‹ Maurice de Guérin (volume 2)Chapitre 8 sur 13 · DE GÉRARD · texte numérisé non relu

DE GÉRARD

Thérèse de Jésus, ô ma sainte adorée Amante du Seigneur, colombe consacrée, J'ai votre image enfin! Du jour où je connus Votre vie admirable, et du jour où je lus Ces ouvrages de vous où votre amour suprême A fait naïvement un céleste poème.

Je résolus d'avoir en ma possession, Vieil ou neuf, un portrait qui portât votre nom. Le ciel enfin m'a fait trouver une gravure

Gomme je la voulais, d'une empreinte fort pure, Et donnant un dessin assez digne de vous. Fût-il plus imparfait, je l'aimerais sur tous : Votre nom fait peinture assez. Or, donc, ma sainte, En ce portrait voici comment vous êtes peinte.

La scène est une église, et c'est fort bien choisi, Car c'était là vraiment votre asile chéri. Vous pliez seulement un genou sur la dure, L'autre à demi s'incline, et la robe de bure, Oui se déroule et dont nul pli n'est retenu, Laisse divinement échapper un pied nu, Et ce pied gracieux, qui porte une sandale, Pur et blanc comme neige, est posé sur la dalle. Vous vous penchez un peu comme quand on est las, Au pied d'une colonne, et sur la base un bras S'accoudant ; vos deux mains. Tune à l'autre enlacées, Comme deux blanches sœurs se tiennent embrassées. De votre front serein comme le plus beau jour Une toile en bandeau suit le charmant contour, Et sur ce front si pur reluit et se détache Comme un nuage blanc sur l'aurore sans tache. Au cou, la mentonnière, autre bandeau de sœur, Dérobe à nos regards blancheur par la blancheur. Un mantelet de lin, qui tombe jusqu'à terre, Roule en plis gracieux son étoile légère, Et sur la tête, un voile, en arrière jeté, Fait l'effet du feuillage à nos roses, l'été. Puis en l'air, assez près de la simple coiffure, Brille un cercle argenté d'une lumière pure, Couronne aérienne en un trait des plus fins,

MAURICE DE GCKRIN

Dont on voit surmonté le chef de tous les saints. Est-ce tout? J'oubliais la croix de la prière, Oui pend à la ceinture au bout du grand rosaire, Et je dois dire ici, tout en parlant de croix, Que dans l'Eglise c'est la seule que je vois. Pas un autel non plus. Votre sainte figure Est vivante de grâce et d'expression pure ; Elle est belle à passer devant vous tout un jour Sans bouger ; elle est belle à donner de l'amour; Mais l'artiste, manquant de foi, n'a pas pris garde Que vous y regardez celui qui vous regarde, Que les chrétiens priant tiennent les yeux baissés Et que des yeux ouverts ne priaient pas assez.

En la chambre où je vis, cellule toute nue, Thérèse, vous voilà compagne devenue D'un chrétien mal dépris de ce monde mortel Et qui traîne du pied en marchant vers le ciel. Vous voilà suspendue, ô ma chère peinture! En un cadre où reluit encor quelque dorure, A la cloison de bois qui protège mon lit, O ma sainte, le jour ! ô mon rêve, la nuit ! Plus bas, un bénitier dans sa coquille ronde Garde un peu de cette eau que fuit l'esprit immonde, Et j'y viens, chaque soir, tremper le bout du doigt. Oirai-je mieux, disant que la prière y boit Au moment de partir pour la divine plage, Comme je l'ai vu faire aux oiseaux de voyage? N'importe. Mais je sens, quand le front lourd et chaud A porté, dans le jour, quelque rêve trop haut, Que j'ai laissé sur lui se poser d'aventure,

De ces pensers au front laissant une brûlure, ^ Je sens, dis-je, le soir, qu'en y portant la main Empreinte de cette eau, le mal se tourne en bien.

j Thérèse, mon amour, reine de ma cellule, Vous voyez bien souvent combien le front me brûle, Et, pécheur que je suis, qu'il m'arrive, le soir, De baisser devant vous mes yeux, de peur de voir Vos angéliques traits qui font rougir ma face. Car dans lame souvent telle chose se passe Qui fait que l'on n'a pas assez de ses deux mains Pour cacher son visage, et que des yeux sereins, Le ciel pur, la beauté de toute la nature, Une simple colombe à la blanche parure, Tout cela nous tourmente, et qu'on semble avoir peur De la douce innocence et de toute blancheur.

Quand j'aurai peurde vous, mavierge, oh ! je vous prie Détournez vos regards de mon âme flétrie ; Ne nous regardons plus l'un l'autre, seulement Ménageons entre nous un accommodement.

Pointée regards, c'est dit. En pareille occurrence Vous m'aurez en pitié ; moi, j'aurai confiance, Et le bénitier blanc qui pend auprès de vous Nous fera seul alors correspondre entre nous. Vous y déposerez, en matière d'aumône, Un peu d'eau pour mon mal, de cette eau qui se donne Aux âmes en faiblesse, et moi, nécessiteux, Défaillant, je prendrai l'aumône dans ce creux.

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FRAGMENTS (Juillet i832-Mai i835)

Au Cayla, 40 juillet 1832.

^rroici bientôt trois mois et demi que je V suis à la campagne, sous le toit paternel, athome (délicieuse expression anglaise qui résume tout le chez soi), au centre d'un horizon chéri. J'ai vu le printemps, et le printemps au large, libre, dégagé de toute contrainte, jetant fleurs et verdure à son caprice, courant comme un enfant folâtre par nos vallons et nos collines, étalant conceptions sublimes et fantaisies gracieuses, rapprochant les genres, harmonisant

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s contrastes à la manière ou plutôt pour sxemple des grands artistes. Je me suis isis au fond des bois, au bord des ruis- .jaux,sur la croupe des collines; j'ai remis le pied partout où je l'avais posé, enfant, rapidement et avec toute l'insouciance de cet âge. Aujourd'hui, je l'y ai appuyé fortement; j'ai insisté sur mes traces primitives ; j'ai recommencé mon pèlerinage avec recueillement et dévotion, avec le recueillement des souvenirs et la dévotion de l'âme à ses premières impressions de paysage.

