‹ Maurice de GuérinChapitre 16 sur 44 · Élie de KeitaHgny, mort en 184(i · texte numérisé non relu

Élie de KeitaHgny, mort en 184(i

Oh! qui connaîtrait les rudes combats de son âme n'aurait pas assez d'admiration pour un tel dévouement, car les puissances intérieures de cet homme sont sans cesse aux prises avec des pensées qui écraseraient d'autres forces que les siennes; mais il a reçu l'apostolat comme saint Paul et il évangélise.

« Nam si evangelizavero, non est mihi gloria : nécessitas enim mihi incumbit; vae enim mihi est, si non evangelizavero. » — Saint Paul.

Nous en avons conclu la nécessité, l'indispensable loi qui pèse sur chacun de remplir sa mission sociale, quelque étroite, quelque imperceptible qu'elle soit. Nous devons tous au bien général, non-seulement le sacrifice de nos passions, mais aussi le sacrifice de nos goûts innocents, de nos projets de bonheur individuel, si ce bonheur doit être oisif et inutile à nos semblables. Nous avons jeté un regard sur l'existence si douce, si paisible, qui se cache dans le giron de la famille ; mais c'a été un regard de sacrifice, résolus que nous sommes à choisir notre place là où nous pourrons faire le plus de bien.

Cet entretien a relevé mes forces si faibles, si chancelantes. Mon cœur s'est rempli d'une douceur inconnue, et mon âme est rentrée dans elle-même, comme un malade qui, après avoir bu une potion bienfaisante, se renfonce dans son lit en témoignant s.n contentement, qui n'est, à la vérité, que l'expression de l'espérance.

Le 8. — Jour de neige. Un vent de sud-est la roule en tourbillons, en grandes trombes d'une éblouissante blancheur. Elle se fond en tombant. Nous voilà reportés comme au cœur de l'hiver, après quelques sourires du printemps. Le vent est assez froid; les petits oiseaux chanteurs nouveaux venus grelottent, et les fleurs aussi. Les fentes des cloisons et des croisées gémissent comme en janvier, et moi, dans ma pauvre enveloppe, je me resserre comme la nature.

Le 9. — Encore de la nefge, giboulées, coups de vent, froidure. Pauvre Bretagne, tu as bien besoin d'un peu de verdure pour réjouir ta sombre physionomie. Oh ! jette donc vite ta cape d'hiver et prendsmoi ta mantille printanière, tissue de feuilles et de fleurs. Quand verrai-je flotter les pans de ta robe au gré des vents? — Lu Homère et les exploits des héros normands en Italie et en Sicile. Achille, Diomède, Ulysse, Robert Guiscard, Roger, se sont rencontrés et salués.

I Le 10. Tgôto vo xat "yspa; ciov oïaupoîai ppoTcIct,

Keîpaoôaî te /.op-Yiv, PaXieiv t' inh ^ix-yj 7:ap5iû'<. Odyss., IV.

, .' Le 11. — Il a neigé toute la nuit. Mes volets mal

'' fermés m'ont laissé entrevoir, dès mon lever, cette

grande nappe blanche qui s'est étendue en silence sur

ia campagne. Les troncs noirs des arbres s'élèvent comme des colonnes d'ébène sur un parvis d'ivoire; cette opposition dure et tranchée et l'attitude morne des bois attristent éminemment. On n'entend rien : pas un être vivant, sauf quelques moineaux qui vont se réfugier en piaulant dans les sapins, qui étendent leurs longs bras chargés de neige. L'intérieur de ces arbres touffus est impénétrable aux frimas; c'est un asile préparé par la Providence : les petits oiseaux le savent bien.

J'ai visité nos primevères : cfiacune portait son petit fardeau de neige et pliait la tête sous le poids. Ces jolies fleurs si richement colorées faisaient un effet charmant sous leurs chaperons blancs. J'en ai vu des touffes entières recouvertes d'un seul bloc de neige : toutes ces fleurs riantes ainsi voilées et se penchant les unes sur les autres semblaient un groupe déjeunes filles surprises par une ondée et se mettant à l'abri sous un tablier blanc.

J'attendais une lettre ce soir; je n'en ai point reçu, mais un ami m'est arrivé. Il serait très-curieux d'observer si, dans les moindres chagrins de la vie. la Providence ne nous ménage pas des compensations que notre mauvaise humeur et notre injustice nous empêchent d'apprécier.

Le 12. — « Gustans gustavi in summitate virgae quœ eratin manu mea, paululum mellis, et ecce mo rior. » — [l.ib. Bcg. , cap. xiv.)

Le 15. — Nous vivons trop peu en dedans, nous n'y vivons presque pas. Qu'est devenu cet œil intérieur que Dieu nous a donné pour veiller sans cesse sur notre âme , pour être le témoin des jeux mystérieux de la pensée, du mouvement ineffable de la vie dans le tabernacle de l'humanité? 11 est fermé, il dort; et nous ouvrons largement nos yeux terrestres, et nous ne comprenons rien à la nature, ne nous servant pas du sens qui nous la révélerait, réfléchie dans le miroir divin de l'âme. Il n'y a pas de contact entre la nature et nous : nous n'avons l'intelligence que des formes extérieures, et point du sens , du langage intime, de la beauté en tant qu'éternelle et participant à Dieu, toutes choses qui seraient limpidement retracées et mirées dans l'âme, douée d'une merveilleuse faculté spéculaire. Oh ! ce contact de la nature et de l'âme engendrerait une ineffable volupté, un amour prodigieux du ciel et de Dieu.

Descendre dans l'âme des hommes et faire descendre la nature dans son âme.

Le 16. — Je lis dans l'Europe liuêraire quelques pensées remarquables. Il y est dit que les zones intellectuelles s'effacent chaque jour, que les hautes intelligences éparses sur tout le globe commencent à se comprendre les unes les autres, que tout s'achemine vers une vaste république de la pensée humaine. Et plus bas : que les anciens ont admirablement saisi les traits généraux de l'âme humaine et de la nature,

qu'ils en ont fait une poésie extérieure, plastique, visible ; mais que l'âge est venu de la poésie intime, profonde, analytique... Ces pensées ne sont pas tout à fait neuves et courent le monde depuis quelquetemps ; mais il est bon de se rendre présent le plus possible le grand mouvement qui s'opère, de le formuler.

Lô 19. — Promenade dans la forêt de Goëtquen. Rencontre d'un site assez remarquable pour sa sauvagerie : le chemin descend par une pente subite dans un petit ravin où coule un petit ruisseau sur un fond d'ardoise, qui donne à ses eaux une couleur noirâtre, désagréable d'abord, mais qui cesse de l'être quand on a observé son harmonie avec les troncs noirs des vieux chênes, la sombre verdure des lierres, et son contraste avec les jambes blanches et lisses des bouleaux. Un grand vent [du] nord roulait sur la forêt et lui faisait pousser de profonds mugissements. Les arbres se débattaient sous les bouffées de vent connue des furieux. Nous voyions à travers les branches les nuages qui volaient rapidement par masses noires et bizarres, et semblaient effleurer la cime des arbres. Ce grand voile sombre et flottant laissait parfois des défauts par où se glissait un rayon de soleil qui descendait comme un éclair dans le sein de la forêt. Ces passages subits de lumière donnaient à ces profondeurs si majestueuses dans l'ombre quelque chose de hagard et d'étrange, comme un rire sur les lèvres d'un mort.

Le 20. — L'hiver s'en va en souriant; il nous fait ses adieux par un beau soleil resplendissant dans un ciel pur et uni comme une glace de Venise. Encore un pas du temps qui s'achève. Oh ! que ne peut-il, comme les coursiers des immortels, atteindre en quatre bonds les limites de sa durée!

Achevé de lire le premier volume de \ Histoire des Républiques italiennes. C'est un beau spectacle que de voir la liberté sortant des décombres de l'empire romain et s'asseyant, une croix à la main, sur les grèves des mers, à Venise, à Gènes, à Pise. Elle s'était d'abord montrée à Amalfi, à Naples, à Gaëte ; mais les rois la chassèrent. Alors elle dit un long adieu à l'Italie méridionale, et, côtoyant toujours la mer, elle s'arrêta au nord. M. Sismonde Sismondi a manqué ce beau drame de la liberté italienne; il n'a pas compris le caractère du plus haut personnage, du véritable héros de cette grande scène, le Pape. Il jette presque parmi les comparses les acteurs à qui appartient le premier rôle. Il représente les souverains pontifes comme des ambitieux vulgaires, des barons querelleurs, la tiare sur la tète et la crosse en main» C'est dans son œuvre un vide immense qui se fait sentir à chaque page. — Il paye aussi fort mal la comtesse Mathilde de son beau dévouement à la cause des papes, et conséquemment à la liberté italienne.

Le 21. — l*laisir épuîsé. J'ai lu la dernière page des Etudes de la Nature. C'est un de ces livres dent

on voudrait qu'ils ne finissent pas. Il y a peu à gagner pour la science, mais beaucoup pour la poésie, pour l'élévation de l'âme et la contemplation de la nature. Ce livre dégage et illumine un sens que nous avons tous, mais voilé, vague, et privé presque de toute activité, le sens qui recueille les beautés physiques et les livre àrârne, qui les spiritualise, les harmonie, les combine avec les beautés idéales, et agrandit ainsi sa sphère d'amour et d'adoration.

Mon Dieu, que nous plaignons-nous de notre isolement? J'ai été longtemps possédé de cette folie. C'est qu'alors je vivais mal; j'avais établi de faux rapports entre les créatures et mon âme, et je souffrais beaucoup, car la création me refusait ses trésors de jouissances et me repoussait de son intimité à raison de ces faux rapports. Je me désolais dans une solitude profonde, la terre me semblait pire qu'une île déserte et toute nue au sein d'un océan sauvage. C'était un silence à faire peur. Folie, pure folie! Il n'y a pas d'isolement pour qui sait prendre sa place dans l'harmonie universelle et ouvrir son âme à toutes les impressions de cette harmonie. Alors on va jusqu'à sentir presque physiquement que Ton vit de Dieu et en Dieu : l'âme s'abreuve, à perdre haleine, [le cette vie universelle ; elle y nage comme le poisson dans l'eau.

Abjurons le culte des idoles, tournons le dos à tous les dieux de l'art, chargés de carmin et de fausses parures, à tous ces simulacres qui ont dos bouches

8t ne parlent pas. Adorons la nature franche, naïve et point du tout exclusive. Mon Dieu, peut-on faire des poétiques en face de l'ample poésie de l'univers? Le Seigneur vous l'a faite, votre poétique! C'est la création. Comptez-vous en savoir plus long que lui?

