‹ Maurice de GuérinChapitre 17 sur 44 · C.icn , 21 janvier · texte numérisé non relu

C.icn , 21 janvier

Je viens de parcourir quelques rues de cette ville à la lueur de quelques pâles réverbères. Qu'ai-je vu? Les noirs fantômes des églises et de leurs clochers dont je n'ai pu saisir que les masses ; mais le mystère de la nuit qui les enveloppe et n'arrête pas leurs dimensions comme ferait l'éclat du jour, ajoute à leur religion et m'a pénétré d'un sentiment qui vaut mieux, je crois, que celui des formes. Ma pensée s'est élevée indéfiniment vers le ciel avec ces flèches qui semblaient ne point prendre fin, et elle a rodé avec terreur tout autour de ces nefs mornes comme des tombeaux. Voilà tout. 11 y avait foule dans les rues, mais qu'est-ce que la foule dans la nuit, et même le jour? Dans la nuit, j'aime mieux le bruit des vents, et, durant le jour, ces grandes assemblées tantôt silencieuses et tantôt mugissantes, qu'on appelle forêts. D'ailleurs j'ai rencontré de ces hommes qui me font toujours fuir et rentrer au plus vite, des éludiinils qui s'en allaient portant fièrement leurs habits , et respiraient dans tous leurs traits je ne sais quelle expression qui m'intimide et me met en déroute. 0 mon cahier! mon doux ami, combien j'ai senti que je t'aimais en me dégageant de cette multitude. Aussi me voici maintenant à toi quoique la nuit soit bien avancée et que je sois tout brisé de fatigue; tout

à toi pour te conter mes peines et t' entretenir paisiblement dans le secret. Pourrais-je assez revenir sur des souvenirs encore tout trempés de mes larmes et qui demeureront toujours incorruptibles dans mon âme? Ce bon Hippolyte et son adorable Marie ! Je lui avais dit adieu; elle m'avait répondu avec quelques paroles de la plus touchante bonté; j'avais balbutié encore quelques mots et m'étais mis à descendre rapidement l'escalier, croyant qu'elle n'avait pas passé le seuil de la porte et que tout était fini, lorsque j'entendis un nouvel adieu qui me venait d'en haut; je levai la tête et je la vis penchée sur le balustre. Je répondis faiblement, bien faiblement, car sa voix avait achevé ce qui me restait de forces pour retenir mes larmes...

Paris, \" fé.rier.

Mon Dieu, fermez mes yeux, gardez-moi de voir toute cette multitude dont la vue soulève en moi des pensées si amères, si décourageantes. Faites qu'en la traversant je sois sourd au bruit, inaccessible à ces impressions qui m'accablent quand je passe parmi la foule; et pour cela mettez devant mes yeux une image, une vision des choses que j'aime, un champ, un vallon, une lande, le Cayla, le Val, quelque chose de la nature. Je marcherai le regard attaché sur ces douces formes, et je passerai sans ressentir uucuu troissement.

Le 17. — 0 pureté dv;s champs ! J'allais sans cesse montant de la nature à Dieu, et redescendant de Dieu à la nature. C'était là ma vie intérieure mêlée de quelques mélancolies, de quelques tressaillements du cœur, mais qui ne faisaient qu'adoucir ou presser le cours de mes pensées sans les altérer. Rien de souillé n'entrait dans mon âme et je sentais s'accroître les forces de mon intelligence ; car lorsque l'homme intérieur est pur, sa pensée s'élève sans obstacle et va toujours s' approchant de la source de toute force intellectuelle. Je commençais à dominer mes découragements et à prendre cette belle et noble confiance d'un cœur qui se sent l'ami de Dieu et qui ne saurait s'abattre tant ç[u'il s'appuie sur ce sentiment.

Le 16 mars. — 11 se passe maintenant en moi quelque chose de bien étrange. 11 ne m'est peut-être jamais arrivé de recevoir de plus fortes preuves de mon impuissance intellectuelle que dans ces dernières semaines et je vais mon train comme si rien n'était; j'écris intrépidement quantité d'articles qui sont reçus, j'ignore par quel miracle, dans un petit journal. Je ne sais en vérité ce qu'il faut le plus admirer de l'excès de bonté des hommes qui accueillent de si pauvres essais, ou de mon incroyable assurance à lancer de pareilles sottises dans le monde. D'où me vient donc cet extrême courage? Oh ! je puis m' avouer le sentiment qui me l'inspire ; il est pur, il est loua-

ble celui-là, et il arrive si rarement que je puisse contempler face à face une de mes pensées sans avoir à baisser les yeux, que je dois enregistrer ici celle qui me donne une énergie si inusitée. Je travaille uniquement pour mon père et pour mes amie, toute ma force est en eux, et ce n'est pas moi qui travaille, mais eux qui travaillent en moi. Il est vrai que, trois ans durant, ils ont perdu leur peine à me pousser, à m'aiguillonner, et qu'il y avait là de quoi mourir de honte et de remords , si mon âme pouvait élever un sentiment, celui du repentir, par exemple, à quelque degré d'énergie.