Lc 30# — H y a des livres qu'il ne faut plus lire. J'ai choisi pour relire René un jour des plus désenchantés de ma vie, où mon cœur me semblait mort, un jour de la plus aride sécheresse, pour essayer tout le pouvoir de ce livre sur une âme, et j'ai connu qu'il était grand. Cette lecture a détrempé mon âme comme une pluie d'orage.

Je prends un charme infini à revenir sur mes premières lectures, mes lectures

MAUIUCE DE (ÏLEPvIN

passionnées de seize à dix-neuf ans. J'aime à puiser des larmes aux sources presque taries de ma jeunesse.

Le 4 août. — Aujourd'hui j'achève ma vingt-deuxième année. J'ai vu souvent, à Paris, des enfants s'en aller en terre dans de tout petits cercueils, et traverser ainsi la grande foule. Oh ! que n'ai-je traversé le monde comme eux, enseveli dans l'innocence de mon cercueil et dans l'oubli d'une vie d'un jour! Ces petits anges ne savent rien de la terre ; ils naissent dans le ciel. Mon père m'a dit que, dans mon enfance, il a vu souvent mon âme sur mes lèvres, prête à s'envoler. Dieu et l'amour paternel la retinrent dans l'épreuve de la vie. Reconnaissance et amour à tous deux!

Mais je ne puis m'empêcher de regretter le ciel où je serais, et que je ne puis atteindre que par la ligne oblique de la carrière humaine.

Le i3. — Je suis faible, bien faible ! (Combien de fois, même depuis que la grâce marche avec moi, ne suis-je pas tombé comme un enfant sans lisières! Mon âme est frêle au delà de tout ce qu'on peut imaginer. C'est le sentiment de ma faiblesse qui me fait chercher un abri et qui me donne la force de briser avec le monde pour rester plus sûrement avec Dieu. Deux jours au grand air, à Paris, mettraient à bout toutes mes résolutions. Il me faut donc les cacher, les enfouir, les mettre à l'ombre de la retraite. Or, parmi les asiles ouverts aux âmes qui ont besoin de fuir, nul ne m'est plus favorable que la maison de M. de Lamennais, pleine de science et de piété.

Quand j'y réfléchis, je rougis de ma vie dont j'ai tant abusé. J'ai flétri mon humanité. Heureusementj'avais deuxparts dans mon âme; je n'ai plongé qu'à demi dans le mal. Tandis qu'une moitié de moi-même rampait à terre, l'autre, inaccessible à

toute souillure, haute et sereine, amassait goutte à goutte cette poésie qui jaillira, si | Dieu me laisse le temps. Tout est là pour moi, Je dois tout à la poésie, puisqu'il n'y a pas d'autre mot pour exprimer l'ensemble de mes pensées ; je lui dois tout ce que j'ai encore de pur, d'élevé, de solide dans mon âme; je lui dois tout ce quej'ai eu de consolations; je lui devrai peut-être mon avenir.

Je sens que mon amitié pour L... est forte aujourd'hui, après avoir passé par les extravagances de collège et le délire de notre première sortie dans le monde. Elle se fait sérieuse comme le temps et douce comme un fruit qui atteint sa maturité.

A La Chênaie, 6 février 4833.

J'achève de lire le premier volume des Mémoires de Goethe. Ce livre m'a laissé des impressions diverses. Mon imagination est tout émue de Marguerite, de Lucinde,

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deFrédérica. Klopstock, Herder, Wieland Gellert, Gleim, Bùrger, cet élan de la poésie allemande qui se lève si belle, si nationale, vers le milieu du xvme siècle, toute cette fermentation de la pensée dans les tètes germaniques intéresse profondément, surtout en face de l'époque actuelle, si féconde et si glorieuse pour l'Allemagne. Mais une pensée amère survient en suivant les détails d'éducation et la marche du développement intellectuel des jeunes gens, tel qu'on l'entend dans ce pays; et l'amertume naît de la comparaison avec l'éducation française. J'ai consumé dix ans dans les collèges, et j'en suis sorti emportant, avec quelques bribes de latin et de grec, une masse énorme d'ennui. Voilà à peu près le résultat de toute éducation de collège en France . On met aux mains des jeunes gens les auteurs de l'antiquité ; c'est bien. Mais leur apprend-on à connaître, à apprécier l'antiquité ? Leur a-t-on jamais développé les rapports de ces ma-

So MAUMICB DE GULRIN

gnifiques littératures avec la nature, avec les dogmes religieux, les systèmes philosophiques, les beaux-arts, la civilisation des peuples anciens? A-t-on jamais mené leur intelligence parce bel enchaînement qui lie toutes les pièces de la civilisation d'un peuple, et en fait un superbe ensemble dont tous les détails se touchent, se reflètent, s'expliquent mutuellement? Quel professeur, lisant à ses élèves Homère ou Virgile, a développé la poésie de Y Iliade ou de Y Enéide par la poésie de la nature sous le ciel de la Grèce ou de l'Italie ? Oui a songé à commenter réciproquement les poètes par les philosophes, les philosophes par les poètes, ceux-ci par les artistes, Platon par Homère, Homère par Phidias ? On isole ces grands génies, on disloque une littérature et l'on vous jette ses membres épars, sans preudre la peine de vous dire quelle place ils occupaient, quelles relations ils entretenaient dans la grande organisation d'où on les a détachés. Les enfants ont un goût

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tout particulier pour découper les gravures qui tombent entre leurs mains : ils détachent avec beaucoup d'adresse les personnages les uns des autres ; leurs ciseaux en suivent exactement tous les contours, et le groupe ainsi divisé est réparti entre la petite troupe, parce que chacun veut avoir une image. Le travail de nos professeurs ne ressemble pas mal à celui des enfants ; et un auteur, ainsi séparé de son entourage, est aussi difficile à comprendre que le personnage découpe par les enfants et détaché de l'ensemble et des ombres du tableau. Après cela, faut-il s'étonner que les études soient si vides, si insuffisantes? Que peutil rester d'un long acharnement à la lettre morte et quasi dénuée de sens, sinon le dégoût et presque la haine de l'étude? En Allemagne, au contraire, une large philosophie préside aux études littéraires et verse sur les premiers travaux de la jeunesse cette onction si suave qui entretient et développe l'amour de la science.