Le 22. — Journée stérile ; la lettre qui m'est arrivée hier au soir m'a complètement paralysé. Elle est un peu sévère, mais pleine de bons conseils. Par malheur, je suis ainsi fait, que les meilleurs remèdes manquent leur effet sur moi, et, ce qui est bien plus étrange, empirent quelquefois ma situation. Ainsi cette lettre, en touchant à mes plaies les plus vives pour les guérir, a réveillé en moi une vibration de toutes mes souffrances passées. Tous mes souvenirs amers se sont réveillés en sursaut; j'ai résumé en quelques heures mes misères de dix ans, résumé non en esprit, mais en sensation réelle et profonde. Tant que ces tristes choses resteront empreintes dans ma mémoire, ma nouvelle vie sera pauvre et traînante. Un rien me fait retomber dans ces souvenirs et provoque des crises qui m' épuisent et me mettent sur les dents. Il est vrai que ce passé dont je parle est encore si près qu'il projette sur moi toute la longueur de son ombre. J'espère qu'à mesure que je m'en éloignerai, sa présente puissance s'affaiblira et que je me trouverai enfin libre de ses impressions. ^Jéanmoins je persiste à croire qu'il y a en moi un tel vice organique et un tel délabrement que je ne me réparerai jamais com-

plétement. Mon élément craintif, inquiet, analytique, est trop vivace pour me laisser jamais en repos. Peutêtre à force d'amour de Dieu parviendrai-je à lui ôter un peu de sa force. Si j'en souffrais tout seul, passe; mais ceux que j'aime et qui sont assez bons pour m'aimer en souffrent aussi. Je les afflige, et c'est mon plus grand malheur.

J'avance bien lentement du côté de l'intelligence. J'ai le pressentiment de mille choses, mais c'est plutôt un tourment qu'un progrès. Je lis avec lenteur et jamais libre de préoccupations inquiètes; même la contemplation de la ravissante nature ne peut endormir ces pensées qui bourdonnent sans cesse autour de mon âme comme des moustiques. Je me traîne sur l'étude des langues dont je suis pourtant avide. Je suis tardif en tout, et cependant je sens quelque chose qui m'aiguillonne vivement.

Le 2/i. — E. .. m'est arrivé tout ému, la larme à l'œil. — Qu'avez-vous ? — M. Féli ' m'a effrayé. — Comment? — 11 était assis derrière la chapelle, sous les deux pins d'Ecosse; il a pris son bâton, a dessiné une tombe siu* le gazon et m'a dit : « C'est là que jy veux reposer; mais point de pierre tumulaire, un simple banc de gazon. Oh! que je serai bien là! » J'ai cru qu'il se sentait malade, qu'il prévoyait sa fin prochaine. Au reste, ce n'est pas la première fois qu'il

i. Nom familier de M. de Lamennaiij,

est agité de pressentiments; il nous dit en partant pour Rome : « Je ne compte pas vous revoir, faites le bien que je n'ai pu faire. » 11 est impatient de mourir. Ce monde est si misérable pour toute âme chrétienne, et surtout pour une âme chrétienne comme celle-là !

Le 26. — Un jeune Dauphinois, nommé Henri Guillermard, m'adresse des vers au sujet de quelques stances sur la Pologne, insérées dans l'Avenir, il y a dix-huit mois. C'est une assez drôle d'aventure de voir son amour-propre relancé après si longtemps et pour si peu de chose.

Le 27. — Je chemine assez bien dans ma nouvelle voie. J'éprouve bien parfois des lassitudes ; mais Dieu me rend vite le courage, sans doute parce que j'ai pris plus de confiance en sa toute-bonté. Mon travail devient plus sûr et plus calme; les connaissances entrent dans ma tête sans confusion ni cohue, mais paisiblement et en belle ordonnance.

J'éprouve une grande délectation à combiner et mélanger l'étude de l'art antique et du moderne. Ces deux études conjointes et se donnant la main se prêtent des charmes merveilleux. Ceci me rappelle une gravure où l'on voit Homère abandonnant sa main à un bel enfant qui le conduit.

Le 28. — Toutes les fois que nous nous laissons

pénétrer à la nature, notre âme s'ouvre aux impressions les plus touchantes. 11 y a quelque chose dans la nature, soit qu'elle rie et se pare dans les beaux jours, soit qu'elle devienne pcâle, grise, froide, pluvieuse, en automne et en hiver, qui émeut nonseulement la surface de l'âme, mais même ses plus intimes secrets, et donne l'éveil à mille souveniis qui n'ont, en apparence, aucune liaison au spectacle extérieur, mais qui sans doute entretiennent une correspondance avec l'âme de la nature par des sympathies qui nous sont inconnues. J'ai ressenti aujourd'hui cette puissance étonnante en respirant, couché dans un bois de hêtres, l'air chaud du printemps.

Le 29. — Hier, nous avons mené notre promenade plus loin que d'habitude. M. Gerbet, Mermet et moi, avons poussé une reconnaissance vers le nord, jusque sur la hauteur de Saint-Hélen. C'est une espèce de belvédère d'où la vue s'étend sur un vaste horizon, sombre et monotone au midi et à l'est. Au nord, s'élèvent les côtes de l'Océan, décrivant une longue ligne droite et bleue. Un peu au nord-est, grâce à l'interruption des hauteurs, nous avons entrevu la baie de Cancale. Les eaux, frappées par le soleil, resplendissaient vivement et décrivaient une barre lumineuse, qui nous les faisait distinguer de la côte bleuâtre de Normandie. A l'ouest, nous voyions Dinan là-bas avec ses hautes flèches, à demi voilées de ces

«a JOURNAL

vapeurs qui flottent sur les villes, dans le lointain des plaines. Dans la même direction, des maisons de campagne toutes blanches se détachaient sur un fond sombre, invariablement accompagnées d'une to'uffe de sapins, qui apparaissent comme un énorme géant noir faisant sentinelle pour la garde du foyer. Tout autour de l'horizon perçaient des clochers aigus s' élevant de distance en distance, comme les tours de cet immense rempart. Je suis enchanté de cette course pour m' avoir ouvert ce grand panorama, mais surtout pour m' avoir fait entrevoir l'Océan.

Le 30. Oh! c'est un beau spectacle à ravir la pensée,

que cette immense circulation de vie qui s'opère dans l'ample sein de la nature; de cette vie qui sourd d'une fontaine invisible et gonfle les veines de cet univers. Obéissant à son mouvement d'ascension, elle monte de règne en règne toujours s' épurant et s'ennoblissant, pour faire battre enfin le cœur de l'homme qui est le centre où ses mille courants viennent aboutir de toutes parts. Là elle est mise en contact avec la Divinité ; là, comme sur l'autel où l'on brûle l'encens, elle s'évapore, par un sacrifice ineffable, dans le sein de Dieu. Il me semble qu'il y aurait des choses profondes et merveilleuses à dire sur le sacrifice de la nature dans le cœur de l'homme et l'immolation eucharistique dans ce même cœur. La simultanéité de ces deux sacrifices et l'absorption de l'un dans l'autre sur le même autel, ce rendez-

L1E MAURICE DE GUERIN. tS

vouB de Dieu et de toute la création dans l'humanité ouvriiait, ce nie semble, de grandes vues en liauteur et en profondeur. Sublimitas et profundum.

Le 31. — L'amour qui parle, chante, gémit dans une partie de la création, se révèle dans l'autre moitié sous la forme des fleurs. Toute cette floraison si riche de formes, de couleurs, de parfums, qui resplendit dans la campagne, c'est l'expression de l'amour, c'est l'amour lui-même qui célèbre ses doux mystères dans le sein de chaque fleur. La branche fleurie, l'oiseau qui vient s'y percher pour chanter ou y bâtir son nid, l'homme qui regarde la branche et l'oiseau, sont mus par le même principe à divers degrés de perfection. Je lisais dans Herder que les fleurs périssent aussitôt après la fécondation, que les oiseaux perdent leur chant, leur gaieté, quelques-uns les vives couleurs de leur plumage après la saison des nids, que l'homme décline rapidement vers la vieillesse après l'âge des passions. Il y a beaucoup à méditer sur cette loi de dépérissement intimement liée à la loi de l'amour et de la reproduction.

Le 2 avril. — Les nuages nous ont jeté de la pluie tout le long du jour. Elle est tombée tantôt par ondées violentes, tantôt par rosées fines bruissant légèrement. Les merles, les fauvettes, tous les oiseaux chanteurs sifllent, gazouillent, rossignolent nonobstant. Les nuages laissent parfois de grandes clai-

rières dans le ciel, par où le soleil précipite des torrents de lumière. Alors les nuages qui font la lisière s'illuminent, leurs files successives et fuyant au loin se retirent de proche en proche, mais par nuances affaiblies et dégradées en raison de leur éloignement, jusqu'à ce qu'enfin les rayons vont mourir sur une masse énorme qui se tient immobile aux confins de l'horizon sud-est, blanchissant ses saillies et laissant dans l'ombre les parties rentrantes de ses anfractuosités.

Le II. — Matinée toute pluvieuse. Le pdntempa prend une mauvaise tournure. Vers une heure, le ciel s'est déridé et nous avons eu quelques moments de sérénité et de chaleur pénétrante. Maintenant les nuages recommencent à envahir. J'ai vu leurs tètes grises se lever sur l'horizon; en moins de rien, nous aurons perdu l'azur. Ils sont en fuite vers l'orient, j'aime assez cette attitude fuyarde des nuages : il y en a qui semblent se regarder comme pour se porter un défi de vitesse.

Le 5. — Journée belle à souhait. Des nuages, mais seulement autant qu'il en faut pour faire paysage au ciel. Ils affectent de plus en plus leurs formes d'été. Leurs groupes divers se tiennent immobiles sous le soleil comme les troupeaux de moutons dans les pâturages, quand il fait grand chaud. J'ai vu une hirondelle et j'ai entendu bourdonner les

abeilles sur les fleurs. En m'asseyant au soleil pour me pénétrer jusqu'à la moelle du divin printemps, j'ai ressenti quelques-unes de mes impressions d'enfance : un moment, j'ai considéré le ciel avec ses nuagey, la terre avec ses bois, ses chants, ses bourdonnements, comme je faisais alors. Ce renouvellement du premier aspect des choses, de la physionomie qu'on leur a trouvée avec les premiers regards, esi, à mon avis, une des plus douces réactions de l'enfance sur le courant de la vie.

Mon Dieu , que fait donc mon âme d'aller se prendre ainsi à des douceurs si fugitives, le vendredi saint, en ce jour tout plein de votre mort et de notre rédemption ! Il y a en moi je ne sais quel damnable esprit qui me suscite de grands dégoûts et me i)0usse, pour ainsi dire, à la révolte contre les saints exercices et le recueillement de l'àme qui doivent nous préparer aux grandes solennités de la foi. Nous sommes en retraite depuis deux jours, et je ne fais que m'ennuyer, me ronger avec je ne sais quelles pensées et m'aigrir même contre les pratiques de la retraite. Oh ! je reconnais bien là le vieux ferment dont je n'ai pas encore bien neltoyt iii on àme !

Le 10. — La grande lete est de trois jours derrière nous. Un anniversaire de moins à la mort et ii la résurrection du Sauveur. Chaque année emporte ses solennités ) quand donc viendra la fête éternelle/

— J'ai été témoin de quelque chose de bien toucliant ; François nous a amené un de ses amis qu'il a gagné à la foi. Ce néophyte a suivi les exercices de notre retraite, et, le jour de Pâques, il a communié avec nous. François était aux anges. C'est un grand mérite qu'il s'est fait là. François est tout jeune, il a à peine vingt ans. M. de La M... en a trente et est marié. Il y a quelque chose de très-touchant et comme de naïf de la part de M. de La M... à se laisser ainsi mener à Dieu par un tout jeune homme; et cette amitié si jeune qui se fait apôtre chez François n'est pas moins belle et touchante. Ils sont voisins de campagne, travaillent souvent ensemble et s'adressent des vers charmants sur leurs événements de famille ou d'amitié.