Le 23. — Oh ! que je me hâte donc de retenir ici autant qu'il est possible les ravissements de cette journée, que je me hâte d'écrire qu'en ce jour j'ai été heureux du plus sublime bonheur, celui d'un homme qui entrevoit quelque chose des voluptés du ciel, que je me suis senti puissant pour le bien et plein de l'amour de Dieu et des hommes. Oui, il faut se hâter de l'écrire, car ces nobles exaltations durent peu dans mon âme, car demain *

Il me semble insupportable de paraître devant les hommes autre que l'on est devant Dieu. Mon plus rude supplice en ce moment est l'estime que les

i. Il y a une lacune dans le manuscrit : un feuillet manque.

belles âmes font de moi. On dit qu'au jugement dernier le secret des consciences sera révélé à tout l'univers : je voudrais qu'il en fût ainsi de moi dès aujourd'hui et que la vue de mon âme fût ouverte à tous venants.

Le 20 avril. — 0 mon caliier, tu n'es pas pour moi un amas de p;ipier, quelque chose d'insensible, d'inanimé; non, tu es vivant, tu as une âme, une intelligence, de l'amour, de la bonté, de la compassion, de la patience, de la charité, de la sympathie pure et inaltérable. Tu es pour moi ce que je n'ai pas trouvé parmi les hommes, cet être tendre et dévoué qui s'attache à une âme faible et maladive, qui l'enveloppe de son affection, qui seul comprend son langage, devine son cœur, compatit à ses tristesses, s'enivre de ses joies, la fait reposer sur son sein ou s'incline par moments sur elle pour se reposer à son tour; car c'est donner une grande consolation à celui que l'on aime que de s'appuyer sur lui pour prendre du sommeil ou du repos. 11 me faut, à moi, un amour comme celui-là, un amour de compassion. Je n'ai rien qui puisse m'en susciter un comme on en voit tant dans le monde, un amour d'égal à égal, un amour d'âmes pareilles, d'âmes qui vont l'une vers l'autre, parce qu'elles se sont vues réciproquemeni grandes et belles, comme deux étoiles qui, s'étant aperçues des deux bouts du ciel, iraient se rejoindre à travers l'espace. Pour être aimé, tel que je suis, il

faudrait qu'il se rencontrât une ànie qui voulût bien s'incliner vers son inférieure, une âme forte qui pliât le genou devant la plus faible , non pour l'adorer, mais pour la servir, la consoler, la garder, comme on fait pour un malade ; une âme enfin douée d'une sensibilité humble autant que profonde, qui se dépouillât assez de l'orgueil si naturel même à l'amour, pour ensevelir son cœur dans une affection obscure, à laquelle le monde ne comprendrait rien, pour consacrer sa vie à un être débile, languissant et tout intérieur, pour se résoudre à concentrer tous ses rayons sur une fleur sans éclat, chétive et toujours tremblante, qui lui rendrait bien de ces parfums dont la douceur charme et pénètre, mais jamais de ceux qui enivrent et exaltent jusau'à l'heureuse folie du ravissement.

Le 1''' mai. — Toujours à charge, toujouis contraint d'emprunter mon existence. Les lèvres de l'enfant qui vient de naître ont assez d'énergie poui sucer la mamelle, et moi, au plus fort de la jeunesse, je n'ai pas assez de vigueur pour gagner ma subsistance, pour pomper un peu de vie.

Le 7. — Pluie douce. — Il n'y avait pas un souffle dans l'air. La pluie tombait paisiblement avec une monotonie qui ne manquait pas de charme. La feuillée s'inclinait sous l'eau du ciel, et chaque goutte, en frappant les feuilles, leur imorimait une petite oscil-

DE MAURICB DR OUÉRIN. 79

lation qui recommençait sans cesse. C'était comme un frémissement général qui avait saisi les massifs de verdure, un tressaillement de joie et de V()luj)té. L'air, imprégné d'une humidité chaude et chargé de tous les parfums de mai, portait à la langueur el blasait presque à force de mollesse et de senteurs tiède*.

