‹ Maurice de Guérin (volume 2)Chapitre 9 sur 13 · PRÉFET DES ETUDES AU COLLEGE STANISLAS · texte numérisé non relu

PRÉFET DES ETUDES AU COLLEGE STANISLAS

[Paris, 1828.] Monsieur,

Je tous dois toute ma confiance comme à mon meilleur ami, et c'est vers vous que ma pensée s'est tournée aussitôt

(i) On a pu faire figrurer dans ce choix les lettres dont Georsre Sand cite de si beaux fragments dans sa notice (V. l'Appendice), puisqu'elles ont été publiées intégralementdans la Quinzaine 1 894-90 ', mais quand elles parurent, ce fut pour passer à peu près inaperçues, sauf de quelques rares fidèles. Ces anciens numéros d'une revue qui a disparu sont fort difficiles à réunir : on a dû' cependant se borner à un choix : La lettre de juin 1837 et l'une des plus précieuses nous a été très aimablement communiquée à l'état d'inédit par M. Abel Lefranc.

que j'ai cherché dans mes peines celui qui pourrait les adoucir ; mais une mauvaise honte m'a saisi. J'ai été peut-être vingt fois sur le point de me lever et d'aller vous exposer toutes mes misères, mais une réflexion soudaine m'arrêtait et me faisait dévorer mon mal en silence. Enfin j'ai ouvert la bouche, mais c'est tout ce que j'ai pu faire ; quelques paroles confuses me sont échappées, ma langue est demeurée liée, et une timidité invincible ou plutôt une espèce de confusion m'a empêché de m'expliquer davantage. Mais votre bonté m'encourage et me fait surmonter cette répugnance que j'avais à vous faire l'histoire de mes sentiments. Je vais donc la commencer, quoique, dans le moment même où j'écris, ma plume s'arrête quelquefois, et que je doute encore si je dois commencer mon récit.

Vous connaissez ma naissance : elle est honorable, et voilà tout ; car la pauvreté et le malheur sont héréditaires dans ma

famille, et la plupart de mes parents sont morts dans l'infortune. Je vous le dis, parce que je crois que cela peut avoir influé sur mon caractère. Pourquoi le sentiment du malheur ne se communiquerait-il pas avec le sang, puisqu'on voit des pères transmettre à leurs enfants des difformités naturelles ? Mes premières années furent extrêmement tristes. A l'âge de six ans, je n'avais plus de mère. Témoin des longs regrets de mon père, souvent environné de scènes de deuil, je contractai peut-être alors l'habitude de la tristesse. Retiré à la campagne avec ma famille, mon enfance fut solitaire. Je ne connus jamais ces jeux ni cette joie bruyante qui accompagnent nos premières années. J'étais le seul enfant qu'il y eût dans la maison, et lorsque mon | âme avait reçu quelque impression, je n'allais pas la perdre et l'effacer au milieu des jeux et des distractions que m'eût procurés la société d'un autre enfant de mon âge. Mais je la conservais tout entière ; elle se

OUELOUES LETTRES

| gravait profondément dans mon âme et I avait le temps de produire son effet.

Mon père jetait en même temps dans mon cœur ces sentiments de religion qui n'en ont jamais été effacés ; et les scènes de la mort que j'aimais à aller contempler dans les chaumières à la suite du curé de la paroisse, qui était en même temps mon précepteur, m'instruisaient de la brièveté et de la fragilité de la vie à l'entrée même de la carrière. Ainsi, sans avoir vécu dans le monde, j'en étais déjà désabusé, tant par ce q te j'entendais dire à mon père que par ma jeune expérience. J'abandonnai enfin ma solitude pour entrer dans les collèges ; c'était passer d'un extrême à l'autre. Mais je n'oubliais pas dans la société d'une jeunesse turbulente les leçons de la solitude ; je les avais emportées avec moi pour ne jamais les perdre. Dès lors commença pour moi cette vie pénible, difficile, pleine de tristesse et d'angoisse, dans laquelle je me trouve aujourd'hui

ençag-é. Habitué à réfléchir, je ne regardais pas tout ce qui passait autour de moi avec l'insouciance de la jeunesse, indifférente à tout, excepté au plaisir (i)

J'avais apporté de ma solitude une timidité dont je n'ai jamais pu me débarrasser, et qui m'ôte, au milieu de mes camarades, cette indépendance d'une âme qui se sent libre et qui parle fièrement sa pensée. Je contractai aussi une inquiétude minutieuse pour tous les devoirs que j'avais à remplir, c'est-à-dire que je tremblais dans la crainte qu'ils ne fussent pas assez bien ou assez tôt faits. Cette inquiétude, je la conserve encore ; elle me poursuit partout, elle s'empare de toutes mes actions pour en considérer la nature et en prévoir l'issue, en sorte qu'il n'est presque pas de moment dans la journée qui ne m'apporte une souffrance produite par l'anxiété et le

(i) Cette lettre a été publiée d'après la copie incomplète de Chopin.

tremblement d'un esprit sans cesse alarmé. Envoyé enfin à Paris, un plus vaste champ s'ouvrit à ma pensée; à mesure que je fis plus de progrès dans le monde intellectuel et le monde idéal, je sentis croître mes tourments, parce que ma réflexion prit une nouvelle activité. Voilà comment j'ai été amené à l'époque actuelle de ma vie, et, si je me connais un peu, je crois que la cause de mes souffrances se trouve dans l'orgueil, dans un profond sentiment de ma misère, dans ma réflexion qui n'est jamais en repos, enfin dans mes passions et ma conscience.

Mon orgueil n'est pas cette fierté indomptable qui ne reconnaît pas de maître, et qui veut tout voir à ses pieds, sans plier jamais elle-même. Mon orgueil se repaît de louanges ; il est même avide de célébrité, et plus sensible à un mépris qu'à toute autre injure. Mais, à côté de ce vice, la Providence a placé un sentiment aussi profond : c'est le sentiment de ma misère

et de mon néant. C'est du combat de ces deux éléments contraires que naît une partie de mes douleurs. Lorsque je lis l'histoire ou les ouvrages d'un grand homme, mon imagination et mes désirs s'enflamment ; mais une pensée survient qui me fait sentir amèrement le ridicule de mes folles rêveries : nul ne pense plus mal de

moi que moi-même

Une autre source de mes maux, c'est ma pensée ; elle passe en revue ce qui est sous mes yeux et ce qui n'y est pas, et, emportant toujours avec elle l'image de la mort, elle jette sur le monde un voile funèbre et ne me présente jamais les objets par leur côté riant. Elle ne voit partout que misère et destruction, et lorsque, dans mon sommeil, elle est livrée à elle-même, elle va errer parmi les tombeaux. Sans cesse l'idée de la fin des êtres m'est présente; les choses même les plus propres à l'éloigner me la rappellent, et elle ne s'offre jamais à moi avec plus de force que dans

les réjouissances d'une fête et dans les émotions d'une joie vive.

Enfin, ma conscience et mes passions, vous les connaissez...

Voilà quelle est mon existence habituelle ; voilà ce que je souffre, non pas d'intervalle en intervalle, mais presque à chaque moment de la journée. Enfin, mon âme, travaillée par tous ces maux ensemble, ne trouvant plus rien dans le monde où elle puisse s'attacher, retombe sur elle-même, et, ne trouvant encore en moi que misère et faiblesse, elle se sent saisie d'un affreux dégoût de toutes choses. Elle devient comme inanimée, et toutes ses capacités sont absorbées par la souffrance.