Allons, du courage ! Je suis si accoutumé aux adieux, aux séparations ! Oh! pourtant, celle-là , c'est trop fort. Non, ce n'est pas trop fort, puisqu'il n'est pas de mal, quelque grand qu'il soit, qui ne développe dans l'âme une égale faculté de souffrance. Je souffrirai, mais je tiendrai parole.

Le 3 mars. — J'ai commencé à écrire sur ce cahier le 10 juillet i832, et je n'y suis revenu qu'à longs intervalles. Ces huit mois se sont passés dans les plus rudes souffrances (de l'âme). J'ai peu écrit, parce que mes forces étaient à peu près anéanties. Si le mal eût laissé un peu de liberté à mon intelligence, j'aurais recueilli des observations très curieuses sur les souffrances morales ; mais j'étais étourdi par la douleur. Je crois que le printemps me fera grand bien. A mesure que le soleil monte et que la chaleur vitale se répand dans la nature, l'étreinte de la douleur perd de son énergie ; je sens ses nœuds qui se

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relâchent et mon âme, longtemps serrée et presque étouffée, qui s'élargit et s'ouvre à proportion pour respirer.

La journée d'aujourd'hui m'a enchanté.

Le soleil s'est montré pour la première fois depuis bien longtemps dans toute sa beauté. Il a développé les boutons des feuilles et des fleurs, et réveillé dans mon sein mille douces pensées.

Ces nuages reprennent leurs formes légères et gracieuses, et dessinent sur l'azur de charmants caprices. Les bois n'ont pas encore de feuilles, mais ils prennent je ne sais quel air vivant et gai qui leur donne une physionomie toute nouvelle.

Tout se prépare pour la grande fête de la nature.

Le 4- — Je vois des ouvriers qui bêchent dans le jardin. Ces pauvres gens s'épuisent ainsi toute leur vie pour gagner de quoi manger leur pain de chaque jour, leur pain sec et noir. Quel mystère que celui

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de toutes ces existences si rudes et si humbles ! et c'est la presque totalité du genre humain. Un jour viendra où tous ces hommes de peine de la société lui montreront leurs mains noircies et calleuses, crevassées par les manches de leurs outils, et lui diront : « Seigneur, qui avez dit : Heureux les pauvres et les humbles, nous voici ! »

To you, good God, we make our last appeal.

Le i5. — Nous vivons trop peu en dedans, nous n'y vivons presque pas. Qu'est devenu cet œil intérieur que Dieu nous a donné pour veiller sans cesse sur notre âme, pour être le témoin des jeux mystérieux de la pensée, du mouvement ineffable de la vie dans le tabernacle de l'humanité ? Il est fermé, il dort; et nous ouvrons largement nos yeux terrestres, et nous ne comprenons rien à la nature, ne nous servant pas du sens qui nous la révélerait, réfléchie dans le miroir divin de l'âme. Il

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n'y a pas de contact entre la nature et nous : nous n'avons l'intelligence que des formes extérieures, et point du sens, du langage intime, de la beauté en tant qu'éternelle et participant à Dieu, toutes choses qui seraient limpidement retracées et mirées dans l'âme douée d'une merveilleuse faculté spéculaire. Oh! ce contact de la nature et de l'âme engendrerait une ineffable volupté, un amour prodigieux du ciel et de Dieu.

Descendre dans l'âme des hommes et faire descendre la nature dans son âme.

Le 16. — Je lis dans l'Europe littéraire quelques pensées remarquables. Il y est dit que les zones intellectuelles s'effacent chaque jour, que les hautes intelligences éparses sur tout le globe commencent à se comprendre les unes les autres, que tout s'achemine vers une vaste république de la pensée humaine. Et plus bas : que les anciens ont admirablement saisi les traits généraux de l'âme humaine et delà nature,

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qu'ils en ont fait une poésie extérieure, plastique, visible : mais que l'âge est venu de la poésie intime, profonde, analytique... Ces pensées ne sont pas tout à fait neuves et courent le monde depuis quelque temps, mais il est bon de se rendre présent le plus possible le grand mouvement qui s'opère, de le formuler.

Le jg# — Promenade dans la forêt de Goëtquen. Rencontre d'un site assez remarquable pour sa sauvagerie : le chemin descend par une pente subite dans un petit ravin où coule un petit ruisseau sur un fond d'ardoise, qui donne à ses eaux une couleur noirâtre, désagréable d'abord, mais qui cesse de l'être quand on a observé son harmonie avec les troncs noirs des vieux chênes, la sombre verdure des lierres, et son contraste avec les jambes blanches et lisses des bouleaux. Un grand vent du nord roulait sur la forêt et lui faisait pousser de profonds mugissements. Les arbres

se débattaient sous les bouffées de vent comme des furieux. Nous voyions à travers les branches les nuages qui volaient rapidement par masses noires et bizarres, et semblaient effleurer la cime des arbres. Ce grand voile sombre et flottant laissait parfois des défauts par où se glissait un rayon de soleil qui descendait comme un éclair dans le sein de la forêt. Ces passages subits de lumière donnaient à ces profondeurs si majestueuses dans l'ombre quelque chose de hagard et d'étrange, comme un rire sur les lèvres d'un mort.

Le 3i. — L'amour, qui parle, chante, gémit dans une partie de la création, se révèle dans l'autre moitié sous la forme des fleurs. Toute cette floraison si riche de formes, de couleurs, de parfums, qui resplendit dans la campagne, c'est l'expression de l'amour, c'est l'amour lui-même qui célèbre ses doux mystères dans le sein de chaque fleur. La branche fleurie, l'oiseau

qui vient s'y percher pour chanter ou y bâtir son nid, l'homme qui regarde la branche et l'oiseau, sont mus parle même principe à divers degrés de perfection. Je lisais dans Herder que les fleurs périssent aussitôt après la fécondation, que les oiseaux perdent leur chant, leur gaieté, quelquesuns les vives couleurs de leur plumage après la saison des nids, que l'homme décline rapidement vers la vieillesse après l'âge des passions. Il y a beaucoup à méditer sur cette loi de dépérissement intimement liée à la loi de l'amour et de la reproduction.

Le 10 avril. — ... J'ai lu avec la plus vive délectation Lucrèce Borgia. Tout ce qui part de Hugo, il va sans dire que c'est remarquable et portant quelque forte empreinte. Il y a dans la trempe de son génie quelque chose de si surprenant, si éclatant, si étourdissant qu'après la lecture de son œuvre, drame, ode ou roman, on demeure tout ébahi, l'âme profondément remuée et

la tête grandement échauffée, du moins.