Maintenant tous mes entretiens avec la nature, cette autre consolatrice des adligés, se passent dans un petit jardin de la rue d'Anjou-Saint-Honoré, tout proche de la rue de la Pépinière, Avant-hier au soir, j'avais passé mon bras autour d'un tronc de lilas, et je chantais à demi- voix : Que le Jour me dure^ de J. J. Cet air touchant et mélancolique, mon attitude, le calme de la soirée, et, plus que tout cela, cette habitude qu'a mon âme de résumer le soir toutes ses tristesses, de s'entourer de nuages pâles vers la fin des journées, me jetèrent dans le sentiment profond, intime, immense de ma misère, de mon indigence intérieure. Je me voyais pauvre, bien pauvre, pitoyable et entièrement incapable d'avenir. 11 me semblait en même temps entendre bruire au-dessus de ma tête, bien haut, bien loin, ce monde de pensée et de poésie vers lequel je m'élance si souvent sans pouvoir l'atteindre jamais. Je songeais à ceux de mon âge qui ont assez d'ailes pour y arriver, mais sans jalousie et comuie nous regardons d'ici-bas les élus et leur félicité. Cependant mon âme brûlait, haletait, se débattait contre son impuissance. Il y avait quelque

chose en elle du désespoir et des élancements stériles de la passion chez ces infortunés qui ne peuvent que rêver l'amour et dans leurs songes pressent avec délire contre leur sein un fantôme brûlant. La tige du lilas que j'étreignais s'agitait sous mon bras; je croyais la sentir se remuer spontanément, et toutes ses feuilles, qui frissonnaient, rendaient un ))ruit doux qui me paraissait comme un langage, comme un murmure de lèvres qui balbutient des mots de consolation. 0 mon lilas, je te pressais dans ce moment comme le seul être en ce monde contre qui je pusse appuyer ma chancelante nature, comme le seul capable de souffrir un embrassement de moi, et assez compatissant pour se faire le support de ma misère! De quoi t'ai-je payé? De quelques larmes qui sont tombées sur ta racine.

Le 18. — Ma misère intérieure gagne, je n'ose plus regarder au dedans de moi.

Le 25. — On me blâmera sans doute; mais est-il en mon pouvoir d'exprimer autre chose que ce que j'éprouve? Les expériences s'accumulent, il n'y a plus moyen de douter. Je n'ai plus de refuge que dans la résignation. Je prévoyais bien, quand je mis le pied sur le oremier degré de mes tentatives et d« mes essais, que je m'estimerais heureux de rencontrer, après avoir tout parcouru, non pas un emplacement de médiocre étendue pour asseoir ma vie et

respirer à mon aise, mais un petit trou pour m'y blottir et m'y tenir coi jusqu'à la fin. Ma prévision s'est ponctuellement réalisée : je n'ai plus d'autre asile que la résignation, et je m'y sauve en grande lâte, tout tremblant et éperdu. La résignat'ion, c'est le terrier creusé sous les racines d'un vieux chêne ou dans le défaut de quelque roche, qui met à l'abri la proie fuyante et longtemps poursuivie. Elle enfile rapidement son ouverture étroite et ténébreuse , se tapit au fin fond, et là, tout accroupie et ramasséb sur elle-même, le cœur lui battant à coups redoublés, elle écoute les aboiements lointains de la meute et les cris des chasseurs. Me voilà dans mon terrier. Mais, le danger passé, la pioie regagne les champs, va revoir le soleil et la liberté; elle retourne toute joyeuse à son tapis de serpolet et d'herbes savoureuses, qu'elle a laissé à demi brouté, elle reprend les habitudes de sa vie errante et sauvage. Les blés, les vignes, les taillis, les buissons, les fleurs, sa litière dans une touffe d'herbe ou dans la mousse sous un hallier, ses sommes, ses songes, sa vague et douce existence, tout est à elle de nouveau ; et moi, pour longtemps effarouché, je ne sortirai plus, je demeurerai à tout jamais confiné dans ma souterraine demeure. Faut-il m'en plaindre? Pourquoi le ferais-je? Je trouve au fond de ma cache la sûreté, un certain calme et autant de place qu'il en faut à mon âme pour ses petites évolutions. Un rayon de lumière doux et subiil se glisse chez moi et y eniie-

lient à peu près autant de jour que dans ia cellule iVune abeille. Pour peu que le vent m'apporte de fois à autre quelques bouffées de parfums sauvages, et que mon oreille saisisse quelques accents éloignés des mélodies de la nature, qu'aurai-je à regrettera L'araignée qui se balance, le soir, sur son fil, entre deux feuilles, s'embarrasse-t-elle du vol de l'aigle et des ailes de tous les oiseaux? Et l'imagination de l'oiseau qui couve sa nitée sous un buisson, bien à couvert, a-t-elle regret aux caprices de sa liberté et aux molles ondulations de son vol dans le haut des airs? Je n'ai jamais eu la liberté de l'oiseau, ni ma pensée n'a été aussi heureuse que ses ailes : endormons-nous dans la résignation comme l'oiseau sur son nid.