Me voilà tel que je suis... Je me remets entre vos mains, disposez de moi. Je ne me regarde pas encore comme perdu, puisque vous voulez bien vous intéresser à mes misères et écouter ce triste récit, et je sens renaître en moi l'espérance à mesure que je me confie davantage à votre bonté.

A Mlle EUGENIE GUERIN

AU CHATEAU DU CAYLA, PAR GAILLAC (tARn)

Paris, octobre 1828.

Ma chère Eugénie,

Certes, voilà bien du temps que je n'ai reçu de tes nouvelles et que tu n'as reçu des miennes; il faut avouer que je suis bien coupable et que c'est sur moi que retombe la faute de ce silence qui n'aurait jamais dû exister entre nous. Il est temps, enfin, de le rompre et de réparer nos oublis, ou plutôt les miens, par une correspondance assidue qui nous mette dans cette intimité qui doit toujours exister entre un frère et une sœur ; qui nous rapproche, pour ainsi dire, malgré la distance des lieux qui nous sépare, et nous fasse jouir d'un entretien d'autant plus doux que l'éloignement jette un double intérêt sur ce qu'on reçoit d'un objet chéri.

Ma chère Eugénie, les lignes que je vais tracer vont t'étonner, sans doute ; la conduite que j'ai tenue envers toi jusqu'à présent ne présageait rien de semblable à ce que tu vas lire, mais sois persuadée que je te parle sincèrement ; ta surprise sera, je crois, agréable. Jusqu'ici je t'ai témoigné peu de confiance ; mais pourquoi, diras-tu ? La raison n'en est pas dans mon cœur : mal- Leur à moi, s'il avait conçu le moindre éloignement pour toi ! C'est la légèreté de l'âge, c'est cette distraction continuelle, partage de l'enfance, qui nous suit jusqu'à cet âge où la réflexion prend la place des jeux et jette ses premiers nuages sur des fronts où n'avaient brillé jusqu'alors que la candeur de l'innocence et l'expression du bonheur. Mais me voici arrivé à un âge où l'enfance n'est plus pour moi qu'un songe; toutes les illusions de la vie ont disparu, et de tristes réalités ont pris leur place. C'est alors qu'on ne se suffit plus à soi-même ; c'est alors que l'homme qui

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pâlit d'effroi et qui sent, pour ainsi dire, ses genoux se dérober sous lui à la vue de la carrière de la vie, de ce rude sentier où « Ton grimpe plutôt qu'on ne marche » ; c'est alors, dis-je, que l'homme a besoin d'un appui, d'un bras secourable qui le soutienne dans les terribles épreuves qu'il va subir. Ce besoin s'est manifesté à moi aussitôt que, jetant un regard sur l'avenir, je me suis vu seul prêt à affronter tant de dangers. Alors mon cœur t'a nommée aussitôt; et peut-on, en effet, trouver un meilleur ami qu'une sœur telle que toi ? Veuille donc bien désormais être ma confidente, et m'aider de tes conseils et de ton amitié.

Mais, me diras-tu, dois-tu avoir un autre confident qu'un père? n'est-ce pas lui qui devrait être le dépositaire de tous tes secrets ? Tu penses bien que j'ai fait cette réflexion ; mais papa est si sensible, il s'affecte de si peu de chose., que je n'oserais jamais lui dire tout ce qui se passe en

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moi. Ensuite, tu es celle de toute la famille dont le caractère est le plus conforme au mien, autant que j'ai pu en juger par tes pièces de vers, tous empreints d'une douce rêverie, d'une sensibilité, d'une teinte de mélancolie enfin qui fait, je crois, le fond de mon caractère.

Ce mot, autant que je puis en juger, t'aura causé quelque surprise ; mais voici ce que je veux dire : je n'avais que quatorze ans quand je t'ai quittée ; à cet âge, on ne se connaît, pour ainsi dire, que de vue ; ma raison n'était pas assez développée, ni capable d'un examen assez sérieux pour saisir les traits de ton caractère. Je ne crois pas non plus que tu puisses bien me connaître, parce que j'étais trop jeune pour avoir un caractère décidé ; mais combien quatre ans ont apporté de changements ! Que de révolutions en ce pauvre cœur! On croit communément que je suis léger, espiègle, folâtre, ou du moins telle était l'opinion qu'on avait de moi quand

j'ai quitté le pays ; mais mon caractère a pris une tournure toute différente, je puis dire même qu'il est complètement changé et qu'il ne me reste rien de mon enfance.

Mais comme le développement d'un caractère demande des détails qui ne pourraient entrer dans cette lettre, j'en ferai l'objet de mes suivantes. Je te tracerai l'histoire de mon cœur depuis l'âge où l'on commence à réfléchir jusqu'à présent; je te ferai connaître mes sensations, mes réflexions, ce qui occupe habituellement mes pensées. J'ose croire que ces détails ne seront pas sans intérêt pour toi; je t'invite à me faire part aussi de ce qui se passe en toi, si cela ne t'ennuie pas. Pour moi, il me semble que nous ne saurions avoir de correspondance plus intéressante ; car je pense que, pour s'aimer, il faut se connaître parfaitement, et je ne conçois pas de plus grand charme dans la vie que cette communication de deux cœurs qui versent

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mutuellement l'un dans l'autre tous leurs secrets, tous leurs sentiments.

Nous nous entretiendrons aussi de littérature, car c'est la seule chose, après l'amitié, qui puisse faire une agréable diversion aux tracas et aux ennuis de la vie ; c'est la seule chose qui puisse nous consoler dans nos malheurs et rendre la vigueur à notre âme abattue. Donnez-moi des livres et plongez-moi dans un cachot; pourvu que j'y puisse voir assez clair pour les lire, "je saurai me consoler de la perte de ma liberté. Tu trouveras peut-être que c'est pousser la chose un peu trop loin; mais c'est pour te faire sentir que les livres peuvent tenir lieu de beaucoup de choses pour celui qui sait les aimer...

Paris, 7 janvier 1829.

Ma chère Eugénie,

Tu finis ta lettre en me disant que tu voudrais avoir les bras assez longs pour

m'embrasser partout où je suis ; et moi je voudrais avoir quelque expression pour rendre tout le plaisir que m'ont fait tes vers et ta lettre. Oh! que tu en sais bien plus avec ce que t'inspirent la nature et ton génie heureux et facile, que moi avec tout mon grec et mon latin !

Mais si le ciel m'a refusé les talents dont il t'a comblée, je crois qu'il nous a donné deux âmes semblables. Je pense avoir deviné la tienne, et voici l'idée que je m'en fais ; écoute : il est un sentiment qu'on a tourné en ridicule à cause de l'abus qu'on en a fait, et parce que beaucoup de personnes qui n'en étaient pas susceptibles ont voulu cependant en faire montre pour se mettre à la mode; ce qui est devenu par là minauderie et affectation. Ce sentiment c'est la mélancolie. Mais il n'en est pas moins vrai que cette affection de l'âme, quand elle est naturelle, ennoblit le cœur et devient même sublime.