Toutes ses compositions ébranlent quelques fibres des plus intimes de l'humanité ou s'enfoncent dans quelque profondeur.

Lucrèce Borgia est allée bien avant. Il a raison, Hugo, quand il a dit dans l'avertissement que ce drame sera sa principale date littéraire. En effet, il me semble que son génie s'est comme incarné dans cette œuvre. J'y trouve au plus haut degré d'exaltation les deux génies qui sont en possession de son âme : l'un fougueux, bondissant, excessif dans ses impétuosités, se plaisant aux choses étranges, effrayantes, courant les aventures périlleuses et fantastiques où il y aura du sang répandu et des rencontres à faire dresser les cheveux, fataliste parce que ses écarts l'emportent trop haut dans l'idéal de l'humanité sans l'approcher assez de Dieu; l'autre, calme, suave plein de tendresse quoique peu plaintif, saisissant dans l'homme ce qu'il y a déplus pur, de plus élevé, de plus fécond en vertu

eten douceur. Les Odes et Ballades, Notre- Dame de Paris, Hernani, Han d'Islande, les Feuilles $ Automne sont tous frappés à cette double empreinte. Ces contrastes de son âme tendent à se dégager de plus en plus, à se mettre en relief plus évidemment. Il les a formulés dans l'avertissement de son nouveau drame même. Il nous fera des choses magnifiques avec ce dualisme ; mais il fera grand mal s'il veut les faire passer en usage pour d'autres que pour lui.

Le i5. — Enfin j'ai vu l'Océan. G... (i) et moi nous sommes mis en route, jeudi, à une heure, par un beau temps et un vent frais. Nous avions sept lieues à faire ; mais nous étions tellement ravis de nous voir en marche vers la mer que nous avions peu de souci de la longueur du chemin. G..., lui, a poussé un cri de joie : cette course à pied

(i) M.Edmond Gazalès, fils du célèbre orateur de l'Assemblée constituante.

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lui rappelait son voyage dans le midi de l'Allemagne et la Suisse, qu'il a fait pédestrement. Il goûte beaucoup cette façon d'aller : « Dans cet humble équipage, me disait-il, le voyageur se mêle au peuple ; il entre dans les hôtelleries pour se rafraîchir ou se délasser, il couche dans les chaumières, il accoste les voyageurs comme lui, et ces rencontres fortuites sur la poudre d'un grand chemin, ces hommes qui s'en vont chacun où Dieu le mène, entraînent quelquefois des confidences touchantes. » Puis il me parlait avec ravissement des beaux lacs et des grandes montagnes. A Châteauneuf, charmant petit village, une belle vue se déploya : d'un côté, au nord-ouest, c'étaient des étages de collines chargées de bois et portant chacune sa maison blanche, et, aux défauts des collines, la Rance, qui s'épanchait largement, éblouissante comme une glace au soleil : de l'autre, à Test, une plaine bien cultivée et assez découverte allait se perdre à l'horizon.

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Quelques points de verdure précoce reluisaient par-ci par-là, et, à la couleur roug-e et animée desbois, on reconnaissaitque la vie et la chaleur montaient au front de la nature et qu'elle était toute prête à s'épanouir. Ce grand spectacle, embelli de tous les prestiges du soleil, amena notre conversation sur l'étude et l'adoration de la nature. Je fus ravi d'entendre C... exprimer précisément ce que j'ai au fond de l'âme sur ce sujet. Il ajouta : « Ce grand mystère de la bonté de Dieu qui se manifeste à tous, bons et méchants, par ce déploiement des beautés et des richesses naturelles, est, à mon avis, un grand motif d'espérance pour la destinée des hommes dans l'autre vie. » La pensée de la mort qui nous apparut à travers ces réflexions nous sembla si douce et si consolante que nous nous prîmes à désirer de mourir. Nous avions ôté à la mort ce masque hideux que la peur des mauvaises consciences lui a plaqué sur le visag-e, et elle nous souriait. N'en serait-il

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pas de même pour tous, si l'on était ému d'un brin d'amour pour les choses célestes ou même seulement d'un peu de curiosité ? Il me disait encore : « J'ai été comblé des dIus grandes grâces, j'en ai abusé prodigieusement., et j'ai cependant une telle confiance en Dieu que je me tiens sûr de mon salut. » Nous poussâmes notre conversation bien avant dans ce champ. Puis nous vînmes à nous conter notre vie intérieure, nos luttes, notre manière de prendre la vie, etc. Peu à peu la causerie s'en allavers les poètes et l'amour. C... sait bien des choses sur Lamartine, il aie bonheur d'être son ami; il en sait long sur l'amour, il a longtemps et beaucoup aimé, et il aime encore, mais avec un commencement de désenchantement. Lamartine, Hugo, Nodier et le reste nous menèrent aux portes de Saint-Malo, endormant à moitié la cruelle souffrance de mes pieds pressurés et déchirés dans des bottes trop étroites. Un peu après le coucher du soleil nous nous trou-

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vâmes en face de la ville. Elle nous apparut tout à coup au détour d'une rue de Saint-Servan. Ce qui me frappa d'abord, ce fut une rangée de vaisseaux dont les corps énormes présentaient un front noir et de formes à peine saisissablesdans l'ombre, mais dont la mâture et les cordages s'élevant dans le ciel dessinaient comme des broderies dans la lumière vespérale. Derrière ces vaisseaux, nous apercevions une masse noire cerclée de remparts. C'était Saint-Malo, vrai nid d'oiseaux de mer; et plus loin, sans que nous puissions rien découvrir, une grande voix monotone : c'était l'Océan. Nous arrivâmes à la ville par la plage, à la faveur de la marée basse ; nous prîmes notre logement à l'hôtel de France, d'où l'on a vue sur la mer, et, pour la première fois de ma vie, je m'endormis ayant l'Océan à deux cents pas de mon lit et sous le charme de la grande merveille. Le lendemain, vite à la mer. La marée commençait à monter, nous eûmes cependant le

ça

temps de faire à pied le tour de la roche qui porte Saint-Malo. Ce que j'éprouvai, en plongeant mes regards dans cet infini, serait assez difficile à formuler. L'âme ne suffit pas à ce spectacle, elle s'effare à cette grande apparition et ne sait plus où elle va. Je me souviens pourtant que j'ai pensé d'abord à Dieu, puis au déluge, à Colomb, aux continents par de là l'abîme, aux naufrages, aux combats de mer, à Byron, à René, qui s'embarqua à Saint-Malo et qui, emporté sur ces mêmes flots que je contemplais, attachait ses regards à la lucarne grillée où luisait la lampe de la religieuse. Au reste, cette première visite a été si courte et l'impression si fougueuse, si désordonnée qu'il ne m'en est resté rien de bien sûr et de bien reposé dans l'âme. Après trois heures, qui s'en allèrent comme un instant, nous partîmes par une petite embarcation qui remontait la Rance jusqu'à Dinan, et achevâmes d'arriver à pied, le corps un peu souffrant, mais l'âme heureuse.