Le 26. — Pourquoi m'inquiéter en me demandant sans cesse : que ferai-je de ma vie? Je l'ai appliquée à bien des choses, et elle n'a eu de prise sur aucune; avec une apparence d'aptitude, je demeure inutile et je souffre dans une position presque sans ressource. Mais qui sait si, tout superflu que je semble dans la société, Dieu ne soutire pas de moi quelque bien que j'ignore, s'il ne m'a pas donné à l'insu de moi-même quelque vertu, quelque influence secrète pour le bien des hommes? Toutes les fois que je serai poursuivi par cette fatale pensée de mon inutilité et de mon impuissance, je me réfugierai dans celle-ci : que la Providence tire de moi quelque profit et me fait servir

à un usage caché, n'exigeant de moi que mon consentement et ma foi à cette mission qu'elle n'a pas /oulu me révéler. Par cet acquiescement de ma volonté, je féconde le bien imperceptible que j'accomplis, j'y sème des mérites qui germeront secrètement el fleuriront en récompenses célestes dans les champs d'un monde meilleur. Les voies qui mènent les créatures de la terre au ciel ne se resseniblent pas : quelques-unes paraissent s'écarter étrangement, qui néanmoins aboutissent au centre commun; chacune a ses détours, ses coudes, ses dédales mystérieux. Peut-être parmi tous les chemins qui suivent les hommes, y en a-t-il un plus grand nombre qu'on n'a coutume de le croire, qui débouchent dans le ciel, mais je suis persuadé que tous sont difficiles. Quoi qu'il en soit, j'avance dans le mien, qui est fort ténébreux, avec pleine confiance. — Cette pensée constante que j'ignore l'œuvre de bien à laquelle le Seigneur m'applique me disposera à respecter toutes les créatures, à m'incliner devant tous les êtres, à me conduire sur la terre comme dans un temple où toutes choses remplissent un ministère sacré, où les atomes de poussière sont autant de lévites dont les légions innombrables se prosternent et prient dans les fentes du pavé.

Le 10 juin. — Quancl j'entame un sujet, moij amour-propre s'imagine que je fais merveille , et quand j'ai fini je n'apeiçois qu'un mauvais pas-

tiche composé avec des restes de couleur, raclés sur la palette des autres et grossièieuicnt amalgam c. sur la mienne. Mais, au fait, pourquoi me tracasser sans fin avec cette pensée? Je fais de mon mieux, je vais jusqu'où je puis, et au diable le gii'en dira l-on. Cette philosophie est de date récente. Depuis tantôt huit jours, j'ai fait de grands progrès dans l'abnégation, la résignation, le dépouillement de toute haute pensée. Je suis rentré dans ma pauvre petite coque et tâche à m'y arranger de mon mieux , dans la résolution de n'en plus sortir. Je nargue mon imagination qui a voulu voyager par les airs comme la tortue; j'insulte à plaisir mes prétentions, bien que timides, qui crèvent de dépit; je raille avec volupté le moi superbe qui regimbe vainement contre l'aiguillon du sarcasme intérieur; je me mords comme le scorpion dans le brasier pour en finir plus vite.

Le 13. — Et je ne suis pas une dérision, un hochet, quelque chose que les petits enfants poursuivent de leurs moqueries, un être devant qui les plus faibles se redressent, que le pied d'un garçon de dix ans écrase sans que je puisse même me tordre comme le ver sous la roue? Tous les enfants que je rencontre ont comme un instinct avec lequel ils devinent l'imbécillité de mon caractère, et tout aussitôt ils en usent avec moi comme le maître avec l'esclave; leur première idée, dès qu'ils m'aperçoivent, est de me prendre en jouet, de m'agacer avec la mordante naïveté

do leur âge. Je ne leur en veux pas : il est dans leur nature de faire servir à leur divertissement tout ce qui est plus faible que leurs faibles mains.

Au Parc (Eure-fl-Loir), 25 juin.