L'homme, dit Platon, plus rapproché de

QUELQUES LETTRES iS']

I son créateur, guidait autrefois dans leurs cours les sphères célestes et repaissait son âme des concerts de leur harmonie divine ; mais, précipité sur la terre par la jalousie des génies, il n?a plus qu'un souvenir confus de sa grandeur et de son bonheur passés. En admettant cette création brillante de l'Homère des philosophes, qui dans cette fiction sublime approche tant de la vérité, ne dirait-on pas que certaines âmes conservent un souvenir plus vif de la grandeur dont elles sont déchues, et que ce souvenir apporte dans leur cœur une noble et douce tristesse nourrie par les regrets et par les misères présentes de la vie ? A les voir lever les yeux au ciel et prêter une oreille attentive, ne dirait-on pas qu'elles cherchent à saisir quelques sons lointains de l'harmonie divine? Ces âmes ne voient pas le monde comme le vulgaire et puisent à une autre source de plaisirs. Elles n'aiment pas ces joies bruyantes où le corps a beaucoup plus de part que l'âme; il leur

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faut des jouissances toutes spirituelles, mêlées d'un sentiment de tristesse, de même' que les anciens rappelaient au milieu de leurs voluptés l'idée de la mort et de la brièveté de la vie. La solitude, le murmure des vents, la contemplation du ciel, voilà ce qui est pour elles une source de délices. Or, s'il est vrai qu'on se peint ordinairement dans ses écrits, tel est le caractère que j'ai cru remarquer dans tes lettres et tes poésies, et tels sont les sentiments dont je m'entretiens habituellement. S'il en est ainsi, quelle source de bonheur et de jouissances pour nous deux! Que de choses n'aurons-nous pas à nous dire ! Oh î qu'ils seront doux ces épanchements de nos cœurs qui se déchargeront l'un dans l'autre des ennuis, des réflexions, des tristesses qui naissentetmeurentavec chaque jour! Ainsi, dis-moi quel est l'état habituel de ton âme, c'est-à-dire quel est l'objet ordinaire de tes méditations. Que penses-tu de la vie? Où places-tu tes plaisirs et tes jouissances ?

Enfin, si je mérite ta confiance, peins-moi ton cœur tel qu'il est. Il me semble que, pour peu qu'on ait Fâme rêveuse et sensible, on ne doit pas passer un jour sans faire une infinité de réflexions qui naissent même à la vue de certains objets que le vulgaire regarde d'un œil indifférent, mais devant lesquels la méditation s'arrête et où elle sait trouver un côté intéressant.

Toi surtout qui habites la solitude, quel vaste champ s'offre à ta pensée dans la contemplation de la nature!

Pour moi, je trouve plus de charme à errer dans un bois qu'à parcourir les rues tumultueuses de Paris, et un sentiment bien plus doux,bien plus sublime s'empare de moi à la vue des pompes de la nature, et même de sa majestueuse simplicité, que lorsque je mesure des yeux ces trophées de l'ambition ou de la vanité, qui ne réapprennent autre chose que les efforts qu'ont faits les hommes pour élever leur pauvre gloire un peu au-dessus de la terre. Enfant

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de la nature, je suis étranger dans ce séjour où tout est le produit de l'art, même les sentiments, car on dirait que la perfection de la société est la perfection de l'art de se tromper. Mais bientôt je reverrai ma solitude chérie et ce sera, je l'espère, pour ne plus la quitter...

La Chênaie, 18 décembre 1832.

Me voici acclimaté au désert, ma chère Eugénie. Mes habitudes se sont pliées à ma nouvelle vie et mes yeux se sont familiarisés avec les landes épineuses et les forêts couleur de rouille. Il doit y avoir une forte dose de sympathie chez moi pour m'être si vite lié d'amitié avec des steppes incultes et la sombre ceinture de bois qui nous environne. La Chênaie est vraiment une

QUELQUES LETTRES ï4*

(solitude parmi les solitudes, et l'on peut

dire à la lettre, sans faire de phrases, qu'on

n'y entend que le sifflement du vent à tra-

jvers les bois et qu'on n'y voit passer que

Iles nuages. Souvent, malgré l'habitude,

nous nous étonnons tous de notre profonde

retraite, et nous ne comprenons pas qu'on

puisse trouver tant de silence. Aussi le

travail y est-il un besoin, une nécessité

indispensable. La pensée ne trouve guère

à s'ébattre dans ces âpres campagnes, elle

' rentre forcément chez elle et se jette dans

l'intellectuel, ne pouvant toucher au réel

sans se piquer.

Tout cela veut dire que je me suis mis au travail et que le travail est ici sérieux et sans distractions. M. Féli m'a jeté dans les langues modernes, en commençant par l'italien, et en même temps dans la philosophie catholique et l'histoire de la philosophie. Je suis enchanté d'apprendre les langues modernes ; elles sont un puissant instrument de science, et puis cette étude

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ouvre des littératures dont la connaissance décuple les forces et le plaisir de la pensée. Parmi les langues mortes, je n'apprends | que le grec; j'en ai une simple teinture qu m'aidera beaucoup à dévorer les première! difficultés. Me voilà en présence d'ungranc travail, aux premiers abords de la science qu'il faut emporter comme les travaux avancés de la citadelle d'Anvers; mais nous avons un si grand général à notre tête que je me sens plein de confiance, et je suis comme sûr de la victoire.

Nous sommes maintenant quatre jeunes gens. Chacun a sa chambre à coucher; mais comme toutes n'ont pas de cheminée, nous nous réunissons pour travailler dans une chambre commune, autour d'un bon feu. Je me suis remis sans trop de peine au lever de cinq heures; je trouve même que je dors d'un sommeil plus prompt et plus sûr que par le passé. J'aime bien notre petite chapelle au fond du jardin, où nous allons chaque matin entendre ou ser-

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yir la messe en sortant du lit. C'est s'éveiller dans le Seigneur. Puis vient le déjeuner avec du beurre et du pain, que nous raisons griller pour le rendre plus appétissant; le beurre joue un grand rôle dans nos repas. Le dîner, très confortable, kvec café et liqueurs quand il y a des étrangers, est assaisonné d'un feu roulant de [plaisanteries et de malices, qui partent la blupart de M. Féli. Il a des mots char- Ernants ; les saillies les plus vives, les plus berçantes, les plus étincelantes, s'échaptoent de lui sans nombre. Son génie s'en va [comme ça, quand il travaille pas ; de su- (blime il devient charmant. M. Gerbet s'entend aussi passablement à maligner, mais il est en général plus sérieux que M. Féli. M. Lacordaire nous a quittés deux jours laprès mon arrivée ; des affaires pressantes l'ont appelé à Paris. M. Rohrbacher est un homme à larges épaules, à grosse tête, à gros traits, comme un bon Lorrain qu'il est; mais cette enveloppe cache une grande

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science et même assez d'amabilité. Il écrit une histoire de l'Église. M. Féli est en train d'écrire un ouvrage où il résume toute sa philosophie, en lui donnant des développements nouveaux. Il concentre là tous les rayons de sa science et de son génie : il n'a rien fait jusqu'ici de comparable à cela. Attendez-vous à un grand étonnement et à une grande admiration dans le monde, quand cet ouvrage paraîtra. M. Gerbet en fait l'introduction. Jugez ce qui doit sortir de l'association de ces deux têtes.