J'ai lu avec la plus vive délectation Lucrèce Borgia. Tout ce qui part de Hugo, il va sans dire que c'est remarquable et portant quelque forte empreinte. Il y a dans la trempe de son génie quelque chose de si surprenant, si éclatant, si étourdissantç qu'après la lecture de son œuvre, drame, ode ou roman, on demeure tout ébahi, l'àme profondément remuée et la tête grandement échauffée, du moins. Toutes ses compositions ébranlent quelques fibres des plus intimes de l'humanité ou s'enfoncent dans quelque profondeur. Lucrèce Borgia est allée bien avant. Il a raison, Hugo, quand il dit dans l'avertissement que ce drame sera sa principale date littéraire. En effet, il me semble que son génie s'est

comme incarné dans cette œuvre. J'y trouve au plus haut degré d'exaltation les deux génies qui sont en possession de son âme : l'un fougueux, bondissant, excessif dans ses impétuosités, se plaisant aux choses étranges, effrayantes, courant les aventures périlleuses et fantastiques où il y aura du sang répandu et des rencontres à faire dresser les cheveux, fataliste parce que ses écarts l'emportent trop haut dans l'idéal de l'humanité sans l'approcher assez de Dieu; l'autre, calme, suave, plein de tendresse quoique peu plaintif, saisissant dans l'homme ce qu'il y a de plus pur, de plus élevé, de plus fécond en vertu et en douceur. Les Odes et Bdlladca, Notre-Dame de Paris, Ilernam , Ilan d'Islande, les Feuilles d'Automne, sont tous frappés à cette double euipreinte. Ces contrastes de son âme tendent à se dégager de plus en plus, à se mettre en relief plus évidemment. Il les a formulés dans l'avertissement de son nouveau drame et les a jetés en création sublime dans le drame même. Il nous fera des choses magnifiques avec ce dualisme; mais i fera grand mal s'il veut les faire passer en usage ^:our d'autres que pour lui.

Le 15. — Enfin j'ai vu l'Océan. G... * et moi nous îcmmes mis en route, jeudi, à une heure, par un

i. M. Edmond de Cazalès, fils du célèbre orateur de lAssembléa consutuante.

beau temps et un vent fra'is. Nous avions sept lieues à faire ; mais nous étions tellement ravis de nous voir en marche vers la mer que nous avions peu de souci de la longueur du chemin. G..., lui, a poussé un cri de joie : cette course à pied lui rappelait son voyage dans le midi de l'Allemagne et la Suisse, qu'il a fait pédestrement. Il goûte beaucoup cette façon d'aller : « Dans cet humble équipage, me disait-il, le voyageur se mêle au peuple ; il entre dans les hôtelleries pour se rafraîchir ou se délasser, il couche dans les chaumières, il accoste les voyageurs comme lui, et ces rencontres fortuites sur la poudre d'un grand chemin, ces hommes qui s'en vont chacun où Dieu le mène , entraînent quelquefois des confidences touchantes. » Puis il me parlait avec ravissement des beaux lacs et des grandes montagnes. A Châteauneuf, charmant petit village, une belle vue se déploya : d'un côté, au nord-ouest, c'étaient des étages de collines chargées de bois et portant chacune sa maison blanche, et, aux défauts des collines, la Rance, qui s'épanchait largement, éblouissante comme une glace au soleil : de l'autre, à l'est, une plaine bien cultivée et assez découverte allait se perdre à l'horizon. Quel ques points de verdure précoce reluisaient par-ci parlà, et, à la couleur rouge et animée des bois, on reconnaissait que la vie et la chaleur montaient :-rx front de la nature, et qu'elle était toute prête à s'épanouir. Ce grand spectacle, embelli de tous les prestiges du soleil, amena notre conversation sur i'étiul«

et l'adoration de la natuie. Je fus ravi d'entendre C... exprimer précisément ce que j'ai au fond de l'âme sur ce sujet. Il ajouta : <i Ce grand mystère de la bonté de Dieu qui se manifeste à tous, bons et méchants, par ce déploiement des beautés et des richesses naturelles, est, à mon avis, un grand motif d'espérance pour la destinée des hommes dans l'autre vie. » La pensée de la mort qui nous apparut à travers ces réflexions nous sembla si douce et si consolante, que nous nous prîmes à désirer de mourir. Nous avions ôté à la mort ce masque hideux que la peur des mauvaises consciences lui a plaqué sur le visage , et elle nous souriait. iN'en serait-il pas de même pour tous, si l'on était ému d'un brin d'amour pour les choses célestes ou même seulement d'un peu de curiosité? Il me disait encore : « J'ai été comblé des plus grandes grâces, j'en ai abusé prodigieusement, et j'ai cependant une telle confiance en Dieu que je me tiens sûr de mon salut. >» Nous poussâmes notre conversation bien avant dans ce champ. Puis nous vînmes à nous conter notre vie intérieure, nos luttes, notre manière de prendre la vie, etc. Peu à peu la causerie s'en alla vers les poètes et l'amour. G... sait bien des choses sur Lamartine, il a le bonheur d'être son ami; il en sait long sur l'amour, il a longtemps et beaucoup aimé, et il aime encore, mais avec un commencement de désenchantement. Lamartine, Hugo, Nodier et le reste nous menèrent aux portes de Saint-Malo, endormant à moitié la cruelle

souflrance de mes pieds pressurés et déchirés dans des bottes trop étroites. Un peu après le coucher du soleil nous nous trouvâmes en face de la ville. Elle nous apparut tout à coup au détour d'une rue de Saint-Servan. Ce qui me frappa d'abord , ce fut une rangée de vaisseaux dont les corps énormes présentaient un front noir et de formes à peine saisissables dans l'ombre, mais dont la mâture et les cordages /élevant dans le ciel dessinaient comme des broderies dans la lumière vespérale. Derrière ces vaisseaux nous apercevions une masse noire cerclée de remparts. C'était Saint-Malo, vrai nid d'oiseaux de mer; et plus loin, sans que nous pussions rien découvrir, une grande voix monotone : c'était l'Océan. Nous arrivâmes à la ville par la plage, à la faveur de la marée basse; nous prîmes notre logement à l'hôtel de France, d'où l'on a vue sur la mer, et, pour la première fois de ma vie, îe m'endormis ayant l'Océan à deux cents pas de mon lit et sous le charme de la grande merveille. Le lendemain, vite à la mer. La marée commençait à monter, nous eûmes cependant le temps de faire à pied le tour de la roche qui porte Saint-Malo. Ce que j'éprouvai, en plongeant mes regards dans cet infini, serait assez difficile à formuler. L'âme ne suffit pas à ce spectacle, elle s'effare à cette grande apparition et ne sait plus où elle va. Je me souviens pourtant que j'ai pensé d'abord à Dieu, puis au déluge, à Colomb, aux continents par delà l'abîme, aux naufrages, aux combats de mer, à

Byron, à René, qui s'embarqua à Saint-Malo et qui, emporté sur ces mêmes flots que je contemplais, attachait ses regards à la lucarne grillée où luisait la lampe de la religieuse. Au reste, cette première visite a été si courte et l'impression si fougueuse, si désordonnée, qu'il ne m'en est resté rien de bien sûr et de bien reposé dans l'âme. Après trois heures qui s'en allèrent comme un instant, nous partîmes par une petite embarcation qui remontait la Rance jusqu'à Dinan, et achevâmes d'arriver à pied, le corps un peu souffrant, mais ïàm^ lieureuse.

Le 22. — J'ai trébuché rudement et j*ai grand'peine à me remettre de mon trouble. Tout travail esimpossible avec ces sortes d'agitations. Tout devient amer, tant on a le goût du fiel à la bouche. Est-ce ma faute? Un peu, peut-être. Je ne devrais point prendre ces choses si vivement; mais il faut avouer nussi qu'à moins d'avoir complètement anéanti son âme, de l'avoir pressée, serrée, tordue de façon à ne pas y laisser une goutte d'amour de l'indépendance, il est difficile d'étoulTer ce cri de la liberté ou de l'orgueil, comme on voudra. Cette petite aventure est d'un très-mauvais augure pour ma nouvelle vie: si une épreuve si légère a mis à bout ma patience et toutes mes bonnes résolutions, je n'ai pas giand'chose à espérer de ma résignation à venir. Le désenchantement m'a saisi de nouveau : tout ce qui me riait hier me fait aujourd'hui la grimace; tout ce qui

était blanc est noir, ce qui était limpide est trouble : mon âme

N'est plus qu'une onde obscure où le sable a monté.

C'est un malheur d'être ainsi fait. 11 faut que mon bonheur soit pur et accompli de tout point; la moindre tache me le défigure, un nuage noir sur le ciel me gâte tout le firmament. C'est une folie, car il n'y a pas de ces bonheurs-là dans ce monde, et la plus malavisée de toutes les folies ; mais il paraît que c'est ma condition d'être aussi mal partagé en illusions qu'en réalités. Fiatl fiât !

Le 23, — Le réveil de la végétation est prodigieusement lent. J'ai presque de l'humeur contre la nature, qui semble prendre plaisir à nous faire perdre patience. Les mélèzes, les bouleaux, deux pieds de lilas que nous avons au jardin, les rosiers et les haies d'aubépine, portent à peine quelque verdure; tout le reste est sombre et dort presque comme en hiver, sauf quelques hêtres qui, plus printaniers que leurs frères, commencent à se nuancer sur la masse noire de la plantation qui borde l'étang. Au reste, tous les oiseaux sont arrivés, les rossignols chantent nuit el jour, le soleil luit à merveille, les insectes ailés bourdonnent et tourbillonnent; c'est partout de la vie et de la joie , excepté chez moi. Je ne sais par quel bizaire contraste j'ai plus de mal à vivre depuis quelques jours que dans les jours d'hiver où cepen-

dant je n'étais pas peu en peine. Je me fais l'eiïet il'un arbre mort au milieu d'un bois tout verdoyant.

Le 2/i. — Achevé de lire la PîojsCot,ogie végilalcy par Candolle, 3 vol. in-8°. Le premier traite de la nutrition, le deuxième de la reproduction, le troisième de l'induence des agents extérieurs. Malgré la chimie, qui est pour beaucoup dans cet ouvrage, surtout dans le premier volume, et dont je n'entends pas un mot, j'ai pris un vif plaisir à cette lecture. Un monde tout nouveau s'est ouvert devant moi, un peu vague, il est vrai, et sans que j'y aie fait plus d'un demi-pas; mais quoi qu'il en soit, ce n'est pas un petit bonheur que de s'ouvrir une nouvelle perspective dans la contemplation de ce monde et de soupçonner quelque chose de la vie et de la beauté de la nature. Un nombre infini de détails m'ont échappé, mais l'impression qui me reste est précieuse. Elle a redoublé mon attrait pour l'observation des choses naturelles et m'a fait pencher vers une source inépuisable de consolations et de poésie. Oh ! quel bonheur ce doit être dans le ciel , puisque la plus petite vue de l'ordre et de l'énergie vitale de notre globe si menu nous délecte si profondément. D'un autre côté, la peine et l'angoisse augmentent : on se heurte tous les jours la tète contre des phénomènes qu'on ne comprend pas, des phénomènes vulgaires, et c'est d'autant plus cruel. Mais il faut prendre patience en vue de raveuir et accoutumer son âme à savoir vivre de peu.