Gonnnent exprimer ce que j'ai éprouvé en m'enfonçant encore une fois dans la solitude, et dans une solitude qui me rappelle le i)ays de mes plus doux songes, la Bretagne? car ce pays-ci décline beaucoup vers l'ouest et l'on y respire comme des émanations de la bonne contrée. L'aspect des champs est à peu près le même : il y a des chemins creux et couverts de verdure, des sentiers le long des blés, des échaliers, des clôtures d'ajonc, de genêts et de chênes rabougris; on y pétrit d'excellent beurre, et le cidre y coule assez abondamment. Je jouis de cette ressemblance, je m'applique à l'étudier, je ravive une multitude de charmants souvenirs, ce qui, à mon gré, est un des plus doux passe-temps de l'âme. Cependant la pensée inquiète ne s'endort pas; elle m'aiguillonne et me lient sans cesse en haleine, mais ses tracasseries sont moins vives et moins tourmentantes. Allégé d'un fardeau d'inquiétudes matérielles qui m'étoulTait, je m'élève plus librement dans mei imaginations; mais qu'importe? Ce sont toujours des soucis, des doutes, des perplexités; seulement je vais les chercher plus haut et dans un ordre plus vague et moins essentiel. Ce sont des chimères d'avenir qui

paraissent et s'évanouissent, des recheiclies sur ma destinée, de beaux espoiis et des défaillances, un enchaînement étrange de toutes les pensées qui peuvent éclore dans une tête peu féconde, mais toujours en remuement, dans une imagination qui croit et ne croit pas en elle-même, qui se bat et se caresse, qui accueille tous les rêves, toutes les impressions sans s'attacher à rien, et va toujours demandant du nouveau. Quand est-ce donc que je la subjuguerai et que je viendrai à la bonne et simple raison? Si je pouvais me rendre aux sages conseils qui me viennent de tous côtés, je plierais tout ce bagage de folles pensées, et je me mettrais, dépouillé de rêves, mais tranquille, à la suite des autres hommes.

Le 26. — La plus douce hospitalité, l'intimité de la nature que je fréquente librement, l'absence de toute gène, de tout assujettissement; la réalisation de ce bonheur moitié sauvage, moitié social, que je rêvais avec tant d'ardeur h Paris, dans ma chambre étouffée et obscure, je possède tous ces biens et je ne puis m'abandonner tout entier à leur jouissance. Je me figurais qu'aussitôt ici je m'endormirais de ce demi-sommeil d'une vie égale, libre et naturelle; mais que je me connais mal, si j'espère goûier quel- "ue part un plein repos et m'assoupir au doux bruit de l'harmonie qu'on écoute en soi-même lorsque toutes les parties de l'âme se sont mises on accord! Mes facultés, tant intellectuelles que morales, ont

trop d'inégalités pour parvenir jamais à l'équilibre. Je suis ici à l'abri de tout choc extérieur. Dégagé du tumulte social, hors de la portée de ces coups qui me meurtrissent, m'irritent ou m'abattent entièrement, quand je vis au plus épais du monde, le bon ordre se rétablirait en moi, si mon mal me venait tout entier du côté de la société. Elle y est pour beaucoup, je le reconnais au grand sentiment de délivrance que j'éprouve toutes les fois que je m'en écarte; mais la nature de mon âme y entre aussi pour une grande part, la solitude me le prouve aussitôt que je reviens k elle. Alors certaines facultés inquiètes et remuantes se réveillent et relèvent, pour me tourmenter, la faculté de soulTrance auière, les aigreurs, les dépits concentrés, les colères sourdes qui tombent et s'endorment sous le charme puissant de la campagne. Les sensations caressantes qui viennent en foule dans l'isolement, les vives et pénétrantes influences de la nature, flattent et chatouillent la surface de mon âme; mais, en pénétrant à l'intérieur, elles deviennent des irritants qui accroissent la puissance des facultés rêveuses et inquiètes.

Elles sont aussi pour l'âme fatiguée et endolorie, comme la rcsée du matin pour les fleurs à demi flétries par les chaleurs de la veille : elle les ranime et les rafraîchit, mais ce n'est souf ent que pour les livrer plus sensibles encore aux ardeurs du soleil de midi. 0. L. V.

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Le 16 juillet. — Je commence à remarquer au dedans de moi une chose qui adoucit un peu mes misères intimes et qui finira peut-être par me relever à mes propres yeux, c'est le progrès de mon âme dans l'amour et l'inlelligence de la liberté. C'est en 1831 que mon cœur a tiessailli pour la première fois à ce nom. Jusqu'à cette époque, le tempérament de mon âme, débile et tardif, m'avait laissé dans l'insensibilité et l'ignoiance des voluptés de la liberté. Sa puberté s'est enfin déclarée, et les premiers élans de cette vive et puissante faculté se sont portés vers cette vierge; elle a ému mon âme à vingt et un ans, comme une jeune fille inquiétait mon cœur à quatorze, avec des sensations toutes neuves, confuses et d'un trouble délicieux. J'ai passé deux ans et demi borné aux rêveries timides et vagues d'un premier amour qui s'ignore lui-même et se nourrit de peu. Mais depuis quelques mois, j'éprouve des mouvements d'âme violents et, de temps à autre, il me vient comme des bouffées d'une chaleur puissante et enivrante qui se répandent dans mon sein. Les rêves nonchalants et indécis prennent de la consistance el deviennent actifs ; ils se transforment insensiblement en pensées fortes et pleines. Autant j'avais de désirs flottants ettièdes, autant je compte de soifs ardentes. L'instinct est devenu passion.