J'ai vu M. Féli au petit parloir. Ce petit parloir est comme celui de M. Bories : une chaise et une commode. M. Féli vous laisse défiler votre chapelet sans mot dire; puis quand on a dit : C'est tout, il prend la parole, une parole grave, profonde, lumineuse, pleine d'onction. Sa morale, comme ses livres de piété, est pleine d'Ecriture sainte, merveilleusement fondue dans son discours. Elle lui donne une grande douceur. Il nous aime comme un père, nous

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appelant toujours mon fils. Hier, quand le le dernier venu d'entre nous arriva, il était dans la joie de son âme. « Notre petite famille augmente, » me dit-il, et il m'embrassa de tendresse et de joie. On apprend plus dans sa conversation que dans les I livres. En quelques mots il vous ouvre des j points de vue immenses dans la science. ISes paroles élèvent et échauffent l'âme; on sent la présence du génie.

Ce pays-cijustifie tout ce que j'en avais lentendu dire : c'est un peuple à part, une [civilisation sévère et religieuse qui marche ïen dehors de nos idées modernes. Les plus «pauvres exercent l'hospitalité avec la générosité la plus touchante. En arrivant de iDinan à la Chênaie, nous nous égarâmes, mon compagnon et moi, à la nuit tombante.Après avoir erré quelque temps dans des landes sans pouvoir nous orienter, nous pallâmes frapper à la porte d'une ferme. [(J'entre le premier, — tout le monde se ■lève et me souhaite la bienvenue. La fa-

mille était nombreuse et assise sur deux énormes poutres gisant de chaque côté, perpendiculairement au foyer. Grands et petits avaient l'écuelle aux dents au moment de notre arrivée, et la mère de famille pétrissait sur la table une galette de blé noir. Nous demandons le chemin, on nous l'enseigne ; mais on ne veut pas nous laisser sortir sans nous faire goûter à la galette et boire du cidre. La propreté n'est pas la vertu dominante chez ces bonnes gens; nous refusâmes obstinément, à leur grand regret. Ils nous donnèrent un petit gars pour nous guider, et nous arrivâmes deux minutes après. La Chênaie n'est qu'à deux portées de fusil de cette ferme, mais le pays est si couvert qu'on n'aperçoit pas une maison à cent pas de distance. Telle a été ma première aventure en Bretagne. J'aurais bien d'autres petites histoires à te conter si j'avais plus de place. Je crois que j'aurai plus de choses à te dire dans mon désert que dans le tourbillon parisien.

Ici, on ne perd pas une pensée; là-bas, tout se perdait en évaporations. — J'ai fait faire une redingote à la propriétaire et un gilet de même étoffe, le tout pour cinquante francs, tout payé. La vieille tire sur sa fin, et je la trouve d'ailleurs un peu légère. Ai-je bien fait?

Adieu, ma chère amie, adieu Mimin, adieu tous, je vous embrasse.

P. S. — M. le curé a-t-il reçu ses livres ? Je crois m'êtrebien acquitté de sa commission. Rappelle-moi à son souvenir. — M. Féli n'est pas assez d'accord avec la Revue européenne pour que je puisse y écrire. xNous ne la recevons pas ici; je suis bien fâché de cela pour vous. Demandez-la à Charles.

N'oubliez pas que Wolff est mon bon ami. Laissez-lui sa place au coin du feu, et de temps en temps quelque morceau de pain en mon souvenir.

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A M. DE BAYNE

AU CHATEAU DE RAYSSAC, PAR VABRE (tARn)

A la Chênaie, le jour de Noël 1832.

Ce n'est plus du milieu de l'étourdissant tourbillon de Paris que je vous écris ; c'est du sein des bois, dans la retraite la plus profonde et la plus sauvage. Ici l'imagination est libre de toute préoccupation extérieure, et le cœur et l'âme y gagnent beaucoup en ce qu'ils ne dissipent rien des souvenirs du passé, et que la mémoire de ceux qui nous aiment se conserve dans toute sa fraîcheur. Ma solitude me reporte naturellement vers la vôtre, Monsieur; la transition de l'une à l'autre est bien douce et bien facile pour ma pensée; c'est l'oiseau qui change de branche.

Me voici donc depuis trois semaines reclus, mais reclus volontaire et trouvant dans un désert, ce qui y est bien rare, ce

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que j'ai trouvé dans le vôtre : la société la plus aimable et la plus douce amitié. Nous sommes ici quatre fugitifs du monde, qui sommes venus chercher auprès du Maître asile et lumière, et c'est vraiment ici qu'il faut venir quand on veut se réfugier dans l'étude et dans le Seigneur. — J'éprouvais, en abordant M. Féli (c'est ainsi que nous l'appelons en famille) , ce tremblement mystérieux dont on est toujours saisi à l'approche des choses divines et des grands hommes ; mais bientôt ce tremblement se changea en abandon et confiance, et je trouvai que l'imagination nous donne une idée bien fausse des grandes âmes, nous les représentant comme inaccessibles et en quelque sorte redoutables pour le vulgaire ; bien loin de là ! la gloire, vue de près, est simple et douce comme un enfant, et nul n'est d'un plus facile accès qu'un grand homme. M. Féli m'a, pour ainsi dire, forcé à oublier toute sa renommée, par sa douceur paternelle et la tendre familiarité

MAURICE DE GlERIN

de son entretien. Tout son génie s'épanche en bonté. Me voilà entre ses mains, corps et âme, espérant que ce grand artiste fera sortir la statue du bloc informe. Nous suivons chacun dans nos études notre goût et notre tendance naturelle. Nous n'avons tous qu'un but : la science de Dieu, la science catholique ; mais nous y tendons par des chemins divers, accomplissant ainsi la grande loi de la variété dans l'unité. J'ai adopté les langues modernes et la philosophie ; mais cette dernière étude, dans le but que je me propose, est un moyen plutôt qu'un objet de tendance déterminée. Je ne me sens pas la tête assez forte ni l'œil assez sûr pour sonder l'abîme de la science philosophique; je craindrais quelque vertige, et, d'ailleurs, je n'ai pas l'âme assez austère pour m'enfermer exclusivement dans les abstractions. J'ai besoin du grand air ; j'aime à voir le soleil et les fleurs. Aussi ferai-je comme le plongeur qui pèche les perles : je remonterai empor-

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tant mon trésor, et l'imagination en fera son profit. Ce but est insensé peut-être, je le crains bien ; et quand je me considère, je me trouve bien téméraire, et je pense que je serais bien plus sage de renoncer à toutes ces belles prétentions, ne me sentant pas au fond bon à grand'chose. Mais celui qui veut faire quelque chose de moi est là ; j'espère en lui, j'appuie sur lui mon courage défaillant, et je me remets à l'œuvre avec mes forces d'emprunt. Lui aussi a besoin d'énergie ; mais il la trouve en lui-même, et il soutient avec un admirable courage les orages qui l'ont assailli. Il y a bien de l'amertume dans son âme ; car il est bien amer pour son génie de voir cette pensée si mal comprise, de voir cette pensée si pure, si grande, si puissante pour le bien, poursuivie, harcelée comme une pensée antisociale ; de la voir si pieuse, si catholique, et chargée d'anathèmes comme une pensée impie. Cependant des consolations se laissent entre-

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voir; le mal n'est pas aussi grand qu'il paraît, et des yeux augustes semblent déjà se dessiller. M. Féli a reçu ces jours-ci une lettre de M. Vilain XIV, ambassadeur belge à la cour de Rome, qui console un peu de la triste impression de l'encyclique. J'ai lu cette lettre...