Le 25. — Il vient de pleuvoir. La nature est fraîche, rayonnante; la terre semble savourer avec volupt»^ .l'eau qui lui apporte la vie. On dirait que le gosier • des oiseaux s'est aussi rafraîchi à cette pluie : leur ichant est plus pur, plus vif, plus éclatant, et vibre ,à merveille dans l'air devenu extrêmement sonore et ^'retentissant. Les rossignols, les bouvreuils, les merles, les grives, les loriots, les pinsons, les roitelets, tout cela chante et se réjouit. Une oie, qui crie comme une trompette, ajoute au charme par le contraste. Les arbres immobiles semblent écouter tous ces bruits. D'innombrables pommiers ileuris paraissent au loin comme des boules de neige: les cerisiers aussi tout blancs se dressent en pyramides ou s'étalent en éventails de fleurs.

Les oiseaux semblent viser parfois à ces effets d'orchestre où tous les instruments se confondent en une masse d'harmonie.

Si l'on pouvait s'identifier au printemps, forcer cette pensée au point de croire aspirer en soi toute la vie, tout l'amour qui fermentent dans la nature, se sentir à la fois fleur, verdure, oiseau, chant, fraîcheur, élasticité, volupté, sérénité! Que serait-ce de moi? Il y a des moments où, à force de se concentrer dans cette idée et de regarder fixement la nature, on croit éprouver quelque chose comme cela.

Le 1" mai. — Dieu, que c'est triste! du vent, de la pluie et du froid. Ce '." mai me fait l'effet d'iiu

jour de noces devenu jour de convoi. Hier au soir c'était la lune, les étoiles, un azur, une limpidité, tine clarté à vous mettre aux anges. Aujourd'hui je .l'ai vu autre chose que les ondées courant dans l'air les unes sur les autres par grandes colonnes qu'un vent fou chasse à outrance devant lui. Je n'ai entendu autre chose que ce même vent gémissant tout autour de moi avec ces gémissements lamentables et sinistres qu'il prend ou apprend je ne sais où : on dirait d'un souffle de malheur, de calamité, de toutes les afflictions que je suppose flotter dans notre atmosphère , ébranlant nos demeures et venant chanter à toutes nos fenêtres ses lugubres prophéties. Ce vent, quel qu'il soit, eu même temps qu'il agitait si tristement mon âme par sa puissance mystérieuse, ébranlait au dehors la nature par son action matérielle, et peut-être aussi par quelque chose de plus : car qui sait si nous savons toute l'étendue des rapports et des entretiens des éléments entre eux ? J'ai vu ce vent, à travers mes vitres, faisant rage contre les arbres, les désespérant. 11 s'abattait parfois sur la forêt avec une telle impétuosité qu'il la bouleversait comme une mer, et que je croyais voir la forêt tout entière pivoter et tournoyer sur ses racines comme un immense tourbillon. Les quatre grands sapins, derrière la maison, recevaient de temps à autre de si rudes coups qu'ils semblaient prendre l'épouvante et poussaient comme des hourras de terreur à faire trembler. Les oiseaux aui s'aventuraient à voler

étaient emportés comme des pailles; je les voyais, marquant à peine leur faible lutte contre le courant et pouvant tout au plus tenir leur ailes étendues, s'en aller à la dérive la plus rapide. Ceux qui restent cachés donnent à peine quelques signes de vie en commençant leur chant qu'ils n'achèvent pas. Les fleurs sont ternies et comme chiffonnées, tout est affligé. Je suis plus triste qu'en hiver. Par ces jourslà, il se révèle au fond de mon âme, dans la partie la plus intime, la plus profonde de sa substance, une sorte de désespoir tout à fait étrange ; c'est comme le délaissement et les ténèbres hors de Dieu. Mon Dieu , comment se fait-il que mon repos soit altéré par ce qui se passe dans l'air, et que la paix de mon âme soit ainsi livrée au caprice des vents? Oh! c'est que je ne sais pas me gouverner, c'est que ma volonté n'est pas unie à la vôtre et, comme il n'y a pas autre chose où elle puisse se prendre, je suis devenu le jouet de tout ce q,ui souffle sur la terre.

Le 3. — Jour réjouissant, plein de soleil, brise tiède, parfums dans l'air; dans l'âme, félicité. La verdure gagne à vue d'oeil; elle s'est élancée du jardin dans les bosquets, elle domine tout le long de l'étang; elle saute, pour ainsi dire, d'arbre en arbre, de hallier en hallier, dans les champs et sur les coteaux, et je la vois qui a déjà atteint la forêt et commence à s'épancher sur son large dos. Bientôt elle aura débordé aussi loin que l'œil peut aller, et tous

ces grands espaces clos par l'horizon seront ondoyant, et mugissants comme une vaste mer, une mer d'éme raude. Encore quelques jours et nous aurons toute la pompe, tout le déploiement du règne végétal.

Le 7. — Je reçois à l'instant une lettre et des vers de mon cher François \ en réponse à la pièce que je lui avais adressée. C'est une amitié bien douce que j'ai faite là. François est une des âmes les plus fraîches, les plus limpides, les plus consolantes que j'aie jamais connues. De plus, il est poëte, et ce n'est pas possible autrement; et poëte, non par effort et travail de l'esprit, comme il y en a tant, mais par expansion et parole naturelle. Gela s'en va de chez lui comme l'eau de la fontaine. Son amitié m'est d'autant plus chère et je comprends d'autant plus son talent que je suis loin de mériter l'une et d'approcher de l'autre. Je lui ressemble si peu! mais je trouve ma consolation à penser que l'amitié naît des contrastes.

Le 9. — Cinq ou six jours de soleil sans l'ombre d'un nuage. Le développement de la verdure est presque achevé. La nature a mis dehors toutes ses parures. Elle en est à ce point unique de fraîcheur, de pureté, de grâce, qu'il faut se hâter de

i. M. François du Breil de Marzan, auteur de la Famille ei V Autel.

saisir, car il passe vite. Les feuilles ouvertes d'hier sont tendres comme la rosée et d'une verdure transparente; j'ose à peine y toucher de peur de les flétrir. Cependant avant-hier j'en ai arraché quelques-unes avec lilie, des feuilles de hêtre, pour en faire un plat, à l'exemple des Bernardins. Ge n'est pas mauvais, il y a quelque saveur, mais c'est un peu dur. J'avais vraiment des remords d'arracher ces pauvres feuilles à peine nées. Elles auraient vécu feur vie, se seraient réjouies au soleil et balancées au vent. Je pensais à tout cela tandis que je les coupais, et cependant ma main n'en allait pas moins ravageant les rameaux. Au reste, tout en commettant cette petite cruauté, j'avais avec Élie un de ces entretiens qui reviennent de temps à autre, toujours avec charme et allégement de l'âme. En nous en allant, notre panier plein, nous nous promettions de cueillir des feuilles de temps en temps, faisant allusion à notre causeiie.

La Chênaie me fait l'elTet d'une vieille bien ridée et bien chenue, redevenue par la baguette des fées jeune fille de seize ans et des plus gracieuses. Elle a toute la fraîcheur, tout l'éclat, tout le charme mystérieux de la viiginité. Mais, mon Dieu, que cela durera peu ! M. Féli nous montrait hier des feuilles déjà percées et échancrées par les insectes.

il a plu toute la nuit. Surcroît de verdure et de vie. Je me suis promené vers les 7 heures le long de l'étang. Les arbres penchés sur l'eau s'égouttaient

lentement et chaque goutte tombait sur la surface unie avec un petit retentissement qui avait queUjue chose de plaintif. On eût dit que les arbres ayant pleuré toute la nuit laissaient tomber leurs dernières larmes.

« Savez-vous, nous disait M. Féli dans la soirée d'avant-hier, pourquoi l'homme est la plus souffrante des créatures? C'est qu'il a un pied dans le fini et l'autre dans l'infini, et qu'il est écartelé, non pas à quatre chevaux, comme dans des temps horribles, mais à deux mondes. »

Il nous disait encore en entendant sonner la pendule : « Si on disait à cette pendule qu'elle aura la tète coupée dans un instant, elle n'en sonnerait pas moins son heure jusqu'à ce que l'instant fût venu. Mes enfants, soyez comme la pendule : quoi qu'il doive arriver, sonnez toujours votre heure. »

Le 22. — 11 n'y a plus Je lleuis aux arbres. Leur mission d'amour accomplie, elles sont mortes, comme une mère qui périt en donnant la vie. Les fruits ont noué, ils aspirent l'énergie vitale et reproductrice qui doit mettre sur pied de nouveaux individus. Une génération innombrable estactuelic;ment suspendue aux branches de tous les arbres, aux fibres des plus humbles graminées, comme des enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables dans leur nombre et leur diversité, sont là suspendus entre ïe ciel et la terre dans leur berceau et livrés au vent

qui a la charge de bercer ces créatures. Les forêts futures se balancent imperceptibles aux forêts vivantes. La nature est tout entière aux soins de son hr mense maternité.

Le 23. — iN'ous sommes parvenus à lancer sur l'étang une vieille chaloupe que nous avons retirée de la vase où elle était ensevelie depuis plus d'un an. Elle nous a bien coûté à réparer, mais nous sommes bien payés de nos peines par le plaisir que nous prenons cà nos petites navigations. Cette chaloupe a appartenu à un bâtiment suédois. Qui sait les mers qu'elle a courues? Eùt-elle fait le tour du monde, elle n'en pourrira pas moins sur une petite flaque d'eau.

Le 12 juin. — Ces vingt jours se sont passés misérablement, et si misérablement que je n'ai pas eu le courage d'écrire un mot ici ni ailleurs. Le mal m'a ressaisi avec une extrême violence et m'a comme réduit à l'extrémité. C'est comparable à ce que j'ai souffert de plus rude par le passé. Une lettre d'Eugénie, qui m'est arrivée dans le plus fort de l'accès m'a fait grand bien, mais il fallait que la crise eût son cours... Mon Dieu et mon bon ange, ayez pitié do moi, préservez-moi de pareilles souffrances !

Le 13. — Sans la verdure, on se croirait en décembre. La belle saison s'en est allée je ne sais où.

Le so\eil y perdra son nom, il fait froid à grelotter. Ce maudit vent d'ouest a envahi le ciel avec ses innombrables troupeaux de nuages et nous inonde de j)luie. On croirait voir passer l'hiver là-haut, avec son triste cortège. Rien de plus affligeant que ce contraste de la terre verdoyante, de ce tapis si riche, si merveilleusement diapré que le printemps a tendu sur la surface de la terre pour y poser ses beaux pieds, avec la voûte céleste toute noircie par de» nuages pluvieux. Je me figure un mariage célébré dans une éghse tendue de noir. Oh! d'ailleurs, même dans les plus beaux jours, quelle dlllérence du ciel breton à celui de notre Midi! Ici l'été dans ses jours de solennité a toujours quelque chose de triste, de voilé, de borné. C'est comme un avare qui se met en frais, il y a de la ladrerie dans sa magnificence. Vive notre ciel du Languedoc, si libéral en lumière, si bleu, si largement arqué 1

Le 15. — Si range dream! J'ai rêvé que je me trouvais seul dans une vaste cathédrale. J'étais là sous l'impression de la présence de Dieu et dans cet état de l'âme où l'on n'a plus conscience que de Dieu et de soi-même, lorsqu'une voix s'est élevée. Celle voix était infiniment douce, une voix de femme et qui poui'tant remplissait toute l'église comme eût pu faire un grand concert. Je l'ai reconnue aussitôt, c'était la voix de L.. , silvcr-sirect sounding.