J'arrive à une époque critique de ma vie intérieure. A un remuement étrange dans mes idée?, à la croissance presque subite de plusieurs de mes

facultés, à l'accéléialion de mon mouvement de vie intérieure, je reconnais l'approclie d'une révolution que j'appelle depuis bien longlemps. Jusqu'ici j'ai laissé faire à mon caprice et au hasard pour la conduite de mes facultés; je les voyais si débiles et de si peu d'espérance que je ne les jugeais pas dignes d'avoir d'autres maîtres, mais elles m'ont détrompé. Ces enfants pâles et chétifs ont pris de la vigueur et du teint; leur constitution indécise et timide s'est enhardie et s'est tirée par un élan vif et soudain des langueurs de sa longue enfance. Je dois songer à leur .lestinée : la révolution interne est nécessaire, je vais embrasser la vie active et dire adieu à mes nonchalances bien-aimées, douces compagnes de mon enfance et de ma jeunesse ; hélas! ce ne sera pas sans avoir la larme à l'œil. Je vais donc enfin exercer sérieusement mes facultés, et ce sera sous l'inspiration et le feu de la pensée brûlante comme une passion qui remplit mon âme, la pensée de la liberté, c'est-àdire du plus grand bonheur et du plus grand progrès de l'humanité. Je ne serai qu'une fourmi portant un fétu à la construction de l'avenir; mais si petites que soient mes forces, elles n'en seront pas moins animées par une large et sainte pensée qui ne laisse jamais fléchir l'âme qu'elle hhbite, qui l'épure, l'élend et suffit à son bonheur : une pensée qui est à tous et dont chacun est fier ; la pensée qui pousse le siècle devant elle, la plus belle et la plus puissante après celle de Dieu, la pensée de la liberté.

fO JOURNAL

Quand je sors pour la promenade, bien disposé et débarrassé de tout souci, je sens poindre au fond de mon âme, dès les premiers pas, une joie d'un ordre inaccoutumé et d'une vivacité singulière. A mesure q ue je gagne dans la campagne, elle monte et s'étend, tantôt avec un progrès très-rapide, tantôt lentement, suivant les accidents de la course et le temps qu'il i7ie faut pour arriver au plus beau de ma promenade. Aussitôt que j'y suis parvenu, que je me suis posté à ma fantaisie et toujours de manière à recevoir au vif et de toutes parts les impressions de l'horizon qui m'entoure, ce sentiment progressif d'une indéfinissable volupté acquiert sa plénitude, se répand dans tout mon être et le comble.

Le h août. — Paris va me ressaisir, maïs plus fort, plus courageux, plus en état de toutes manières d'y soutenir l'oppression de la vie. Durant six semaines que j'ai passées ici, sans étude, sans efibrts, laissant aller mon âme à son gré, vivant en paresseux, mais en paresseux contemplatif et ouvert à toutes les impressions, j'ai acquis de grands accroissements. Que faut-il à mon intelligence pour s'enrichir et gagner en étendue? Des livres? un labeur opiniâtre? des fouilles profondes dans la science? Non. Une vie libre, une campagne qui m'enveloppe de verdure et de chaudes émanations, des promenades, tantôt ardentes et pressées, tantôt molles et traînantes, et tout ce qui roule de lumière, de nuages, de bruits

ravissants, de volupté universelle autour d'un homme qui passe des journées entières adossé à un arbre, et uniquement occupé à regarder vivre la nature. Mon intelligence s'est trouvée placée dans ces conditions, et sa seule sève naturelle, échauffée par la puissante atmosphère qui l'entourait, a poussé un grand jet.

J'ai vu se détacher bien des nuages de la masse de ténèbres qui pèse sur mon âme , et qui ne s'est ébranlée que depuis peu sous le souffle tardif de mon intelligence. Je m'allège chaqu»e jour de quelque préjugé. L'amour de la liberté envahit mon caractère et commence à y fonder une indépendance solide et raisonnée qui me raffermit sur moi-même et me prépare des forces de résistance aux rudes chocs de ce combat merveilleusement réglé et ordonné qu'on appelle la société. Je vais m'enfoncer dans la mêlée, je ne sais contre qui je vais me heurter; mais je suis bien sûr que les meurtrissures et les blessures pleuvront sur moi. Qu'importe? On me déconcerte avec un rien, on me culbute d'un souffle, un enfant gouverne ma timidité ; qu'arrivera-t-il donc quand mon existence se trouvera liée à des hommes tout hérissés de préjugés, fiers et absolus dans leurs opinions servies, gourmés, ampoulés, et les mains toujours prêtes à garrotter les faibles? Il arriveraqu'ils troubleront ma nature timide, qu'ils me feront horriblement souffrir dans les parties faibles et désarmées de mon âme; mais leur dard ne mordra pas ailleurs.