Vous savez, je crois, que M. Féli travaille à un grand ouvrage philosophique.

J'en ai lu des notes et des fragments qui donnent une idée générale de l'ouvrage.

C'est une reprise de toute sa philosophie avec des développements plus larges et d'un point de vue plus synthétique. C'est une sublime intuition du monde, à la manière des philosophes indiens : la trinité est le type, le moule de l'univers, et va se reproduisant dans tous les détails de ce vaste ensemble, depuis l'homme jusqu'à 1 être inorganique. Ce grand poème sera publié dans six mois à peu près.

La Chênaie est une sorte d'oasis au milieu des steppes de la Bretagne. Devant

ijle château s'étend un vaste jardin coupé [par une terrasse plantée de tilleuls, avec une toute petite chapelle au fond. J'aime (beaucoup ce petit oratoire où l'on respire deux paix, la paix de la solitude et la paix du Seigneur. Au printemps nous irons prier à travers deux rangées de fleurs. A l'orient et à quelques pas du château, dort un petit étang, entre deux bois peuplés d'oiseaux dans la belle saison ; et puis à droite, à gauche, de tout côté, des bois, des bois, partout des bois. C'est triste maintenant que tout est dépouillé, que les forêts sont couleur de rouille, et avec ce ciel de Bretagne toujours nuageux et si bas qu'il semble vouloir vous écraser ; mais, au retour du printemps, le ciel se hausse, les bois reprennent vie, et tout sera charmant. Ma solitude me reporte à la vôtre, d'autant plus naturellement qu'il y a entre elles quelques points de ressemblance. Ainsi nous avons une grande plantation de hêtres, de tilleuls, de chênes, tout comme

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à Ravssac. C'est là ma promenade favorite; je tâche de me faire illusion par la ressemblance et de me croire encore dans vos allées. De plus, le château est vêtu de blanc comme le vôtre, et se laisse entrevoir comme lui dans le lointain à travers les clairières ; et, pour compléter la com« paraison, le terrain et la culture sont quasi les mêmes : grande abondance de lait et de pommes de terre. Nos paysans sont religieux comme vos montagnards et pleins de vénération pour leurs curés. C'est un peuple tout à part qui a conservé dans le grand bouleversement moderne ses mœurs, sa langue (ceci s'applique surtout à 1% Basse- Bretagne) et sa poésie. Cette vieille langue bretonne, sous ses formes âpres et sauvages, cache les plus beaux trésors de poésie. Vous me permettrez de joindre ic une légende qui pourra vous en donner une idée, et trouvera grâce, j'espère, auprès de vos dames, bien qu'elle s'éloigne de la couleur tendre et rose, pour ainsi dire, de Lucretia.

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Veuillez excuser, Monsieur, tout ce bavardage de jeune homme. Ma lettre n'a rien qui puisse lui faire pardonner sa longueur, si ce n'est le sentiment qui l'inspire. C'est, Monsieur, le profond attachement de votre respectueux et dévoué serviteur.

Mon plein cœur d'amitiés à Charles.

La Chênaie, 16 mai 1833.

Ma première lettre était datée, je crois, du jour de Noël, belle et joyeuse fête qui se chôme dans la plus triste saison de l'année.

Cette première lettre est restée seule si longtemps, que vous pouviez croire que j'attends la venue d'un autre Noël pour lui donner une sœur, et que je n'écris que par anniversaires. Je prie Dieu de me garder

d'une aussi mauvaise habitude, et vous, Monsieur, de croire que je ferais revenir Noël cent fois l'an, si je ne craignais de sortir d'un sentiment que m'impose m^ jeunesse et le peu de chose que je suis.

11 y avait bien douze ans que je n'avais passé d'hiver à la campagne. Cette épreuve de silence et de réclusion, surtout dans un pays pluvieux et morne comme la Bretagne, est assez rude pour un échappé de Paris ; mais avec M. Féli, des livres et un petit bout de patience, l'hiver le plus détestable peut passer presque sans qu'il y paraisse. Grâce à Dieu et au printemps, les jours tristes et mauvais, parce qu'ils amènent les tentations parla tristesse, s'en sont allés, et voici venir une longue file de jours luisants et gais qui font un bien infini.

Notre Bretagne me fait l'effet d'une vieille bien ridée et bien chenue, redevenue, par la baguette des fées, jeune fille de vingt ans, et des plus gracieuses : tant la belle

saison a paré et embelli ce bon vieux pays ! Les chemins, enfin praticables, nous amènent de nombreuses visites. Nous attendons prochainement MM. deMontalembert et Sainte-Beuve. Il y a trois semaines, nous avons eu Cazalès, et sa venue a été pour moi l'occasion d'un petit voyage charmant. Je mourais d'envie de voir la mer, dont je n'avais pu approcher jusquelà à cause du mauvais temps et des mauvais chemins. Or, par unbeau jour d'avril nous avons fait tous deux à pied ce pèlerinage. Cazalès, qui, au premier abord, paraît froid et renfermé, se laisse aller à la causerie la plus intime, la plus confiante, pour peu qu'on pousse son âme vers cette pente. Son esprit, très étendu et très élevé, possède une étonnante variété de connaissances, et cela se combine chez lui avec une religion profonde, une grande tendresse d'âme et une merveilleuse intelligence de la vie. C'est une félicité non pareille de faire route, d'aller voir la mer avec un

compagnon de voyage ainsi fait. Notre conversation alla, pour ainsi dire, tout d'un trait de la Chênaie à Saint-Malo, et, nos six lieues faites, j'aurais voulu voir encore devant nous une longue ligne de chemin ; car vraiment la causerie est une de I ces douces choses qu'on voudrait allonger toujours. L'impression que cet entretien m'a laissée, mêlée à celle de l'Océan, qui parle aussi prodigieusement à l'âme, pour peu qu'on soit impressionnable, a placé ce voyage à côté de mes plus doux souvenirs qui sont, hélas ! en si petite compagnie dans le coin de l'âme où ils se logent.

Pardonnez-moi, Monsieur, de vous entretenir ainsi de mes petites aventures et de ces menus détails de vie, lorsque j'ai tout près de moi un sujet de discours tout autrement intéressant : notre grand et saint homme. Mais le moi, l'invincible moi prend la première place partout. C'est une infirmité à peu près incurable. On a beau enfouir son moi au fond de l'âme, il reparaît

QUELQUES LETTRES IOQ

malgré qu'on en ait, comme un bâton plongé dans l'eau remonte toujours à la surface.