Le 19. — Trois nuits de suite la même figure m'est apparue. Que faut-il penser de cela?

Le 23. — « Je sens bien que je suis une pauvre créature qui ai peu d'esprit. » Oh ! que c'est bien dit, mon cher Bernardin! Comme tu as bien rendu le sentiment d'une âme qu'on s'efforce d'élever au-dessus de sa sphère et qui, pénétrée de son impuissance, s'écrie : Je sens bien que je suis une pauvre créature, comme tu fais dire à Virginie. Il y a bien longtemps que je me répète ces paroles; c'est le résumé de tous mes travaux, de toute ma vie. Oh! si je n'étais pauvre que de ce côté, encore passe ; mais c'est que ma pauvreté est presque universelle, oui universelle, et que je ne tirerai jamais grand'chosc de bon de ma tête, non pas pour moi, mais pour ceux qui ont droit d'attendre quelque chose de moi. C'est là ce qui me désole. Je me suis trompé de chemin. J'aurais pu faire quelque chose d'utile en prenant une direction tout opposée. Impossible de pousser les expériences plus loin que je ne l'ai fait. Celle que je suis en train de parfaire sera sans réplique. Après cela, qui pourrait dire ce qu'il adviendra de moi? Le fil invisible de la Providence me tirera toujours du meilleur côte.

Le 28. — J'ai bien des choses à dire, allons au plus pressé. J'ai là une irritation qui veut parler et se faire jour à travers tout le reste. J'ai tant pâti dans

mon âme que je devrais être à l'épreuve des pi(|ùres d'épingle, s'il en allait de l'âme comme du corps qui s'endurcit aux coups comme le fer sous le marteau. Mais pour elle, c'est tout au rebours. Je désirerais vivement'...

Le h juillet. — J'ai reçu le coup de grâce. Me voiià bien et dûment atteint et convaincu de la plus lourde maladresse qui se puisse imaginer. Je regarde cette histoire-là comme un jugement sans appel, et tant mieux d'un côté : cela m'apprendra à me priser enfin ce que je vaux. Le taux de mon évaluation est désormais fixé, et par experts. Voilà ce que c'est que d'-î^couter les vaines pensées : je me disais bien que tôt ou tard mal m'en prendrait, je me suis moqué de moi-même, j'ai fait le fanfaron et aujourd'hui nie voilà repoussé honteusement dans mes lignes. Oh ! je jure bien par ce que j'ai souiïert et par le respect que je dois à mon âme, que c'est là ma dernière sortie. Je veux mebairicader chez moi, m'y murer pour m'ùter toute tentation, ne bougeant pas plus qu'un terme, dussé-je sécher sur pied. J'ai lu quelque part que des milliers d'animalcules nagent à l'aise dans une goutte d'eau ; la circonférence de mon domaine intellectuel est à peu près égale, je crois, à celle de la goutte, et j'y suis seul : n'ai-je pas sujetd'ètre heureux sans inquiéter davantage mon repos par des rêves d'ambition? Ohl

1. La fin de la phrase est effacée daus le inamiscrit original.

oui, mon petit monde, ma petite gouttelette imperceptible, tu es à moi seul et désormais à toi seule jp Berai, S'il se rencontre quelque vivant aussi menu que moi qui me prie de lui donner entrée, j'exercerai volontiers l'hospitalité, je le recevrai cordialement, plein de reconnaissance pour la sympathie qui l'aura fait frapper à ma porte; je le promènerai par toute ma demeure, livrant tous les détails à sa curiosité, comme on le ferait d'un palais; nous causerons avec charme de mille petites, petites choses, qui seront grandes affaires pour nous : bonheurs, peines, travaux, découvertes, philosophie, poésie, tout cela passera dans nos entretiens, mais dans des proportions convenables à l'étendue infiniment bornée de nos conceptions et à l'exiguïté de nos âmes. Après nous être donné à cœur-joie de causeries et d'amitiés, je reconduirai mon hôte jusqu'à la porte et, lui laissant un baiser et un adieu (deux choses touchantes qui vont de compagnie), je pousserai les verroux et me tiendrai coi dans mon univers microscopique, jusqu'à ce que le marteau m'avertisse encore qu'il y a au dehors une pensée qui pense à moi.

Le 17. — Hier, j'ai vu les hirondelles voler dans les nues, présage de sérénité qui ne m'a pas trompé. J'écris sur le déclin d'une belle journée, bien éclatante, bien chaude, après un mois et demi de nuages et de froidure ; mais ce beau soleil , qui me fait ordinairement tant de bien, a cassé sur moi comme un

astre éteint; il m'a laissé comme il m'a trouvé, froid, glacé, insensible à toute impression extérieure, et souffrant dans le peu de moi qui vit encore des épreuves stériles et misérables. Ma vie intérieure dépérit chaque jour, je m'enfonce je ne sais dans quel abîme et je dois être arrivé déjà à une grande profondeur, car la lumière ne m'arrive presque plus et je sens le froid qui me gagne. Oh ! je sais bien ce qui m'entraîne, je l'ai toujours dit et le dirai aujourd'hui plus fort que jamais en tombant : c'est la désolante conviction de mon impuissance, c'est cette impuissance fatale, vérité dont j'ai apporté ici le germe et qui a tellement grossi durant ces huit mois qu'elle a fini par m' accabler, me renverser et me précipiter dans une chute dont je ne connais pas les bornes. Oui, je tombe, c'est bien sûr, car je ne vois plus ce que je voyais, je n'éprouve plus ce que j'éprouvais.

Le 1" août. — Depuis quelque temps, comme un pécheur converti , je m'eiïorce d'aimer ce que je liaïssais et de haïr ce que j'aimais. J'ai fait abjuration solennelle de poésie, de contemplation, de toute ma vie idéale. Je me suis promis de vivre bien paisiblement dans un petit monde de ma façon d'où j'ai banni tous les beaux fantômes qui faisaient foule dans celui que j'habitais auparavant. J'ai pensé qu'une existence ciiconscrite dans un cercle bien étroit de réalité, confinée comme la fourmi dans un petit trou

creusé dans le sable, me vaudrait mieux que ces courses aventureuses et stériles de ma pensée dans un monde dont je suis décidément repoussé. Mais hélas! il est écrit que ma pauvre imagination n'aura pas où se reposer ici-bas. Ce petit coin que je lui avais choisi dans les réalités, afin qu'elle pût s'y endormir, la rejette comme a fait la sphère idéale. Que devenir dans cet état de suspension entre deux sphères, dans cette région où la pensée ne se soutient que parce qu'elle est également repoussée par toutes les deux?

Le 12. — Je ne reviens plus ici qu'à de longs intervalles, parce que les heures douces et expansives ne me reviennent plus que de loin en loin. Un tel froid a saisi mon âme que tout ce qui y tombe s'y engourdit aussitôt. Je ne sais quelle paralysie m'a frappé; je ne sais quelle insouciance, plus pénible cent fois que la sensibilité la plus nerveuse, me fait passer des semaines entières sans prendre garde à rien.

Le 1/j. — Après une longue série de jours éclatants, j'aime assez à trouver un beau matin le ciel tendu de gris et toute la nature se reposant en quelque sorte de ses jours de fête dans un calme mélancolique. G'estbien cela aujourd'hui. Un voile immense, immobile, sans le moindre pli, couvre toute la face du ciel; l'horizon porte une couronne de vapeurs

bleuâtres; pas un souflle dans l'air. Tous les bruits qui s'élèvent dans le lointain delà campagne arrivent à l'oreille à la faveur de ce silence : ce sont des chants de laboureur, des voix d'enfants, des piaulements et des refrains d'animaux, et de temps à autre un chien qui aboie je ne sais où et des coqs qui se répondent conune des sentinelles. Au dedans de moi, tout aussi est calme et reposé. Un voile gris et un peu triste s'est étendu sur mon âme, comme ont fait les nuages paisibles sur la nature. Un grand silence s'est établi, et j'entends comme les voix dt mille souvenirs doux et touchants, qui s'élèvent dans le lointain du passé et viennent bruire à mon oreille.

Le 25. — Il y aura demain un an que je partis pour R..., avec Eugénie. Doux anniversaire. Demain sera aussi pour moi un jour de voyage. Je vais à La Brousse paï>ser quelques jours d'amitié et de consol?tion chez mon cher François.

Le 1" septembre. — Mon Dieu, voilà donc comment finissent toutes choses : des regrets, des larmes! Voici une heure que je suis de retour d'un petit voyage charmant, et je pleure comme un enfant, et je me consume à regretter un bonheur que j'aurais dû prendre sans m'y attacher, sachant qu'il devait être fort court; mais c'est toujours ainsi. Toutes les fois que je rencontre quelque petit bonheur,

c'est une désolation quand il faut nous séparer, parce que je sais que je vais retomber dans moi-même et reprendre ma routine douloureuse.

Le 3. — Me voilà aux prises avec une position terrible, moi, le plus débile de tous les caractères, la plus timide de toutes les volontés.

Le 26. — Les souvenirs qui se rattachent aux choses de la nature

l'ioërmel, 1" octobre.

Je ne sais ce qui m'arrêta tout court au beau milieu de ma phrase ; mais je voulais exprimer ce qui me venait à l'âme, à l'aspect d'un brouillard épais qui pesait sur la campagne. Quand le soleil fut monté un peu haut sur l'horizon, je vis toute cette brume s'éclaircir insensiblement, se pénétrer de lumière et commencer son mouvement d'ascension vers le ciel oii elle finit bientôt par s'évanouir. / ne se passa pas un quart d'heure avant que la plus belle sérénité ne se fît ; mais quelque temps après que le centre de l'horizon fut débarrassé, je voyais encore quelques traînées de brume courir sur les crêtes lointaines comme les derniers fuyards d'une armée en déroute, et c'était à cela que se rattachaient mon souvenir et ma phrase inachevée. L'an-

DE MAURW:B de OUERIN, 49

née dernière, à pareille époque, je regardais aussi les brouillards s'élever dans le ciel et décuifTer les montagnes, et ce spectacle prenait dans ces régions majestueuses un caractère de grandeur infinie. Ou eût cru voir s'envoler les ténèbres antiques. Dieu enlever de sa main, comme un statuaire, la toile qui voilait son œuvre, et la terre exposée dans toute la pureté de ses formes premières aux rayons du premier soleil. Mais ce n'est pas encore là le fin mot de mon souvenir. Souvent, au moment où le broui^' . J commençait à se détacher de la terre et à devenir diaphane, et que moi, le front collé sur mes vitres, je regardais faire le brouillard, une robe bleue... ~ Mon Dieu, que le ciel est beau ce soir ! Tout eu ec-ivaut j'ai tourné la tète vers la fenêtre et mon regcid a été inondé de teintes si douces, si molles, m veloutées; j'ai vu tant de choses merveilleuses à l'horizon, que je n'ai pu m'empêcher de jeter ici cette exclamation de ravissement. C'est le crépuscule d'automne dans toute sa mélancolie. Les toufies lointaines des bois limitent merveilleusement, par leur panache majestueux et leurs ondulations capricieuses, la portée de la vue. Les arbres qui s'isolent, soit par leur position, soit par la grandeur de leur taille, présentent des physionomies, des caractères, je dirais presque des visages qui semblent exprimer comme les passions muettes et les choses inconnues qui se passent peut-être sous l'écorce de ces êtres immobiles. Ils semblent, avec leurs attitudes et leurs airs de tête,

SO J0URN4L

jouer je ne sais quelle scène mystérieuse aux lueurs du soir. Chaque jour, depuis que je suis ici, le crépuscule me donne de ces représentations magnifiques.