Le 22 mai. — Il n'y a plus de fleurs aux arbres. Leur mission d'amour accomplie, elles sont mortes, comme une mère qui périt en donnant la vie. Les fruits ont noué, ils aspirent l'énergie vitale et reproductrice qui doit mettre sur pied de nouveaux individus. Une génération innombrable est actuellement suspendue aux branches de tous les arbres, aux fibres des plus humbles graminées, comme des enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables dans leur nombre et leur diversité, sont là suspendus entre le ciel et la terre dans leur berceau et livrés au vent qui a la charge de bercer ces créatures. Les forêts futures se balancent imperceptibles aux forêts vivantes. La nature est tout entière aux soins de son immense maternité.

Le 23, — Nous sommes parvenus à lancer sur l'étang" une vieille chaloupe que nous avons retirée de la vase où elle était ense-

relie depuis plus d'un an. Elle nous a bien Icoûté à réparer, mais nous sommes bien I (payés de nos peines par le plaisir que nous iprenons à nos petites navigations. Cette < chaloupe a appartenu à un bâtiment suédois. Oui sait les mers qu'elle a courues ?

Eût-elle fait le tour du monde, elle n'en Hpourrira pas moins sur une petite flaque Id'eau.

Le ier août. — Depuis quelque temps, licomme un pécheur converti, je m'efforce ïd'aimer ce que je haïssais et de haïr ce que |j 'aimais. J'ai fait abjuration solennelle de [poésie, de contemplation, de toute ma vie lidéale. Je me suis promis de vivre bien [paisiblement dans un petit monde de ma [façon, d'où j'ai banni tous les beaux fantô- |mes qui faisaient foule dans celui que j'ha- [bitais auparavant. J'ai pensé qu'une existence circonscrite dans un cercle bien étroit [de réalité, confinée comme la fourmi dans jun petit trou, creusé dans le sable, me vau-

drait mieux que ces courses aventureuses et stériles de ma pensée dans un monde dont je suis décidément repoussé. Mais, hélas î il est écrit que ma pauvre imagination n'aura pas où se reposer ici-bas. Ce petit coin que je lui avais choisi dans les réalités, afin qu'elle pût s'y endormir, la rejette comme a fait la sphère idéale. Que devenir dans cette région où la pensée ne se soutient que parce qu'elle est également repoussée par toutes les deux ?

Le ier septembre. — Mon Dieu, voilà donc comment finissent toutes les choses : des regrets, des larmes! Voici une heure que je suis de retour d'un petit voyage charmant, et je pleure comme un enfant, et je me consume à regretter un bonheur que j'aurais du prendre sans m'y attacher, sachant qu'il devait être fort court ; mais c'est toujours ainsi. Toutes les fois que je rencontre quelque petit bonheur, c'est une désolation quand il faut nous séparer, parce

que je vais retomber dans moi-même et reprendre ma routine douloureuse.

Le 3. — Me voilà aux prises avec une position terrible, moi le plus débile de tous les caractères, la plus timide de toutes les volontés.

Le 26. — Les souvenirs qui se rattachent aux choses de la nature...

PJoërmel, Ier octobre.

Je ne sais ce qui m'arrêta tout court au beau milieu de ma phrase ; mais je voulais exprimer ce qui me venait à l'âme, à l'aspect d'un brouillard épais qui pesait sur la campagne. Quand le soleil fut monté un peu haut sur l'horizon, je vis toute cette brume s'éclaircir insensiblement, se pénétrer de lumière et commencer son mouve-

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B1BL10THECA

MAURICE DE GUEKIN

ment d'ascension vers le ciel, où elle finit bientôt par s'évanouir. Il ne se passa pas un quart d'heure avant que la plus belle sérénité ne se fît; mais quelque temps après que le centre de l'horizon fut débarrassé, je voyais encore quelques traînées de brume courir sur les crêtes lointaines comme les derniers fuyards d'une armée en déroute, et c'était à cela que se rattachaient mon souvenir et ma phrase inachevée. L'année dernière, à pareille époque, je regardais aussi les brouillards s'élever dans le ciel et décoiffer les montagnes, et ce spectacle prenait dans ces régions majestueuses un caractère de grandeur infinie. On eût cru voir s'envoler les ténèbres antiques, Dieu enlever de sa main, comme un statuaire, la toile qui voilait son œuvre, et la terre exposée dans toute la pureté de ses formes premières aux rayons du premier soleil. Mais ce n'est pas encore là le fin mot de mon souvenir. Souvent, au moment où lebrouillard commençait à se détacher de la terre

et à devenir diaphane, et que moi, le front collé sur mes vitres, je regardais faire le brouillard, une robe bleue... — Mon dieu, que le ciel est beau ce soir ! Tout en écrivant j'ai tourné la tête vers la fenêtre et mon regard a été inondé de teintes si douces, si molles, si veloutées ; j'ai vu tant de choses merveilleuses à l'horizon que je n'ai pu m'empêcher de jeter ici cette exclamation de ravissement. C'est le crépuscule d'automne dans toute sa mélancolie. Les touffes lointaines des bois limitent merveilleusement, par leur panache majestueux et leurs ondulations capricieuses, la portée de la vue. Les arbres qui s'isolent, soit par leur position, soit par la grandeur de leur taille,, présentent des physionomies, des caractères, je dirais presque des visages qui semblent exprimer comme les passions muettes et les choses inconnues qui se passent peutêtre sous l'écorce de ces êtres immobiles. Ils semblent, avec leurs attitudes et leurs airs de tète, jouer je ne sais quelle scène

mystérieuse aux lueurs du soir. Chaque jour, depuis que je suis ici, le crépuscule me donne de ces représentations magnifiques.