M. Féli est un homme admirable à étudier dans l'intimité de son caractère : bien différent de tant d'hommes à grand renom qui ne sont beaux à voir que dans leurs livres, tout comme les araignées et les vers à soie, qui filent des toiles merveilleuses et sont de vilains petits animaux. Plus on pratique M. Féli, plus on avance dans son intimité, plus on rencontre de ces beautés intérieures, de ces perfections de l'âme insaisissables de loin et qui ne se révèlent qu'à l'observation de la vie familière. On croit assez généralement que M. Féli est un homme d'orgueil et d'un orgueil fougueux. Cette opinion, qui a détourné de lui bien des catholiques, est incroyablement fausse. Pas d'homme au monde plus enfoncé dans l'humilité et le renoncecément à soi-même. S'il en était autrement, il ne comprendrait pas le christianisme,

qui se résume tout entier dans l'humilité ; et certes il le comprend au delà de toute expression. Sa vie est une vie de dévouement et de sacrifice à la mission qu'il a reçue de préparer l'avenir. C'est là le mot de tout ce qu'il a fait ; il ne faut pas y chercher autre chose. Ce que l'on a pris pour de l'orgueil de l'homme n'est que de l'intrépidité de l'apôtre : certes, les martyrs et les Pères de l'Eglise étaient des gens bien orgueilleux. Tout ceci est d'autant plus vrai que je suis arrivé ici avec un peu de ce préjugé sur son caractère, qui court le monde, et que je n'ai été détrompé que par la claire vue du fond de son âme et de toute sa vie. Sa mission est si rude et lui coûte tant qu'il serait bien fou de l'embrasser aussi fortement, si ce n'était que de la gloire, car c'est vraiment un fagot, d'épines qu'il presse contre son sein.

Ses conversations valent des livres, mieux que des livres. Impossible d'imaginer, à moins de l'avoir entendu, le charme de

ces causeries où il se laisse aller à tout l'entraînement de son imagination : philosophie, politique, voyages, anecdotes, historiettes, plaisanteries, malices, tout cela sort de sa bouche sous les formes les plus originales, les plus vives, les plus saillantes, les plus incisives, avec les rapprochements les plus neufs, les plus profonds; quelquefois avec des paraboles admirables de sens et de poésie, car il est grandement poète. Dès l'âge de sept ans, il a commencé à observer la nature dans ses moindres détails, et il s'est fait ainsi un prodigieux trésor d'observations, d'où il tire des comparaisons qui donnent à ses pensées une grande lumière et une grâce infinie. Le soir après souper, nous passons au salon. Il se jette dans un immense sopha, vieux meuble en velours cramoisi râpé, qui se trouve précisément placé sous le portrait de sa grand'mère, où l'on remarque quelques traits du petit-fils, et qui semble le regarderaveccomplaisance. C'est l'heure delà

causerie. Alors, si vous entriez dans le salon vous verriez là-bas, dans un coin, une petite tête,rien que la tête, le reste du corps étant absorbé par le sopha, avec des yeux luisants comme des escarboucles, et pivotant sans cesse sur son cou : vous entendriez une voix tantôt grave, tantôt moqueuse, et parfois de longs éclats de rire aigus : c'est notre homme. Un peu plus loin, c'est une figure pâle, à large front, cheveux noirs, beaux yeux, portant une expression de tristesse et de souffrance habituelle et parlant peu: c'est M. Gerbet, le plus doux et le plus endolori de tous les hommes.

Montalembert vient de publier la traduction des Actes de la nation polonaise, depuis le commencement du monde jus* qu'à son martyre, par Adam Mickiewicz, poète polonais, le plus grand poète moderne, dit M. Féli. Ce livre est admirable : c'est quelque chose qui tient du style des prophètes et de l'Evangile. Je n'ai jamais

vu plus surprenante poésie. Je pense que tous les amis de l'Avenir seront avides de ce livre.

Les rédacteurs de l'Avenir, dispersés par la cessation du journal, n'en continuent pas moins l'œuvre catholique. M. Féli compose son grand ouvrage, qui ne paraîtra malheureusement qu'au bout de deux ans, au lieu de huit mois, comme je vous l'avais d'abord annoncé, parcequele champ s'agrandit à mesure qu'il avance. M. Gerbet continue ses conférences sur l'introduction à la philosophie de l'histoire ; M. de Coux, les siennes sur l'économie politique. Montalembert donne des articles à la Revue des Deux Mondes; il en a paru un fort remarquable sur le Vandalisme en France. M. Féli a envoyé ces jours-ci à la même Revue un article sur une histoire d'Italie, par Micali. M. Rohrbacher est à Malestroit, dans le Morbihan, où se trouve une maison semblable à celleci ; il travaille à une histoire de l'Eglise.

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Boré étudie les langues orientales à Paris. M. Dault-Duménil fait un travail sur Calderon, admirable poète catholique, qu'il veut tirer du fond de l'Espagne, où il dort, pour le révéler à notre siècle. M. Gombalot se livre à la prédication. M. Jean de La Mennais est tout entier à sa fondation d'écoles de Frères, qui comptent aujourd'hui vingt mille élèves. J'ignore ce que fait M. Daguerre. Et moi, si fose me nommer après tous ces grands noms, je ramasse les miettes qui tombent de la table où sont assis tous ces hommes si riches en savoir; car si ma bouche est petite, grande est ma faim, comme disait une petite fille en demandant l'aumône.

Veuillez excuser,Monsieur,Ialongueur de cette lettre : j'espère que vous pardonnerez à celui qui parle, en faveur de l'homme dont il parle, et que votre indulgence, grâce à ce considérant, passera au reclus delà Chênaie tout ce qu'il dit de trop à Rayssac. C'est qu'aussi, voyez-vous, Rayssac et la Chênaie sont étroitement unis dans mon cœur.

Paris, février 1834.

J'ai bien peur qu'au mois de mai, au lieu de roses, nous ne voyions des boules de neige.

Quand je vous ai quitté, mon ami, votre solitude était prête à s'épanouir en fl eurs et en verdure. Dans votre jardin, les espaliers devenaient rouges, et tous les arbustes délicats, frileux et grands amis du soleil, dédiaient en toute confiance leur frêle feuillage à cet hiver doux et bénin qui leur souriait avec la grâce du printemps. Le bois répandu surlapente de la côte, et qui trempe presque dans la mer, prenait cet air vivant et gai qui donne aux arbres une expression toute particulière aux approches du renouveau. Les bourgeons ovales et visqueux du marronnierd'Inde reluisaient au soleil; ceux du hêtre, aigus et grêles, se dressaient en l'air avec une singulière vivacité, et ceux

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menus et ronds du chêne commençaient à se grouper au bout des branches, bien que le chêne vienne toujours fort tard et le dernier en verdure. Nous voyions les jeunes pousses des taillis se colorer vivement de cette teinte rouge qui les saisit toujours au réveil de la végétation, comme si la sève qui les gonfle était du sang. Le gazon, perçant la couche de feuilles mortes et de débris végétaux étendus sur lui dans la saison de la chute, commençait à faire tapis sur les lisières des sentiers et dans les clairières, et des milliers de pâquerettes et de marguerites l'égayaient déjà de leur émail. Enfin tout semblait se préparer pour la grande fête de la nature. — Oh ! si le rossignol, l'hirondelle, la fauvette, le loriot savaient cela, comme ils se hâteraient d'accourir dulcesque revisere nidos ! Peut-être leurs frères d'Europe leur ont-ils dépêché des messages pour leur dire que tout s'apprête ici à les recevoir, les forêts, les bocages, les buissons, les haies; que les graine:

etles baies seront précoces ; queles moucherons sont nés et tourbillonnent le matin et le soir, par myriades, dans les rayons du soleil levant et du soleil couchant; enfin que tout s'égaye ici, et qu'ils se pressent de venir, s'ils ne veulent pas manquer lagrande fête. Je ne sais si nos oiseaux casaniers ont eu cette attention pour leurs frères voyageurs. Quoi qu'il en soit, ils se livrent à l'harmonie et à la joie en attendant leur venue. Vous souvenez-vous, mon ami, que les sifflements du merle, le babil gai et mélodieux des grives, ou les gazouillements de quelque roitelet perché sur la crête d'un mur nous tiraient souvent de notre chambre d'étude et nous engageaient aux douces promenades?