Tandis que, sur les apparences, ils nie réputeront vaincu, mon âme pressera contre elle-même avec amour, dans le temple intérieur de l'indépendance, ses opinions libres et généreuses, sa foi affranchie de toutes les menues chaînes dont la chargent grand nombre d'esprits, en me disant : « Plante là ces hommes et leurs dires, et retrempe-toi au souvenir des jours d'indépendance, quand tu courais à ton gré par la campagne, le cœur gonflé de volupté, et chantant à pleine tête des hymnes à la liberté, ou que tu savourais un jour paresseux d'un bout à l'autre, depuis les brises gaies du matin jusqu'aux tièdes p.irfums du soir, couché sous un poirier, nonchalant de toutei choses et narguant, dans ton oisiveté railleuse, les tyrans de toute espèce attachés comme des vautours aux flancs du genre humain. »

Paris, le 20 août.

Quitter la solitude pour la foule, les chemins verts et déserts pour les rues encombrées et criardes où circulepour toute brise un courant d'haleine humaine chaude et empestée; passer du quiétisme à la vie turbulente, et des vagues mystères de la nature à. l'âpre réalité sociale, a toujours été pour moi un échange terrible, un retour vers le mal et le malheur. A mesure que je vais et que j'avance dans le discernement du vrai et du faux dans la société, mon inclination à vivre, non pas en sauvage ni en misan-

tlirope, mais en homme de solitude sur les limites lie la société, sur les lisières du monde, s'est renforcée et étendue. Les oiseaux voltigent, picorent, établissent leurs nids autour de nos habitations, ils sont comme concitoyens des fermes et des hameaux; mais ils volent dans le ciel qui est immense ; mais la main de Dieu seule leur distribue et leur mesure le grain de la journée; mais ils bâtissent leurs nids au cœur des buissons ou les suspendent à la cime des arbres. Ainsi je voudrais vivre, rôdant autour de la société et toujours ayant derrière moi un champ de liberté vaste comme le ciel. Si mes facultés ne sont i)as encore nouées, s'il est vrai qu'elles n'ont pas atteint toute leur croissance, elles ne feront leur développejnent qu'en plein vent et dans une exposition un peu sauvage. Mon dernier séjour à la campagne a redoublé ma conviction sur ce point.

J'ai chômé dans l'inaction la plus complète mes six semaines de vacances. .\ peine, pour rompre l'uniformité du far niente, faisais-je quelque lecture nonchalante, étendu sous un arbre, et encore plus de la moitié de mon attention était-elle emportée par une brise ou un oiseau filant à travers les bois, par le chant d'un merle ou d'une alouette, que sais-je ? par tout ce qui passe dans les airs de vague et de ravissant pour un homme couché sur l'herbe fiaîche, sous le couvert d'un arbre, au milieu d'unecampagne enivrée de vie et de soleil . Mais ce repos, cette accalmie n'avait pas éteint le jeu de mes facultés ni arrêté la

circLilation mystérieuse de la pensée dans les parties les plus vives de mon âme. J'étais comme un homme lié par le sommeil magnétique : ses yeux sont clos, ses membres détendus, tous les sens sont fermés, mais sous ce voile qui couvre presque tous les phénomènes de la vie physique, son âme est bien plus vive qu'à l'état de veille et d'activité naturelle : elle perce d'épaisses ténèbres au delà desquelles elle voit à nu certains mystères ou jouit des visions les plus douces; elle s'entretient avec des apparitions, elle se fait ouvrir les portes d'un monde merveilleux. Je goûtais simultanément deux voluptés dont une seule eût sufli pour remplir tout mon être et au delà, et néanmoins toutes deux y trouvaient place et s'y étendaient librement sans se combattre ni se confondre. Je jouissais de toutes deux à la fois et de chacune aussi distinctement que si je n'en eusse possédé qu'une seule; nulle confusion, nul mélange, nulle altération de la vivacité de l'une par l'activité de l'autre. La première consistait dans l'indicible sentiment d'un repos accompli, continu et approchant du sommeil; la seconde me venait du mouvement progressif, harmonique, lentement cadencé des plus intimes facultés de mon âme, qui se dilataient dans un monde de rêves et de pensées, qui, je crois, était une sorte de vision en ombres vagues et fuyantes des beautés les plus secrètes de la nature et de ses forces divines. Quand l'heure du départ a rompu le charme, et que j'ai ressaisi le sentiment hcâ/ituel de mon