— Une robe bleue, dis-je, passait rapidement dans la brume et disparaissait dans ces ténèbres blanches, comme l'oiseau azuré qui file si vite le long des étangs et des ruisseaux. Quelquefois, cette apparition fuyait en chantant et laissait derrière elle comme une traînée de notes argentines qui se déroulaient avec une rapidité et une mélodie ineffables. Un quart d'heure après, quand l'atmosphère était nettoyée et que la queue traînante du brouillard rampait encore sur les cimes des montagnes les plus reculées, je voyais rentrer L... d'un pas lent et l'air sérieux comme un philosophe qui revient de la méditation.

— J'ai pleuré pour des départs l'année dernière et cette année-ci, presque date pour date. Il ne faut point comparer ces regrets, ils sont de nature trop diverse : ils ne se ressemblent que par la profondeur.

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Tous deux sont inexprimables. Si je voulais à toute force les mettre en parallèle, je dirais que, l'an passé, au mois de septembre, à deux heures de l'après-midi, par un beau soleil, j'ai dit adieu à ce bonheur qui se rencontre à un certain passage du chemin de la vie, vous mène quelques lieues vous entretenant de choses ravissantes avec des paroles d'ange, et puis tout d'un coup, vienne un carrefour, prend la gauche s'il vous faut prendre la droite, disant avec une douceur railleuse : « Voyageur ! adieu, voyageur, fais bonne route. » Et j'ajouterais que, cette année, au mois de septembre, à quatre heures du soir, par un temps gris et brumeux, j'ai embrassé pour le quitter un homme que j'aime de cette affection ardente et qui ne ressemble à nulle autre, allumée au fond de L'âme je ne sais par quelle étrange puissance réservée aux hommes de génie. M. Féli(i) m'a mené dans la vie neuf mois

(i) La Mennais.

durant, au bout desquels le fatal carrefour s'est rencontré. — L'habitude de vivre avec lui faisait que je ne prenais pas garde à ce qui se passait dans mon âme ; mais depuis que je ne le vois plus, j'y ai trouvé comme un grand déchirement qui s'est fait au moment de la séparation.

Au Val, 20 janvier 1834.

J'ai passé trois semaines à Mordreux ( i ), au sein d'une famille, la plus paisible, la plus unie, la plus bénie du ciel, qui se puisse imaginer. Et cependant, dans ce calme, dans cette douce monotonie de la vie familière, mes jours étaient animés intérieurement, si bien que je ne crois pas avoir jamais éprouvé une pareille inquiétude de cœur et de tête. Je ne sais quel étrange attendrissement s'était emparé de

(i) Chez M. de La Villéon, beau-père d'Hippolyte dé La Morvonnais.

JOURNAL

tout mon être et me tirait les larmes des yeux pour un rien, comme il arrive aux petits enfants et aux vieillards. Mon sein se gonflait à tout moment, et mon âme s'épanchait en elle-même en élans intimes, en effusions de larmes et de paroles intérieures. Je ressentais comme une molle fatigue qui appesantissait mes yeux et liait parfois tous mes membres. Je ne mangeais plus qu'à contre-cœur, bien que l'appétit me pressât; car je suivais des pensées qui m'enivraient d'une telle douceur, et le bonheur de mon âme communiquait à mon corps je ne sais quelle aise si sensible, qu'il répugnait à un acte qui le dégradait d'une si noble volupté. Je m'efforçais bien de résister à cette exaltation dangereuse, à cette impétuosité de sentiment dont je sentais le péril; mais j'étais trop en proie pour me sauver, et, selon toutes les apparences, c'en était fait de moi, si je n'eusse trouvé une puissante diversion dans la contemplation de la nature. Je me mis à la considérer

IOÔ MAURICE DE GUÉlUK

encore plus attentivement que de coutume, et par degrés la fermentation s'adoucit, car il sortait des champs, des flots, des bois une vertu suave et bienfaisante qui me pénétrait et tournait tous mes transports en rêves mélancoliques. Cette fusion des impressions calmes de la nature avec les rêveries orageuses du cœur engendra une disposition d'âme que je voudrais retenir longtemps, car elle est des plus désirables pour un rêveur inquiet comme moi. C'est comme une extase tempérée et tranquille qui ravit l'âme hors d'elle-même sans lui ôter la conscience d'une tristesse permanente et un peu orageuse. 11 arrive aussi que l'âme est pénétrée insensiblement d'une langueur qui assoupit toute la vivacité des facultés intellectuelles et l'endort dans un demi-sommeil vide de toute pensée, dans lequel néanmoins elle se sent la puissance de rêver les plus belles choses. D'autres fois, c'est comme un nuage aux teintes molles qui se répand sur l'âme et y jette

cette ombre douce qui invite au recueillement et au repos. Aussi les inquiétudes, les ardeurs, toute la foule turbulente qui bruit dans la cité intérieure fait-elle silence, quelquefois se prend à prier et finit toujours par s'arranger pour le repos. Rien ne peut figurer plus fidèlement cet état de Pâme que le soir qui tombe en ce moment. Des nuages gris, mais légèrement argentés par les bords, sont répandus également sur toute la face du ciel. Le soleil, qui s'est retiré il y a peu d'instants, a laissé derrière lui assez de lumière pour tempérer quelque temps les noires ombres et adoucir en quelque sorte la chute de la nuit. Les vents se taisent, et l'Océan paisible ne m'envoie, quand je vais l'écouter sur le seuil de la porte, qu'un murmure mélodieux qui s'épanche dans l'âme comme une belle vague sur la grève. Les oiseaux, gagnés les premiers par l'influence nocturne, se dirigent vers les bois et font siffler leurs ailes dans les nuages. Le taillis qui couvre

toute la pente de la côte du Val, retentissant tout le jour du ramage du roitelet, du sifflement gai du pivert et des cris divers d'une multitude d'oiseaux, n'a plus aucun bruit dans ses sentiers ni sous ses fourrés, si ce n'est le piaulement aigu jeté par les merles qui jouent entre eux et se poursuivent, tandis que les autres oiseaux ont déjà le cou sous l'aile. Le bruit des hommes, qui se taisent toujours les derniers, va s'effaçant sur la face des champs. La rumeur générale s'éteint, et l'on n'entend guère venir de clameurs que des bourgs et des hameaux, où il y a, jusque bien avant dans la nuit, des enfants qui crient et des chiens qui aboient. Le silence m'enveloppe, tout aspire au repos, excepté ma plume qui trouble peut-être le sommeil de quelque atome vivant, endormi dans les plis de mon cahier, car elle fait son petit bruit en écrivant ces vaines pensées. Et alors, qu'elle cesse : car ce que j'écris, ce que j'ai écrit et ce que j'écrirai ne vaudra jamais le sommeil d'un atome.