Telle était votre Thébaïde, comme vous l'appelez, la veille de mon départ : échauffée, animée, tout en sève et en travail de végétation. Aujourd'hui, je gage que l'éruption des fleurs et des feuilles est fort avancée, que les oiseaux sont en quête de

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mousse, de bûchettes, de plumes errantes et de duvet, et que vous allez promenant des rêveries de printemps sous les premiers ombrages de vos marronniers. Mais, mon ami, vous endormez-vous bien sur ces belles apparences ? Ne soupçonnez-vous point que ce ne soit là qu'un stratagème de l'hiver, et que ce vieux despote n'ait rusé pour attirer dehors les fleurs et la verdure, et les tuer après avec son haleine mortelle? Ne craignez-vous pas qu'il ne mette le comble à nos déceptions ? Si le vent si embaumé et si tiède tournait à la bise ; si un froid âpre et noir condensait toute cette sève de vie et de fécondité qui bouillonne dans les veines de la nature ; si le °ivre cristallisait vos bois et leurs jeunes feuillées : si vos ruisseaux, avec leurs petits remous, se figeaient et prenaient dans la glace les hampes des fleurs et les tiges des herbes qui croissent sur leurs bords et dans leur lit; si, au lieu du rossignol et des oiseaux chanteurs que vous attendez des

plages du midi, vous voyiez descendre du septentrion des triangles d'oies et de cygnes au long- cou, et ces files de canards sauvages dont on entend siffler les ailes dans les nuages, les soirs de décembre; si l'hiver exterminateur faisait mourir en une nuit tous les germes premiers-nés ; enfin, si votre Thébaïde se convertissait en Sibérie, que deviendraient vos rêves d'abondance en fleurs et en fruits, vos molles siestes au pied d'un arbre, vos chants sur la côte et toute cette existence nourrie de soleil, de brise tiède et de parfum, que vous menez dans votre désert bien-aimé?

Si vous aviez puissance sur la nature, je vous dirais : Mon ami, donnez leçon de sagesse à vos jardins, à vos bois, à vos oiseaux. Dites à vos bourgeons, que je voyais bâiller au soleil, de retenir et empêcher fortement sous l'enveloppe les feuilles qui leur sont confiées; effrayez-les des rigueurs qui peuvent les surprendre : le plus beau soleil est trompeur. Mettez-les en garde

contre les appâts d'un beau jour : faites le sévère, et contez-leur mille histoires que vous savez de fleurs qui se sont évanouies en poussière pour s'être livrées à une brise qui passait., à un rayon qui les touchait. Ajoutez que, si quelques-uns se sauvent du ravage, ils ne donneront le jour qu'à des fruits maigres, ridés, menus, qu'aucune main blanche et délicate ne viendra cueillir, qui sécheront sur branche ou seront livrés en proie aux dents impuresdes bêtes. Ditesleur encore que leur feuillage rare, frappé de pâle et comme étiolé, leur attirera les dédains du voyageur haletant, des jeunes filles joueuses et des oiseaux musiciens, qui recherchent l'ombrage pour se délasser, jouer, chanter. On les prendra pour des décrépits, et peut-être la cognée sera-t-elle posée à leur pied. Quant aux oiseaux, ah! la première chose à leur dire, c'est délais- • ser leurs frères dans l'exil jusqu'à ce que le jour du vrai printemps ait lui. Il leur vaut mieux de différer le retour dans la

patrie que d'y revenir aujourd hui pour la trouver souffrante et esclave de l'hiver. Que vos oiseaux aient donc garde de rappeler leurs frères, et qu'eux-mêmes ne se hâtent pas de bâtir leurs nids : la couvée n'irait pas à bien. Les pauvres mères transiraient sur les œufs, et le froid aigu, se glissant sous leurs ailes, ferait mourir les poussins dans la coque, en dépit du sein maternel. Oh! si vous aviez puissance sur la nature, s'il vous était donné de lui parler comme elle nous parle, quels discours je vous enverrais pour la Thébaïde, afin de la préserver des séductions de ce printemps perfide dont je sais le danger!

Prendrez-vous tout ceci sérieusement, mon ami? Je crains bien que non, et que vous n'y donniez guère qu'un sourire, comme au babil d'un enfant. Je redoute même que cette lettre ne vous semble assez étrange, et que vous ne disiez en vous-même : Mais quelle bizarrerie ! parler de bois et de fleurs à un solitaire, se

répandre en discours aux plantes et aux oiseaux quand on écrit de Paris, sans toucher un mot de ce qui s'agite dans le monde ! Il mériterait, pour son châtiment, que je l'entretinsse des romans et des drames de Tan passé ! — Mon ami, suspendez votre dépit et vous contenez le temps seulement d'entendre mes raisons.

Horace disait : A Rome, je raffole de Tibur, et à Tibur, je raffole de Rome. N'allez pas me croire ce goût changeant et léger comme les brises, et vous expliquer par là mes longues tirades sur votre solitude. Quand j'habitais la Thébaïde, vous ai-je jamais parlé sur le ton du regret des joies et des fêtes de Paris ? N'allais-je pas, au contraire, vous disant sans cesse combien mon humeur répugne à la vie citadine, et le peu d'état que je fais des douceurs qu'on y goûte? Ne vous souvenez-vous point que les huttes sauvages de vos douaniers me faisaient envie, et qu'un jour je me pris à discourir sur le charme extrême

QUELQUES LETTRES fj^

que j'aurais à me creuser une grotte fraîche et sombre au cœur d'un rocher, dans une anse de vos côtes, et d'y couler ma vie à contempler au loin la vaste mer, comme un dieu marin ? Si vous avez gardé mémoire de tout cela, vous vous expliquerez aisément pourquoi, étant à Paris, je vous parle de la campagne et oublie Paris. Bien mieux, vous trouverez qu'il ne peut en aller autrement: car ayant dit aux champs, vous le savez :

Le corps s'en va, mais le cœur vous demeure (1),

mon entretien ne peut rouler que sur eux, et je ne saurais être de ce monde parisien, folâtre et tourbillonnant, que comme n'en étant pas.

Si vous me connaissez bien, ces raisons doivent vous suffire, et au delà, pour vous faire comprendre et supporter le début de ma lettre. Mais pourrez-vous résister à cet

(i) Froissart. (Note du manuscrit.)

entraînement de l'esprit, qui va cherchant des mystères dans les choses les plus limpides, tant il est friand du plaisir de deviner ? Je suis sûr que vous soulèverez le sens naturel de mon discours, et que vous vous imaginerez avoir surpris dessous un sens malin qui se tiendrait tapi sous mes phrases, qui ne respirent que les douces images du printemps, comme un serpent sous les fleurs. Je ne redoute pas, il est vrai, que vous y découvriez aucune allu- 3ion politique; je vous connais trop solitaire et vous tenant trop à l'écart de ces choses-là, pour que cette pensée vous tombe dans l'esprit. Mais, si vous détournez vos yeux de l'arène politique, vous les tenez arrêtés sur le noble champ clos des doctrines littéraires. Or, depuis peu, le combat s'est réchauffé, le bruit de la mêlée a retenti au loin, et vous pourrez supposer que, spectateur passionné de la lutte, je m'amuse à envelopper le parti auquel je veux du mal de subtiles et moqueuses allégories.

