‹ Maurice de GuérinChapitre 11 sur 44 · XXVI NOTICE · texte numérisé non relu

XXVI NOTICE

ré« sur les confins des deux régions, où, sans être dt la soliliide, on n'appartient pas encore au monde; une maison dont les croisées s'ouvrent d'un côté sur la plaine où s'agite le tumulte des hommes, et de l'autre sur le désert où chantent les serviteurs de Di(!U ; d'un côté sur l'Océan, et de l'autre sur les bois ; et celte figure est une réalité, car elle est bâtie sur le bord de la mer. Je veux coucher ici l'histoire du séjour que j'y ferai, car les jours qui se passent ici sont pleins de bonheur, et je sais que, dans l'avenir, je me retournerai bien des fois pour relire le bonheur passé. Un homme pieux et poëte, une feiTime dont l'âme va si bien à la sienne qu'on dirait d une seule âme, mais dédoublée; une enfant qui s'appelle Marie, comme sa mère, et qui laisse, comme une étoile, percer les premiers rayons de son amour et de son intelligence à travers le nuage blanc de l'enfance; une vie simple, dans une maison antique; l'Océan, qui vient le matin et le soir nous apporter ses accords; enfin un voj'ageur qui descend du Carmel pour aller à Babylone et qui a posé à la porte son bâton et ses sandales pour s'asseoir â la porte hospitalière : voilà de quoi faire un poème biblique, si je savais écrire les choses comme je sais les éprouver. «

Je n'ai point de regret à ce poëme bibiique; il va nous en dire assez, tout en disant qu'il ne saurait le faire. Nous en aurons tout à l'heure la plus belle page; mais, auparavant, donnonsnous avec lui le spectacle d'une mer agitée et, en même temps, de l'àtiic humaine qui la contemple

«Hier, le vent d'ouest soufflait avec furie. J'ai vu l'Océan agité, mais ce désordre, quelque sublime qu'il soit, est loin de valoir, à mon gré, le spectacle de la mer sereine et bleue. Mais pounjuoi dire que l'un ne vaut pas l'autre? Qui pourrait mesurer ces deux sublimités et dire : la seconde dépasse la première? Il faut dire seulement : mon âme se complaît mieux dans la sérénité que dans l'orage. Hier, c'était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de l'Asie. L'entrée de la baie est comme défendue par une chaîne d'ilôts de granit : il fallait V /ir les lames courir à l'assaut et se lancer follement contre ces masses avec des clameurs effroyables; il fallait les voir prendre leur course et faire à qui franchirait le mieux la tète noire des écuoils. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l'autre dtlé en pous-

SUR MAURICE DE GUERIN. XXVll

sani un grand cri ; les autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une tblouis^ante iilancheur, et se retiraient avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur. Nous étions témoins de ces luttes étranges, du liant d'une falaise où nous avions peine à tenir contre les furies du vent. Nous étions là, le corps incliné et les jambes l'cartées pour élargir notre base et résister avec plus d'avantage, et les deux mains cramponnées à nos cliapeaux pour les assurer sur nos t^tes. Le tumulte immense de la mer, la course bruyante des vagues, celle non moins rapide mais silencieuse des nuage«, les oiseaux de marine qui flottaient dans le ciel et baian'aient leur corps grêle entre deux ailrs arquées et d'une envergure démesurée, tout cet ensemble d'Iiarm nies sauvages et r teutissantes qui venaient toutes converger à l'àme de deux êtres de cinq pi>ds de hauteur, plantés sur la crête d'une falaise, si^coiiés comme des fr uillos par l'énergie du vent, et qui n'étaient guère plus apparents dans celte immf>nsité que deux oiseaux perchés sur une m' tte de terre : oh ! c'était quelque chose d'étrange et d'admirable, un de ces moments d'a;:it:ition sublime et de rêvnrie profonde tout ensemble, où l'àme et la nature se dressent de toute leur hauteur l'une en face de l'autre.

« A quelques pas de nous, il y avait un groupe d'enfants abrités contre un rocher, et paissant un troupeau répandu sur l'escarpement de la côte.

<i Jetez un vaisseau en péiil sur celte scène de la mer, tout change ; on ne voit plus que le vais^^eau. Heureux qui peut contempler la nature déserte et solitaire! Heureux qui peut la voir se livrant à ses jeuxterriblessansdangerpour aucun être vivant! Heureuxqui regarde, du haut de la montagne, le lion bondir et rugir dans la pUiine. sans qu'il vienne à passer un voyageur ou une gazelle! Hippolyte, nouB eilmes ce bonheur hier, nous devons en remercier le ciel. »

Les portes anglais du fover, Cowper, Wordsworth , ont-ils jamais rendu plus délicieusement les joies d'un intérieur pur, la félicité domestique, ce ressouvenir de l'Éden, que le voyageur qui, s'asseyant un moment sous un toit béni, a su dire:

« Le 20. — Je n'ai jamais goûté avec autant d'intimité et de recueillement le bonheur de la vie de famille. Jamais ce parfum qui circub dans tous les appartements d'une maison pieuse et heureuse ne m"a si bien enveloppé. C'est comme un nuage d'encens invisible que

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