iog

i o heures du soir. — Dernière promenade, idernière visite à la mer, aux cotes, à tout ce magnifique pavsage qui m'enchante depuis deux mois. L'hiver nous sourit avec toute la grâce du printemps, et nous donne des jours qui font chanter les oiseaux et pousser la verdure aux rosiers dans les jardins, aux églantiers dans les bois et aux chèvrefeuilles le long des murs et des rochers où ils grimpent. Sur les deux heures, nous avons pris ce sentier qui circule avec tant de grâce parmi les ajoncs fleuris et les rudes gazons des falaises, longe les champs de blé, s'incline vers les ravines, s'insinue entre les haies et s'élance hardiment vers les plus hautaines. Le but de la promenade était un promontoire qui domine la baie de Quatre- Vaux. La mer brillait de tout son éclat et brisait à cent pieds au-dessous de nous avec des bruits qui passaient par nos âmes en montant vers le ciel. Vers l'horizon, des barques de pêcheurs épanouissaient sur l'azur leurs voiles d'une blancheur écla-

tante, et nos regards allaient alternativement de cette petite flotte à une autre plus nombreuse qui se balançait avec des chants, plus près de nous ; c'était une foule innombrable d'oiseaux de marine qui faisaient gaiement leur pêche et nous réjouissaient la vue par l'éclat de leur plumage et l'élégance de leur port sur les flots. Ces oiseaux, ces voiles, la beauté du jour, la sérénité universelle, donnaient un air de fête à l'Océan et remplissaient mon âme d'un enthousiasme joyeux, malgré le fonds d'idées tristes que j'avais apporté sur notre promontoire. Cependant je me livrais de toute la force de mon regard à la contemplation des caps, des rochers, des îles, m'eflbrçant d'en lever comme une empreinte et de la transporter dans mon âme. Au retour, j'ai foulé religieusement, et avec un regret à chaque pas, ce sentier qui m'a mené si souvent à de si belles contemplations et en si douce compagnie. Il est si plein de charmes, ce sentier, quand il arrive dans le tail-

lis et qu'il s'avance entre des coudriers qui le dominent et une haie de buis qui croît librement en broussailles ! Là, la joie que m'avait communiquée la nature a expiré et j'ai été pris de la mélancolie du départ. Demain fera pour moi de cette mer, de ces côtes, de ces bois, de tant de charmes que j'y ai goûtés, un songe, une pensée flottante que je contemplerai avec une autre pensée. Et pour prendre de ces doux lieux autant que je pouvais et comme s'il eût été en leur pouvoir de se donner à moi, je les suppliais intérieurement de se graver en mon âme, d'envoyer en moi quelque chose d'eux-mêmes qui ne passât point. En même temps j'écartais les branches des buis, des buissons, des fourrés épais, et j'enfonçai ma tête dans l'intérieur pour respirer les sauvages parfums qu'ils recèlent, pénétrer dans leur intimité et, pour ainsi dire, leur parler dans le cœur. La soirée s'est passée comme d'habitude en causeries, en lectures. Nous sommes

revenus sur le bonheur des jours passés. J'en ai tracé une faible image dans ce cahier, nous l'avons contemplée mélancoliquement comme celle d'un trépassé des plus chers, des plus doux.

Hippolyte est couché. J'écris ceci dans la solitude et le silence de la nuit, à côté d'un feu qui s'éteint. J'ai été prêter l'oreille sur la porte aux bruits du dehors. Il y en a peu : l'Océan s'est retiré au loin, il est calme, il dort, on ne l'entend pas. L' Arguenon circule librement dans les grèves, la lune se promène dans son courant, et ses gués, où les eaux bouillonnent, nous envoient un léger murmure. La brise soupire à peine dans le bois et tout le reste est tranquille.

Adieu, adieu, séjour bien-aimé! Si tu m'aimes et que tu doutes de ma constance écoute ceci qui te rassurera ; je perds la moitié de mon âme en perdant la solitude. J'entre dans le monde avec une secrète horreur...

Au Parc (Eure-et-Loir), 25 juin.

f comment exprimer ce que j'ai éprouvé J en m'enfonçant encore une fois dans la solitude, et dans une solitude qui me rappelle le pays de mes plus doux songes, la Bretagne ? car ce pays-ci décline beaucoup vers l'ouest et l'on y respire comme des émanations de la bonne contrée. L'aspect des champs est à peu près le même : il y a des chemins creux et couverts de verdure, des sentiers le long- des blés, des échaliers, des clôtures d'ajonc, de genêts et de chênes rabougris ; on y pétrit d'excellent beurre, et le cidre y coule assez abondamment. Je jouis de cette ressemblance, je m'applique à l'étudier, je ravive une multitude de charmants souvenirs, ce qui, à mon gré, est un des plus doux passe-temps de l'âme. Cependant la pensée inquiète ne s'endort pas ; elle m'aiguillonne et me tient sans cesse en haleine,

mais ses tracasseries sont moins vives et moins tourmentantes. Allégé d'un fardeau d'inquiétudes matérielles qui m'étouffait, je m'élève librement dans mes imaginations; mais qu'importe ? Ce sont toujours des soucis, des doutes, des perplexités; seulement je vais les chercher plus haut et dans un ordre plus vague et moins essentiel. Ce sont des chimères d'avenir qui paraissent et s'évanouissent, des recherches sur ma destinée, de beaux espoirs et des défaillances, un enchaînement étrange de toutes les pensées qui peuvent éclore dans une tête peu féconde, mais toujours en remuement, dans une imagination qui croit et ne croit pas en elle-même, qui se bat et se caresse, qui accueille tous les rêves, toutes les impressions sans s'attacher à rien, et va toujours demandant du nouveau. Quand est ce donc que je la subjuguerai et que je viendrai à la bonne et simple raison ? Si je pouvais me rendre aux sages conseils qui me viennent de tous côtés, je

plierais tout ce bagage de folles pensées, et je me mettrais, dépouillé de rêves, mais tranquille, à la suite des autres hommes.