— Une robe bleue , dis-je, passait rapidement dans la brume et disparaissait dans ces ténèbres blanches, comme l'oiseau azuré qui file si vite le long des étangs et des ruisseaux. Quelquefois cette apparition fuyait en chantant et laissait derrière elle comme une traînée de notes argentines qui se déroulaient avec une rapidité et une mélodie ineffables. Un quart d'heure après, quand l'atmosphère était nettoyée et que la queue traînante du brouillard rampait encore sur les cimes des montagnes les plus reculées, je voyais rentrer L... d'un pas lent et l'air sérieux comme un philosophe qui revient de la méditatioii.

— J'ai pleuré pour des départs l'année dernière et cette année-ci, presque date pour date. Il ne faut point comparer ces regrets, ils sont de nature trop diverse : ils ne se ressemblent que par la profondeur. Tous deux sont inexprimables. Si je voulais à toute force les mettre en parallèle, je dîiais que l'aiz passé, au mois de septembre, à deux heures de l'après-midi, par un beau soleil, j'ai dit adieu à ce Donheur qui se rencontre à un certain passage du chemin de la vie, vous mène quelques lieues vous entretenant de choses ravissantes avec des paroles d'ange, et puis tout d'un coup, vienne un carrefour, prend la gauche s'il vous faut prendre la droite.

disant avec une douceur railleuse : « Voyai^eur! adieu, voyageur, fais bonne route. » Et j'ajouterais que cette année, au mois de septembre, à quatre heures du soir, par un temps gris et brumeux, j'ai embrassé pour le quitter un homme que j'aime de cette allection ardente et qui ne ressemble à nulle autie, allumée au fond de l'âme je ne sais par quelle étrange puissance réservée aux hommes de génie. M. Féli m'a mené dans la vie neuf mois durant, au bout desquels le fatal carrefour s'est rencontré. — L'habitude de vivre avec lui faisait que je ne prenais pas garde à ce ({ui se passait dans mon âme; mais depuis que je ne le vois plus, j'y ai trouvé connue un grand déchirement qui s'est fait au moment de la séparation.

Le 2. — Six heures du soir. C'est le moment où les souvenirs me reviennent par milliers, comme les oiseaux qui, à la même heure, accourent en foule au rendez-vous qu'ils se sont donné sur un grand peuplier où ils ramagent confusément jusqu'à ce que la nuit les endorme. Le coucher du soleil est ravissant. Les nuages, qui l'ont escorté vers l'occident, s'ouvrent à l'horizon comme un groupe de courtisans qui voient venir le roi , et puis se referment sur son passage. Le soleil couché, quelques-uns de ces nuages s'en reviennent et remontent dans le ciel, emportant les plus belles couleurs. Les plus lourds restent là aux portes du palais, comme une compagnie de gardes

aux cuirasses dorées. Ces nuages ne touchent pas tout à fait à l'horizon : une bande lumineuse qui va s'effilant par les extrémités court entre eux et la ligne bleue de la terre. Quelques peupliers grêles et lointains, qui semblent sortir de cette ligne bleue et dont la taille élancée se détache parfaitement sur la pureté de la bande lumineuse, figurent les mâts de navires à l'ancre sur l'horizon de la mer.

Le k. — Si je savais un peu de dessin, j'aurais emporté quelque chose de notre course d'hier à Josselin. J'ai enfin contemplé un vieux château de baron. Des tours énormes, des remparts cyclopéens enserrent dans leur ceinture massive l'architecture la plus gracieuse, la plus déliée, la plus frêle en apparence, un de ces rêves du moyen âge brodés en l'air sur la pierre avec la délicatesse de l'aiguille des fées. Quand il y a du crépuscule, prenez une feuille dont les insectes ont dévoré le parenchyme, et considérez à la lumière mourante ce réseau de fibres et de nervures délicates, vous aurez comme une miniature des délicieuses fantaisies de l'art gothique.

Le 5. — Les plus belles journées, les plus douce:^ études ne peuvent assoupir en moi cette pensée inquiète et gagneuse qui fait le fond de l'humanité.

Le ili. — Tandis que je vais poursuivant un essaim de vaines pensées comme un homme qui n'a

pas à s'inquiéter de plus, tout mon avenir se renverse. On m'a dit qu'il fallait m'en retourner au monde. Chose bizarre! je me suis surpris cent fois à regretter la vie étrange qu'on y mène, et aujourd'hui que la solitude et la retraite m'ont donné congé, le monde me fait horreur. Oii ! c'est (|ue ma place était bien ici, et, malgré mes caprices et mes boutades mondaines, j'y tenais par le fond de l'âme. Je commençais à voir clair dans ma destinée, et voilà que je recommence à n'y plus rien comprendre. Mon Dieu ! pourtant, c'est bien cruel. Que voulez-vous donc faire de moi parmi les hommes? Que deviendrai-je dans ce tourbillon, moi, la plus faible des créatures ? Oh ! je reconnais bien là mon épreuve. Je croyais être assez convaincu de mon impuissance, de ma débilité, de la constitution maladive et incomplète de mon organisation morale; hélas! il paraît que je ne suis pas assez persuadé, puisque je suis renvoyé au grand destructeur de toute joie intérieiM'e, de toute noble énergie, de toute naïve espérance, le monde.

Le 2/i. — Certes, c'est une vive jouissance qu'une course parmi les champs. Quel bonheur de jeter Das cette lourde chaîne de la vie habituelle et de s'échapper dans la campagne où l'on respire à l'ais;); où l'on savoure la noble volupté d'une indépendance de quelques heures, où le c<r;ur s'élève et les pensées tournent à la contemplation, où l'on est tout

ravi de se trouver, soi, homme, seul à seul avec la nature. Nous avons lait le tour d'un étang qui a bien deux lieues de circuit : de longtemps je n'avais pris tant de plaisir à une course. La vue des eaux me charme toujours infiniment, et aujourd'hui tout était à souhait pour m'encbanter. Cet étang, d'ut>e belle étendue, s'épanche entre deux bois dont les lisières décrivent des lignes irrégulières, mais d'autant plus gracieuses. Au déclin du jour, c'était quelque chose d'infiniment mélancolique que cette nappe d'eau verte et vague, et la couleur pâle des bois qui commencent à se dépouiller, et la teinte grise du ciel où passaient silencieusement des bandes de corbeaux et de canards sauvages. Mille pensées d'une tristesse douce me sont venues : je me suis souvenu que dans mon enfance j'aimais à m'asseoir à la môme heure sur le parapet de la terrasse du Gayla et à regarder passer les oiseaux qui s'en allaient chercher un gîte pour la nuit.

Le Val, 7 décembre.

Après un an de calme parfait, sauf les tempêtes intérieures, dont il ne faut pas accuser la solitude, car elle m'a enveloppé de tant de paix et de silence qu'une âme moins inquiète que la mienne se serait délicieusement endormie; après un an, dis-je, de ce calme accompli, ma fortune, qui m'avait laissé entrer dans la maison sainte pour y prendre un peu

(le repos, a frappé à la porte pour me rappeler; car elle n'avait pas poursuivi son cliemiii , ruais s'était assise sur le seuil, attendant que j'eusse repris assez de forces pour me ren)ettre en voyage, u Ta halte est assez longue, m'a-t-elle dit, allons, en route! » Et elle m'a pris par la main, et la \oilà de nouveau en marche comme ces pauvres femmes qu'on rencontre sur les chemins, menant un enfant qui les suit d'un air désolé. Mais quelle est ma folie de me plaindre, et n'y a-t-il pas au monde d'autres souffrances que les miennes à arroser de mes larmes? Je dirai désormais aux sources de mes pleuis : « Fermez-vous; » et au Seigneur: « Seigneur, n'écoutez pas mes plaintes, » toutes les fois que je serai tenté d'invoquer le Seigneur et mes larmes pour moimême ; car il est bon (jue je soullre, moi qui ne puis rien acheter dans le ciel par le mérite de mes actions, et qui n'y gagnerai quelque chose que par la vertu des souffrances, comme toutes les âmes faibles. Ces âmes n'ont pas d'ailes pour s'élever au ciel, et le Seigneur qui veut cependant qu'elles y viennent leur envoie du secours : il les place sur un bûcher d'é()ines et fait descendre le feu de la douleur; le bois consumé, il s'élance vers le ciel comme une va|)eur blanche, semblable à ces colombes qui prenaient leur vol parmi les flammes mourantes du bûcher des martyrs. C'est l'âme qui a consommé son sacrifice, et que le feu des tribulations a rendue assez légère pour qu'elle puisse s'élever au ciel, comme une f}i-

mée. Le bois est lourd et immobile; meltez-y le feu, une partie de lui-même s'élèvera jusqu'aux nues.

Je suis de ces âmes, Seigneur; je ne dois donc pas verser des larmes pour éteindre mon bûcher. Mais je répandrai des pleurs à grands flots pour ceux rjui soulTrent et qui ne devraient pas souiïrir. J'en répandrai surtout pour Celui qui est aujourd'hui en proie aux plus profondes amertumes et qui a fait tant de bien qu'il semblait déjà surabonder de mérites sans qu'il eût besoin d'en gagner de nouveaux par la voie des souffrances. Je pleurerai sur lui et sur ceux qui lui font du mal, et qui m'en ont fait aussi par contre-coup. Jésus-Christ ayant répandu la vertu inappréciable de son sang sur ses bourreaux, c'est bien la moindre chose que les hommes laissent tomber leurs larmes sur leurs ennemis.

Je consacrerai ces larmes et les trésors de souvenirs que j'emporte de ce toit bienheureux de La Chênaie, qui a protégé durant un an ma vie, cachée dans le sein d'un prêtre que les hommes comptent parmi leurs gloires sur la terre, et que les saints réclament comme un des leurs dans le ciel. Quoique ma douleui soit bien amère, je ne suspendrai pas ma haipe aux saules des fleuves, parce que le chrétien, au contraire de l'Israélite, doit chanter le cantique du Seigneur et de l'homme du Seigneur, dans la terre étrangère.