Je dois vous prévenir que cette interprétation, et toute autre semblable donnée à mon idylle sur le printemps précoce, tombe pleinement à faux ; que mon idylle ne voile point une satire, et que, si elle vous semble le moins du monde rieuse et pensant à mal, ce sera vous qui aurez soufflé votre malice à cette innocente. Je le répète, elle ne vient vous entretenir que des choses de la nature : et quoi de plus simple? Pensez que jamais rayon n'a pénétré directement dans la chambre que j'habite; je n'en reçois que par répercussion. Vers midi, le soleil frappe les vitres d'une mansarde, qui me renvoient quelques pâles reflets, sans gaieté et sans chaleur, comme ceux d'une lampe ; et encore cette lueur languissante et vague s'évanouit-elle au bout d'un quart d'heure. Voilà le jour qui réjouit mes yeux accoutumés aux larges et libérales effusions de lumière du ciel du Midi. Une cour étroite et sombre, où pas un brin d'herbe croissant dans les fentes du pavé, pas un

pot de fleurs aux croisées n'attire mes regards et ne leur rit, voilà, en fait d'horizon, où j'en suis réduit, moi qui tant de fois ai gravi sur vos pas vos falaises, vos dunes, vos roches marines, d'où nos yeux embrassaient la divine étendue des mers, les merveilleuses dentelures de vos côtes et vos campagnes toutes verdoyantes de blé et de lin. Et, tombé de ces belles cimes dans un réduit qui donne à peine accès au jour, je ne tenterais pas de faire revivre tant de charmes dans les ardeurs de l'imagination, et je vous entretiendrais d'autres sujets que de vous-même et de votre désert! Et vous, malin solitaire, vous envenimeriez ces doux et innocents souvenirs, et trouveriez je ne sais quel apologue dans ces images de la nature parmi lesquelles je me complais ! Mais, comme j'ai toute raison de croire que vous ne m'écouterez pas, et que vous n'en irez pas moins votre train vers le sens figuré, voyons si, à toute force, la malice peut tirer quelque parti de mon

printemps précoce, et à quelle allusion il peut être tourné.

Epris que vous êtes des choses littéraires et tout attentif au différend qui s'est ému, il y a peu de jours, entre nos écrivains, je gage que la littérature facile ne tardera pas à vous venir en pensée, que vous croirez alors tenir le fil, et qu'avec ce fil vous vous enfoncerez dans le labyrinthe de mon allégorie prétendue, espérant en revenir, votre malice satisfaite et triomphante. Je conviens que l'imagination peut aller, sans faire trop de chemin, des bourgeons qui s'épanouissent prématurément, sur la foi d'un soleil d'hiver bien luisant, à cette jeune littérature qui s'est couverte de fleurs avant le temps et s'est exposée si naïvement à ces retours de gelée que je prédis à vos vergers et à vos bois. Mais, mon ami, vous que la vue d'un amandier fleuri réjouit tant, vous piqueriez-vous de sévérité envers ces âmes qui se sont ouvertes au grand jour et ont déployé leurs trésors

avec une foi si touchante aux faveurs du ciel? Prenez-vous-en plutôt au soleil du siècle, qui était ardent, à cette atmosphère chargée d'une chaleur funeste qui a précipité tous les développements, et réduira peut-être à quelques épis la moisson de notre âge.

Et les arbres dont les fleurs ne font que naître et mourir, et ceux qui portent des fruits arides qu'on ne cueille pas ou qu'on rejette après avoir cueillis, oh ! sans peine encore vous y verrez les emblèmes de tant d'auteurs dont le nom a paru une fois et a disparu pour toujours ; de tant d'auteurs dont les livres mal venus auprès des uns, les hommes graves, bien venus auprès des autres, les chercheurs de nouveauté et les grands liseurs de romans, comblent de choses vaines ces âmes vaines, et puis, souvent, de leurs mains relâchées par ce sommeil qui vient de la lourde satiété, tombent dans le puits de l'oubli.

Voulez-vous que les arbres dont s'éloi-

gnent les voyageurs, les jeunes filles et les oiseaux figurent ces livres renommés et si dignes de l'être comme œuvres d'art, mais qui ne renferment pas un grain de cette manne cachée, pas une de ces douces et bienfaisantes pensées qui nourrissent les âmes et les remettent de leurs fatigues ; ces livres que des mains virginales n'oseraient feuilleter, et qui mettent en fuite tout ce qu'il y a de jeune et d'innocent, chose à mourir de honte et de douleur ! voulez-vous tout cela ? Je m'y prête de bonne grâce, d'autant plus qu'en vérité mes paroles rendent ce sens comme si je l'y avais réellement caché? Aussi ne vous suivrai-je pas plus loin dans la marche de vos malicieuses recherches, assuré que je suis que mon texte ne souffrira pas trop de violence de votre part, et que vous pousuivrez, et jusqu'à la fin, sans vous fourvoyer.

Quelles conclusions tirerez-vous de tout ceci ? D'abord, que je veux décidément

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entrer en lice, et que je prépare en secret mon char, ma lance et mon courroux. Mais, mon ami, mes inclinations paisibles vous sont donc inconnues, et encore plus sans doute la faiblesse de mon bras et la mollesse de mon courage? Moi, combattre !

mais songez donc que le moindre tumulte m'effarouche et me met en déroute^ comme la fuyante proie, et que mes forces suffisent à peine à me tirer du danger ; comment pourraient-elles m'y porter ?

En second lieu, vous jugerez que je nourris de l'aversion pour la jeune École et que j'appelle du fond du cœur une restauration classique. M. Nisard, sans doute, ne veut pas que la jeune Ecole périsse, mais qu'elle corrige ses voies ; c'est dans cette croyance, et, j'oserai le dire, à cette condition, que je forme des vœux ardents pour le succès de la campagne qu'il vient d'ouvrir. La foi catholique ne souffrirait pas qu'il y eût dans mon cœur une sympathie entière pour une littérature sceptique ou

fataliste qui tient si peu de compte de la morale. Mais cette même foi m'y rallie par certains points ; car cette jeune Ecole, si folle et si désordonnée, n'est-elle pas une échappée de notre bercail ?

Non, mon ami, je ne suis épris d'aucun courroux ; je gémis seulement à l'écart des égarements de cette littérature qui a oublié la maison et les enseignements de son père et s'est perdue si tristement que le dernier et le plus terrible roman à faire, dans le goût des siens, serait celui qui raconterait son histoire. Parmi ces gémissements, il m'est venu quelques réflexions sur la cause du mal et les moyens d'y remédier ; c'est ce que je voulais vous annoncer dans cette lettre toute décousue, dans laquelle je vous prie de ne voir qu'un prélude assez bizarre de mon imagination qui va toujours errant de vos côtés.

A Mlle MARIE DE GUERIN

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