Paris, le 20 août.

Quitter la solitude pour la foule, les chemins verts et déserts pour les rues encombrées et criardes où circule pour toute brise un courant d'haleine humaine chaude et empestée; passer du quiétisme à la vie turbulente et des vagues mystères de la nature à l'âpre réalité sociale, a toujours été pour moi un échange terrible, un retour vers le mal et le malheur. A mesure que je vais et que j'avance dans le discernement du vrai et du faux dans la société, mon inclination à vivre, non pas en sauvage ni en misanthrope, mais en homme de solitude sur les limites delà société, sur les lisières du monde, s'est renforcée et étendue. Les oiseaux voltigent, picorent,

Il6 MAURICE DE GUERIN

établissent leurs nids autour de nos habitations, ils sont comme concitoyens des fermes et des hameaux; mais ils volent dans le ciel qui est immense; maisla main de Dieu seule leur distribue et leur mesure le grain de la journée ; mais ils bâtissent leurs nids au cœur des buissons ou les suspendent à la cime des arbres. Ainsi je voudrais vivre, rôdant autour de la société et toujours ayant derrière moi un champ de liberté vaste comme le ciel. Si mes facultés ne sont pas encore nouées, s'il est vrai qu'elles n'ont pas atteint toute leur croissance, elles ne feront leur développement qu'en plein vent et dans une exposition un peu sauvage. Mon dernier séjour à la campagne a redoublé ma conviction sur ce point.

J'ai chômé dans l'inaction la plus complète mes six semaines de vacances. Apeine, pour rompre l'uniformité du far niente, faisais-je quelque lecture nonchalante, étendu sous un arbre, et encore plus de

la moitié de mon attention était-elle emportée par une brise ou un oiseau filant à travers les bois, par le chant d'un merle ou d'une alouette, que sais-je? par tout ce qui passe dans les airs de vague et de ravissant pour un homme couché sur l'herbe fraîche, sous le couvert d'un arbre, au milieu d'une campagne enivrée de vie et de soleil. Mais ce repos, cette accalmie n'avait pas éteint le jeu de mes facultés ni arrêté la circulation mystérieuse de la pensée dans les parties les plus vives de mon âme. J'étais comme un homme lié par le sommeil magnétique : ses yeux sont clos, ses membres détendus, tous les sens sont fermés, mais sous ce voile qui couvre presque tous les phénomènes de la vie physique, son âme est bien plus vive qu'à l'état de veille et d'activité naturelle : elle perce d'épaisses ténèbres au delà desquelles elle voit à nu certains mystères ou jouit des visions les plus douces ; elle s'entretient avec des apparitions, elle se fait ouvrir les portes d'un

Il8 MAURICE DE «UEIXIN

monde merveilleux. Je goûtais simultanément deux voluptés dont une seule eût suffi pour remplir tout mon être et au delà, et néanmoins toutes deux y trouvaient place et s'y étendaient librement sans se combattre ni se confondre. Je jouissais de toutes deux à la fois et de chacune aussi distinctement que si je n'en eusse possédé qu'une seule; nulle confusion, nul mélange, nulle altération de la vivacité de l'une par l'activité de l'autre. La première consistait dans l'indicible sentiment d'un repos accompli, continu et approchant du sommeil ; la seconde me venait du mouvement progressif, harmonique, lentement cadencé des plus intimes facultés de mon âme, qui se dilataient dans un monde de rêves et de pensées, qui, je crois, était une sorte de vision en ombres vagues et fuyantes des beautés les plus secrètes de la nature et de ses forces divines. Quant l'heure du départ a rompu le charme, et que j'ai ressaisi le sentiment habituel de mon être.

JOURNAL Iig

je me suis retrouvé pauvre et déplorable comme devant ; mais à la marche plus vive de mes pensées, à une délicatesse plus subtile de sensations, à un accroissement marqué de mes forces morales et intellectuelles, j'ai reconnu que mes six semaines d'oisiveté n'étaient pas perdues, que le flot de rêves étranges qui avait inondé mon àme l'avait soulevée et portée plus haut. Je suis rentré dans la société avec cette joie, mais amplement compensée et presque amortie par la tristesse de mon cœur qui s'en est allé atteint de regrets et de langueur. Je me suis séparé de la campagne comme d'une amante, etj'avoue que je ne puis m'expliquerl'étonnanle ressemblance des tristesses qu'elle m'a laissées, avec celles de l'amour.

Le i4 mai i835. — Oui peut se dire dans un asile s'il n'est sur quelque hauteur et la plus absolue qu'il ait pu gravir ? Je regarde depuis quelque temps vers ces temples de la sagesse sereine que la philo-

sophie antique a dressés sur des cimes fort élevées et qu'un petit nombre surmontèrent. Si j'emportais ces hauteurs î Quand serai-je dans le calme ? Autrefois, les dieux, voulant récompenser la vertu de quelques mortels, firent monter autour d'eux une nature végétale qui absorbait dans son étreinte, à mesure qu'elle s'élevait, leur corps vieilli, et substituait à leur vie, tout usée par l'âge extrême, la vie forte et muette qui règne sous l'écorce des chênes. Ces mortels, devenus immobiles, ne s'agitaient plus que dans l'extrémité de leurs branchages émus par les vents. N'est-ce pas le sage et son calme? Ne se revêt-il pas longuement de cette métamorphose du peu d'hommes qui furent aimés des dieux ? S'entretenir d'une sève choisie par soi dans les éléments, s'envelopper, paraître aux hommes puissant par les racines et d'une grave indifférence comme certains grands pieds d'arbres qu'on admire dans les forêts, ne rendre à l'aventure que des

sons vagues mais profonds, tels que ceux de quelques cimes touffues qui imitent les murmures de la mer, c'est un état de vie qui me semble digne d'efforts et bien propre pour être opposé aux hommes et à la fortune du jour.

A M. L'ABBÉ BUOUET

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