Et voyez combien ' la Providence est pleine ' e

?.. On peut chercher dans notre première édition, t. 1, p. 83-1)7,

bonté pour moi ! De peur que le passage subit de l'air doux et tempéré de la vie religieuse à la zonf; torride du inonde n'éprouvât trop mon âme, elle m'a amené, au sortir du saint asile, dans une maison élevée sur les confins des deux régions, où, sans être de la solitude, on n'appartient pas encore au morde; une maison dont les croisées s'ouvrent, d'un cùlé, sur la plaine où s'agite le tumulte des hommes, et de l'autre sur le désert où chantent les serviteurs de Dieu. Je veux coucher ici l'histoire du séjour que j'y ferai, car les jours qui passent sous ce toit sont pleins de bonheur, et je sais que dans l'avenir je me retournerai fréquemment pour relire les félicités passées. — Un homme pieux et poëte*, une femme dont l'âme va si bien à la sienne qu'on dirait d'une seule mais dédoublée; une enfant qui s'appelle Marie, comme sa mère, et qui laisse, comme une étoile, percer les premiers rayons de son amour et de son intelligence à travers le nuage blanc de l'enfance ; une vie simple, dans une maison antique; l'Océan qui vient le matin et le soir nous apporter ses accords; enfin un voyageur qui descend du Carmel pour se rendre à Babylone et qui a posé à la porte son bâton et ses sandales, pour s'asseoir à la table

une variante de la fin de ce fragment et des quatre fragments qui suivent. Nous substituons cette fois, au texte du Cahier Vert, une version que l'auteur avait écrite ensuite sur des feuilles volantes, et qu'il eût préférée lui-même sans aucun doute. i. Hippolyte La Morvonnais, auteur de la Thébaide des Grèves.

hospitalière : voilà de quoi composer un poëme biblique, si j'étais bon à décrire les choses comme à les sentir.

Le 8. — Hier, le vent d'ouest souillait avec furie. J'ai vu l'Océan agité, mais ce désordre, quelque sublime qu'il soit, est loin de valoir, à mon avis, le spectacle de la mer sereine et bleue. Mais pourquoi avancer que l'un ne vaut pas l'autre? Qui pourrait mesurer ces deux sublimités et dire : « La seconde dépasse la première? » Disons seulement : « Mon âme se complaît mieux dans la sérénité que dans l'orage. »

Hier, c'était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de l'Asie. L'entrée de la baie est comme barrée par une chaîne d'îlots de granit : il fallait voir les lames courir à l'assaut et se lancer follement contre ces masses avec d'effroyables clameurs; il fallait les voir prendre leur course et faire à qui franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri; les autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une blancheur éblouissante, et se retiraient avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur.

Nous étions témoins de ces luttes étranges, du haut

d'une falaise où nous avions peine à tenir contre les secousses du vent. Le tumulte immense de la mer, la course bruyante des vagues, celle non moins rapide, mais silencieuse, des nuages, les oiseaux de cnarine qui flottaient dans le ciel, balançant leur corps grêle L.itre deux ailes arquées et d'une envergure démesurée, tout cet ensemble d'harmonies sauvages et retentissantes qui venaient converger à l'âme de deux êtres hauts de cinq pieds, plantés sur la crête d'une falaise, secoués cohime deux feuilles par l'énergie du vent, et, dans celte immensité, pas ■plus apparents que deux oiseaux perchés sur une motte de terre. Oh! c'était quelque chose d'étrange et d'admirable, un de ces moments d'agitation sublime et de rêverie profonde tout ensemble, où l'àme et ^a nature se dressent de tonte leur hauteur l'une en face de l'autre.

De la hauteur, nous descendîmes dans une gorge qui ouvre une retraite marine, comme savaient en décrire les anciens, cà quelques flots paisibles qui viennent s'y endormir en murmurant, tand's que leurs frères insensés battent les écueils et lut'.ent entre eux. Des quartiers énormes de granit gris, bariolés de mousses blanches, sont répandus ea désordre sur le penchant de la colline qui a ouvert cette anse en se creusant. On dirait, tant étrangement ils sont posés et tant ils inclinent vers la chute, qu'un gé-ant s'est amusé un jour à les précipiter du haut de la côte et qu'ils se sont arrêtes là où un obstacle

s'est rencontré, les uns k quelques pas du point de départ, les autres à mi-côte; mais encore semblentils plutôt suspendus qu'arrêtés, ou plutôt ils paraissent rouler toujours. Le bruit des vents et des flots, qui s'engouffre dans cet enfoncement sonore, y rend les plus belles harmonies. Nous y fîmes une halte assez longue, appuyés sur nos bâtons et tout émerveillés.

Le 9. — La lune luisait encore avec quelques étoiles quand la cloche nous a appelés à la messe= J'aime particulièrement cette messe matinale qui se iit entre les dernières lueurs des étoiles et les premiers rayons du soleil.

Le soir, Hippolyte et moi avons pris le long des côtes. Nous voulions voir quel est l'Océan sur la fin d'un jour de décembre gris et calme. La brume nous voilait le lointain des eaux, mais donnait assez d'espace à la vue pour laisser soupçonner l'infini. Nous étions postés sur une pointe qui porte une hutte de douanier, et nous nous tenions adossés à la hutte. A droite, un bois répandu sur le penchant de la côte étalait dans une lueur pâle ses rameaux nus et effilés quisilllaient légèrement. A gauche, bien loin, la tour des Ébihens tantôt disparaissait à moitié comme noyée dans les ombres, tantôt reparaissait avec une faible lueur au front, quand un rayon furtif du crépuscule parvenait à tromper les nuages. Le hrmt de la mer était calme et rêveur comme aMX plus beaux

jours; seulement il avait quelque chose déplus plaintif. Notre oreille suivait ce bruit qui se développait sur toute la longueur de la côte, et nous ne reprenions haleine qu'après que la lame qui l'avait épariché s'était retirée pour faire place à celle qui suivait, ("est, je crois, de la voix grave et profonde que roule la lame qui déferle et du bruit grêle et pierreux de la lame qui s'en va en froissant légèrement le sable elles coquillages, que naît ce timbre extraordinaire du chant de la mer. Mais pourquoi décomposer cette musique? Je ne dirai jamais rien qui vaille là-dessus, car je n'entends rien à l'analyse; revenons donc au sentiment.

L'ombre s'épaississait autour de nous et nous ne songions pas à partir, car l'harmonie de la mer allait «'agrandissant à mesure que tout se taisait sur la terre et que la nuit déployait ses mystères. Semblables à ces statues que les anciens plaçaient sur les promontoires, nous demeurions immobiles, comme fascinés et liés par le charme de l'Océan et de la nuit. Nous ne donnions d'autre signe de vie que de lever la tête lorsque nous entendions passer l'aile sifllante des canards sauvages.

La suite de mes errantes fortunes m'a amené sur un cap solitaire de Bretagne pour y rêver tout un soir d'automne. Là se sont tus durant quelques heures tous ces bruits intérieurs qui ne se sont jamais bien calmés depuis que la première tempête a'est élevée dans mon sein. Là, toutes les mélanco-

«a JOURNAL

lies douces et célestes sont entrées en troupe dans mon âme avec les accords de l'Océan, et mon âme a erré comme dans un paradis de rêveries. Oh ! qu\nd j'aurai quitté le Val et versé mes larmes d'adicu dans le sein de votre amitié, quand je serai à f aris, où il n'y a ni val ni Océan, ni âmes comme vous, quand j'irai seul arec mes tristesses et mon âme encline à se désespérer, oh! combien je verserai de pleurs au souvenir de nos soirées, car le bonheur, c'est la pluie fme et douce qui pénètre l'âme, mais qui en jaillit après eu sources de larmes.

Le 20. — Je n'ai jamais goûté avec autant d'intimité et de recueillement le bonheur de la vie de famille. Jamais ce parfum qui circule dans tous les appartements d'une maison pieuse et heureuse ne m'a si bien enveloppé. C'est comme un nuage d'encens invisible que je respire sans cesse. Tous ces menus détails de la vie intime dont l'enchaînement constitue la journée sont pour moi autant de nuances d'un charme continu qui va se développant d'un bout à l'autre du jour.

Le salut du matin qui renouvelle en quelque sorte le plaisir de la première arrivée, car la formule avec laquelle on s'aborde est à peu près la même, et d'ailleurs la séoTiration de la nuit imite assez bien les séparations plus longues, comme elles étant pleine de dangers et d'incertitudes; le déjeuner, repas dans

lequel on fête immédiatement le bonheur de s'être retrouvé; la promenade qui suit, sorte de salut et d'adoration que nous allons rendre à la nature; notre rentrée et notre clôture dans une chambre toute lambrissée à l'antique, donnant sur la mer, inaccessible au bruit du ménage, en un mot, vrai sanctuaire de travail; le diner qui nous est annoncé, non par le son de la cloche qui lappelle tro[) le collège ou la grande maison, mais par une voix douce ; la gaieté, les vives plaisanteries, les causeries ondoyantes qui flottent sans cesse durant le repas; le feu pétillant de branches sèches autour duquel nous pressons nos chaises immédiatement après; les douces choses qui se disent à la chaleur de la flamme qui bruit tandis que nous causons, et, s'il fait soleil, la promenade au bord de la mer qui voit venir à elle une mère, son enfant dans les bras, le père de cet enfant et un étranger, ces deux-ci un bâton à la main; les lèvres roses de la petite fille qui parlent en même temps que les flots, quelquefois les larmes qu'elle verse, et les cris de la douleur enfantine sur le rivage de la mer; nos pensées à nous, en considérant la mère et l'enfant qui se sourient, ou l'enfant qui pleure et la mère qui tâche de l'apaiser avec la douceur de ses caresses et de sa voix ; l'Océan qui va toujours roulant son train de vagues et de bruits; les branches mortes que nous coupons en nous en allant çà et là dans le taillis, pour allumer au retour un feu prompt et vif; ce petit travail de bûcheron qui nous rapproche de

la nature et nous rappelle l'ardeur singulière de M. Féli pour le même labeur ; les heures d'étude et d'épanché ment poétique, qui nous mènent jusqu'au souper; ce repas qui nous appelle avec la même douce voix et se passe dans les mêmes joies que le dîner, mais moins éclatantes, parce que le soir voile iOut, tempère tout; la soirée qui s'ouvre par l'éclat d'un feu joyeux, et, de lecture en lecture, de causeries en causeries, va expirer dans le sommeil ; à tous les charmes d'une telle journée ajoutez je ne sais quel rayonnement angélique, quel prestige de paix, de fraîcheur et d'innocence, que répandent la tête blonde, les yeux bleus, la voix argentine, les ris, les petites moues pleines d'intelligence d'un enfant qui, j'en suis sûr, fait envie à plus d'un ange, qui vous enchante, vous séduit, vous fait raffoler avec un léger mouvement de ses lèvres, tant il y a de puissance dans la faiblesse! à tout cela ajoutez enfin les rêves de l'imagination, et vous serez loin encore d'avoir atteint la mesure de toutes ces félicités intimes.

Le 21. — Depuis quelques jours le temps est au pire. La pluie tombe et le vent souffle par rafales, mais avec une telle furie qu'il semble que tout va s'en aller en proie à ces giboulées redoutables. Voilà trois nuits de suite que je suis réveillé en sursaut par v.n de ces grains qui passent régulièrement vers l'heure de minuit. Ils livrent à la maison un si furieux assaut que tout est mis en tremblement et frissonne

dans l'inlérieur. Je me dresse à moitié sur mon lit et j'écoute passer l'ouragan, et mille pensées (pii dormaient, les unes à la surface, les autres au plus profond de mon âme, s'agitent et se lèvent.

