimez ; c'est sans doute une existence pleine de charmes, mais il faut pour la mener une nature privilégiée, une sorte de vocation exclusive pour le culte du beau et les fantaisies de l'imagination. Vous m'annoncez un recueil de vos poésies; je n'ai rien reçu et suis dans une grande impatience de goûter les fruits de votre solitude.

A JULES BARBEY D'AUREVILLY

14 février.

Je jouis d'une chaleur pleine dans la petite retraite qu'on a garnie pour moi. Les formes de la vie sont meilleures, mais le fond s'en ressentira-t-il ? Qu'est-ce que je viens vous dire ? J'aime et je suis aimé ;

tout est dit, ce semble, avec cela; pour plusieurs peut-être, mais non pas pour moi. Toutes mes facultés ne sont pas remplies par cette certitude dont jouit mon cœur, le vide est plus haut, la souffrance s'y est réfugiée. L'amour, dit-on, c'est la plénitude de la vie. Qu'est-ce donc à dire ? Que je n'aime qu'à demi ou que ma vie est trop grande pour être remplie même par un amour parfait ? Je n'ai pas cette présomption et je souffre pourtant, et je ne jouis presque jamais de l'oubli de tout dans une seule pensée. O tête inquiète ! Il n'y a pour moi d'irréprochables que les moments d'exaltation gagnée par les enivrements secrets de la pensée. Il me semble que je ne puis comparer ma pensée (c'est presque fou) qu'à un feu du ciel qui frémit à l'horizon entre deux mondes. Mme de Staël prétend qu'il est rare qu'un sentiment ou une idée soient dans toute leur force quand on peut les exprimer par une image ; Dieu sait pourtant que je sens pleinement ce que

je vous dis et que je serais fort empêché de vous donner une expression différente. On me trouve ici l'air triste, gêné, malheureux, si bien qu'on a été sur le point de me prendre à part pour une explication. Il leur semble que je me repens. J'ai protesté de l'absence de tout repentir des engagements pris et de tout chagrin positif, et il n'y a rien de plus vrai. Mais comment persuader contre les apparences d'une figure frappée d'une tristesse ineffaçable? Ah! disent-elles, comme en se ravisant, c'est le retranchement de vos cheveux qui vous rend d'une mine si austère. Les cheveux repousseront et il n'y aura que plus d'ombre.

Adieu. Je remonte et vais faire le rayonnement autant que faire se pourra.

AU MÊME Jeudi midi, 28 février 1839.

Qui pourrait, ô soleil, t'accuser d'imposture! s'écrie Jacques Delille. Je porte aujourd'hui le même défi et tout aussi pompeusement, car il a scrupuleusement tenu toutes les promesses qu'on m'avait faites en son nom. Je vais mieux, et toujours mieux depuis mardi où le soleil a commencé à se faire sentir. Le divin aiguillon m'a piqué et j'ai poussé un cri de vie. Mes forces se rassemblent; je puis me soutenir et je me relève de cette profonde faiblesse où je m'étais presque perdu.

Reste le mal de gorge et reste la toux ; mais ce sont mes moindres soucis; pourvu que je rattrape un peu de forces et que je puisse vivre sans me traîner, je suis content. Il n'y arien de pis que de s'affadir et de se fondre dans un lit. Sans être empereur, je voudrais mourir debout.

210 MAURICE DE GUERIH

Si le beau temps ne s'interrompt pas, si le fil si délicat de la convalescence, qui me reguinde à la vie, ne se casse point en chemin, j'espère que nous pourrons bientôt nous rejoindre et commencer à nous dédommager de ce triste hiver. Quand mes jambes seront un peu raffermies et mon appétit redevenu honorable,je voudrais qu'un petit dîner rajustât nos vieilles causeries depuis si longtemps brisées. Vous trouverez fort impertinent que je vous parle de dîner, tandis que vous logez Grimaldi dans votre bourse; mais qu'au Grimaldi ne tienne : je parviendrai bien à ramasser de çà, de là, assez de piécettes pour me déclarer votre amphitryon.

Bourdonnel est venu me voir mardi. Je lui ai trouvé le visage singulièrement altéré. Il allègue les travaux de sa thèse.

J'étais hier au Bois de Boulogne ; je vais partir pour le Jardin des Plantes : de ménagerie en ménagerie.

Je vous attends, ensemble Mme de Gesvres.

Votre

Vendredi soir, 15 mars 1839.

'ai vu ce matin le docteur, qui m'a donné d'assez bonnes nouvelles de votre névralgie. Ce bon docteur m'a presque grondé d'être resté si tard chez vous et d'avoir osé manger une perdrix aux truffes ; mais la plus heureuse digestion et un bon sommeil (Dieu vous en ait donné

autant!) m'ont justifié avec succroît. J'ai

maintenant l'esprit assez tranquille et suis tout entier renfermé dans le plaisir de vous écrire.La maison même est assez paisible et l'on y respire un peu plus à l'aise, comme à la faveur d'une trêve.Mais la folie va toujours son train se contentant de

n'être que bouffonne. Hier soir, par exemple, ma pauvre tante a déclaré, dans une discussion religieuse, qu'elle respectait fort et n'avait jamais enfreint les commandements de Dieu, mais qu'elle se moquait des commandements de l'Eglise et qu'elle ne s'en croyait pas moins bonne catholique...

On passe bien des folies aux femmes et elles font passer bien des folies ; mais, encore un coup, il y a un degré, même pour l'absurdité, et il est un point où la déraison n'a 'plus de sexe : c'est de l'extravagance pure...

Mais je voudrais avoir prouvé que je ne suis pas coupable d'intolérance en matière de vie privée, et que je ris, ma foi, tout autant que/ e puis.

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A MHe EUGENIE DE GUÉRIN

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