Tous les bruits de la nature : les vents, ces haleines formidables d'une bouche inconnue, qui mettent or jeu les innombrables instruments disposés dans lej plaines, sur les montagnes, dans le creux des vallées ou réunis en masse dans les forêts; les eaux, qui possèdent une échelle de voix d'une étendue si démesurée , à partir du bruissement d'une fontaine dans la mousse jusqu'aux immenses harmonies de l'Océan ; le tonnerre, voix de cette mer qui flotte sur nos tètes; le frôlement des feuilles sèches, s'il vient à passer un homme ou un vent follet; enfin, car il faut bien s'arrêter dans cette énumération qui serait infinie, cette émission continuelle de bruits, cette rumeur des éléments toujours flottante, dilatent ma pensée en d'étranges rêveries et me jettent en des étonnements dont je ne puis revenir. La voix de la nature a pris un tel em[)ire sur moi que je parviens rarement à me dégager de la préoccupation habituelle qu'elle m'impose, et que j'essaye en vain de faire le sourd. Mais s'éveiller à minuit, aux cri? de la tempête, être assailli dans les ténèbres par une harmonie sauvage et furieuse qui bouleverse le paisible empire de la nuit, c'est quelque chose d'incomparable en fait d'impressions étranges; c'est 1.* volupté dans la terreur.

Moidreiix, 2 janvier 1834

Je terminais ainsi avant-liier au son* une lettre à Frédéric :

« Je vous écris dans les dernières heures de 1833. Il y a je ne sais quelle tristesse solennelle dans cette agonie de l'année. J'ai le cœur plein de pensées étranges et lamentables, car la tempête rugit au dehors, et l'année expire dans les convulsions d'une nuit sombre et orageuse. »

J'ai souffert étrangement tout le long de cette soirée. L'incroyable rapidité de la fuite de la vie, le mystère de nos destinées, les terribles questions que le doute adresse parfois aux hommes les mieux affermis dans leur croyance, enfm cet état qui revient pour moi assez souvent, dans lequel l'âme, comme Lénore, se sent emportée bride abattue vers je ne sais quelles régions lugubres, tout cela s'était emparé de moi. Dans la même soirée j'ai reçu la confirmation d'une nouvelle qui bruissait autour de nous depuis quelques jours : la défaite d'un grand homme qui a rendu sa plume comme les braves rendent leur épée, l'indignation dans le cœur et les larmes aux yeux. Pauvre M. Féli! vous m'avez souvent pressé contre votre sein, j'ai respiré votre âme, et mon regaid tiniide et indigne a plongé jusqu'au fond de votre cœur; car il y avait des jours où vous deveniez si transparent, si limpide, qu'on voyait jusqu'au fond de vous,

comme dans la plus claire fontaine. Oh! quelle douleur s'empare de moi quand je vous vois si méconnu, et souiïrant tant de mal pour tout le bien que vous avez voulu faire! Quel homme mieux que vous a pu dire au Seigneur : « Le zèle de votre maison me dévore? » et vous avez été réputé parmi ceux que Satan envoie pour jeter l'alarme dans la maison du Seigneur M

Au Val, '20 janvier.

J'ai passé trois semaines h Mordreux*, au sein d'une famille, la plus paisible, la plus unie, la plus bénie du ciel, qui se puisse imaginer. Et cependant, dans ce calme, dans cette douce monotonie de la vie familière, mes jours étaient animés intérieuiement, si bien que je ne trois pas avoir jamais éprouvé une pareille inquiétude de cœur et de tète. Je ne sais quel étrange attendrissement s'était emparé de tout mon être et me tirait les larmes des yeux pour un rien, comme il arrive aux petits enfants et aux vieillards. Mon sein se gonflait à tout moment, et mon âme s'épanchait en eUe-même en élans intiraes, en eiïu-

i. La fin de la page est effacée dans le manuscrit original, ex ies deux feuillets suivants ont été enlevés sans doute par Guérin luimôme.

2. Chez M. de La Villéon, beau-père d'Hippolyte La Morvonnai».

sions de larmes et de paroles intérieures. Je ressentais comme une molle fatigue qui appesantissait mes yeux et liait parfois tous mes membres. Je ne mangeais plus qu'à contre-cœur, bien que l'appétit me pressât; car je suivais des pensées qui m'enivraient d'une telle douceur, et le bonheur de mon âme communiquait à mon corps je ne sais quelle aise si sensible, qu'il répugnait à un acte qui le dégradait d'une si noble Nolupté. Je m'efforçais bien de résister k cette exaltation dangereuse, à cette impétuosité de sentiment dont je sentais le péril; mais j'étais trop en proie pour me sauver, et, selon toutes les apparences, c'en était fait de moi, si je n'eusse trouvé une puissante diversion dans la contemplation de la nature. Je me mis à la considérer encore plus attentivement que de coutume, et par degrés la fermentation s'adoucit, car il sortait des champs, des flots, des bois une vertu suave et bienfaisante qui me pénétrait et tournait tous mes transports en rêves mélancoliques. Cette fusion des impressions calmes de la nature aveales rêveries orageuses du cœur, engendra une disposition d'àme que je voud'rais retenir longtemps, car elle est des plus désirables pour u.n rêveur inquiet comme moi. C'est comme une extase tempérée et tranquille qui ravit l'âme hors d'elle-même sans lui ôter la l'inscience d'une tristesse permanente et un peu orageuse. Il arrive aussi que l'âme est pénétrée insensiblement d'une langueur qui assoupit toute la vivacité des facultés intellectuelles et l'endort dans un

demi -sommeil vide de toute pensée, dans lequel néanmoins elle se sent la puissance de rêver les plus belles choses. D'autres fois, c'est comme un nuage aux teintes molles qui se répand sur l'âme et y jette cette ombre douce qui invite au recueillement et au repos. Aussi les inquiétudes, les ardeurs, toute la foule turbulente qui bruit dans la cité intérieure faitelle silence, quelquefois se prend à prier et finit toujours par s'arranger pour le repos. Rien ne peut figurei plus fidèlement cet état de l'âme, que le soir qui tombe en ce moment. Des nuages gris, mais légèrement argentés par les bords, sont répandus également sur toute la face du ciel. Le soleil, qui s'est retiré il y a peu d'instants, a laissé derrière lui assez de lumière pour tempérer quelque temps les noires ombres et adoucir en quelque sorte la chute de la nuit. Les vents se taisent, et l'Océan paisible ne m'envoie, quand je vais l'écouter sur le seuil de la porte, qu'un murmure mélodieux qui s'épanche dans l'âme comme une belle vague sur la grève. Les oiseaux, gagnés les premiers par l'influence nocturne, se dirigent vers les bois et font sifller leurs ailes dans les nuages. Le taillis qui couvre toute la pente de la côte du Val, retentissant tout le jour du ramage du roitelet, du bilïïement gai du pivert et des cris divers d'une multitude d'oiseaux, n'a plus aucun bruit dans ses sentiers ni sous ses fourrés, si ce n'est le piaulement aigu jeté par les merles qui jouent entre eux et se poursuivent, tandis (jue les autres oiseaux ont déjà

le cou sous l'aile. Le bruit des hommes, qui se taisent toujours les derniers, va s'eiïaçant sur la face des champs. La rumeur générale s'éteint, et l'on n'entend guère venir de clameurs que des bourgs et des hameaux, où il y a, jusque bien avant dans la nuit, des enfants qui crient et des chiens qui aboient. Le silence m'enveloppe, tout aspire au repos, excepté ma plume qui trouble peut-être le sommeil de quelque atome vivant, endormi dans les plis de mon cahier, car elle fait son petit bruit en écrivant ces vaines pensées. Et alors, qu'elle cesse : car ce que j'écris, ce que j'ai écrit et ce que j'écrirai ne vaudra jamais le sommeil d'un atome.

10 heures du soir. — Dernière promenade, dernière visite à la mer, aux côtes, à tout ce magnifique paysage qui m'enchante depuis deux mois. L'hiver nous sourit avec toute la grâce du printemps, et nous donne des jours qui font chanter les oiseaux et pousser la verdure aux rosiers dans les jardins, aux églantiers dans les bois et aux chèvrefeuilles le long des murs et des rochers où ils grimpent. Sur les deux heures, nous avons pris ce sentier qui circule avec tant de grâce parmi les ajoncs fleuris et les rudes gazons des falaises, longe les champs de blé, s'incline vers les ravines, s'insinue entre les haies et s'élance hardiment vers les roches les plus hautaines. Le but do la piomenade était un promontoire qui domine la baie deQuatre-Vaux. La mer brillait de tout son éclat

et brisait à cent pieds au-dessous de nous avec des bruits qui passaient par nos âmes en montant vers le ciel. Vers l'horizon, des barques de pécheurs épanouissaient sur l'azur leurs voiles d'une blanciieur éclatante, et nos regards allaient alternativement de cette petite flotte à une autre plus nombreuse qui se balançait avec des chants, plus près de nous; c'était une foule innombrable d'oiseaux de marine qui faisaient gaiement leur pèche et nous réjouissaient la vue par l'éclat de leur plumage et l'élégance de leur port sur les (lots. Ces oiseaux, ces voiles, la beauté du jour, la sérénité universelle, donnaient un air de fête à l'Océan et remplissaient mon âme d'un enthousiasme joyeux, malgré le fonds d'idées tristes que j'avais apporté sur notre promontoire. Cependant je me livrais de toute la loice de mon regard à la contemplation des caps, des rochers, des îles, m'effoiçant d'en lever connue une empreinte et de la transporter dans mon âme. Au retour, j'ai foulé religieusement, et avec un regret à chaque pas, ce sentier qui m'a mené si souvent à de si belles contemplations et en âi douce compagnie. Il est si plein de charmes ce sentier quand il arrive dans le taillis et qu'il s'avance entre des coudrieis qui le dominent et une haie de buis qui croît librement en broussailles! Là, la joi; que m'avait communiquée la nature a expiré et j'ai été pris delà mélancolie du départ. Demain fera pou-r moi de cette mer, de ces côtes, de ces bois, de tant de charmes que j'y ai goûtés, un songe, une pensée

flottante que je contemplerai avec une autre pensée. Et pour prendre de ces doux lieux autant que je pouvais et comme s'il eût été en leur pouvoir de se donner à moi, je les suppliais intérieurement de se graver en mon âme, d'envoyer en moi quelque chose d'eux-mêmes qui ne passât point. En même temps j'écartais les branches des buis, des buissons, des fourrés épais, et j'enfonçais ma tète dans l'intérieur pour respirer les sauvages parfums qu'ils recèlent, pénétrer dans leur intimité et, pour ainsi dire, leur parler dans le cœur.

La soirée s'est passée comme d'habitude en causeries, en lectures. Nous sommes revenus sur le bonheur des jours passés. J'en ai tracé une faible image dans ce cahier, nous l'avons contemplée mélancoliquement comme celle d'un trépassé des plus chers, des plus doux.

Hippoly te est couché. J'écris ceci dans la solitude et le silence de la nuit, à côté d'un feu qui s'éteint. J'ai Hé prêter l'oreille sur la porte aux bruits du deliors. Il y en a peu : l'Océan s'est retiré au loin, il est calme, il dort, on ne l'entend pas. L'Arguenon circule libroment dans les grèves, la lune se promène dans son courant, et ses gués, où les eaux bouillonnent, nous envoient un léger murmure. La brise soupire à peine dans le bois et tout le reste est tranquille.

Adieu, adieu, séjour bien-aimé! Si tu m'aimes et que tu doutes de ma constance, écoute ceci qui te assurera : je perds la moitié de mon âme en perdant

la solitude. J'entre dans le monde avec une secrète horreur.

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