être, je me suis retrouvé pauvre et déplorable comme devant; mais à la marche plus vive de mes pensées, à une délicatesse plus subtile de sensations, à un accroissement marqué de mes forces morales et intellectuelles, j'ai reconnu que mes six semaines d'oisiveté n'étaient pas perdues, que le flot de rêves étranges qui avait inondé mon âme l'avait soulevée et portée plus haut. Je suis rentré dans la société avec cette joie, mais amplement compensée et presque amortie par la tristesse démon cœur qui s'en est allé atteint de regrets et de langueur. Je me suis séparé de la campagne comme d'une amante, et j'avoue que je ne puis m'expliquer l'étonnante ressemblance des tristesses qu'elle m'a laissées, avec celles de l'amour.

Le 22. — J'ai reçu une lettre d'Onésime; en l'ouvrant un parfum de fleurs et de campagne s'est exhalé de tous ses plis. J'ai cru d'abord qu'il y avait enfermé une de ces brises qui voltigent toute la journée dans les prés et les jardins ; mais je me suis ravisé bientôt quand, en tournant la page, j'ai répandu sur le parquetdes pétales bleus et jaunes, des feuilles de rosier et des brins de gazon. 11 y avait du monde dans le salon, j'ai rougi, je suis demeuré tout interdit; 5' ai cru qu'on allait me questionner, railler peut-être ce qui me faisait tant de plaisir. Je n'aurais su que répondre, j'aurais balbutié, je serais tombé dans mes embarras de parole. Et puis d'ailleurs, comment faire

comprendre à des natures étrangères le prix d'un brin d'herbe dans une lettre, le charme de ces touchants Bnfantillages, de ces exquises simplicités? Heureusement, personne n'y a pris garde; on causait, j'ai laiss faire et me suis hâté de ramasser mon trésor furtivement et comnje un voleur. La sociéié, telle qu'elle est faite, a tellement altéré les hommes et détruit en eux les instincts naïfs de l'âme, que ceux qui ont échappé à la contagion générale et conservé dans sa virginité la simplicité des goûts primitifs, sont contraints de se cacher, de se dérober, de s'envelopper dans une sorte de pudeur.

Le 26. — Mon âme se contracte et se roule sur elle-même comme une feuille que le froid a touchée; elle se retire sur son propre centre, elle a abandonné toutes les positions d'où elle contemplait. Après quelques jours de lutte contre la réalité sociale, il a fallu se replier et rentrer. Me voilà circonscrit et bloqué jusqu'à ce que ma pensée, gonflée par une nouvelle inondation, surmonte la digue et s'étende librement sur toutes ses rives. Je connais peu d'accidents intérieurs aussi redoutables pour moi que ce resserrement subit de l'être après une extrême dilatation. Dans cette condensation, les facultés les plus vives, les éléments les plus inquiets, les plus remuants, se trouvent pris et condamnés à l'inaction, mais sans paralysie, sans diminution de vie ; toute leur fougue est renfermée et contrainte avec eux. Pressés et entassés»

ils luttent entre eux, el tous ensemble contre la limite. Alors tout le sentiment que j'ai de la vie se réduit à une irritation sourde et profonde mêlée de secousses : c'est la fermentation de tant d'élément, divers qui s'échauffent et s'aigrissent dans leur con- 'act forcé, et répètent des tentatives d'éruption. Toutes les facultés qui me mettaient en communica» tion avec le dehors, le lointain, ces brillants etfidèles messagers de l'âme qui vont et viennent continuellement de l'âme à la nature et de la nature à l'âme, se trouvant retenus au dedans, je demeure isolé, retranché de toute participation à la vie universelle. Je deviens comme un homme infirme et perclus de tous ses sens, solitaire et excommunié de la nature.

Le 7 septembre. — Je me perds dans les conversations. Je n'en retire le plus souvent que de l'abattement et de l'amertume. J'y compromets ma vie intérieure, ce qu'il y a de meilleur en moi. Pour nourrir le discours, j'y jette mes pensées favorites, celles que j'aime le plus secrètement et avec le plus de sollicitude. Ma parole timide et embarrassée les défigure, les mutile, les jette au grand jour, désordonnées, confuses, demi-nues. Quand je m'en vais, je recueille et je serre mon trésor répandu, mais je ne remets en moi que des rêves meurtris comme des fruits tombés de l'arbre sur des cierres.

Le 9. — En ce moment, il y a mélange dans mon

; me, mélange d'amertume et de douceur, confusion de miel et de fiel, pêle-mêle étrange. Depuis quelques jours, mon esprit, déjà si peu réglé, est saisi d'une inquiète et ardente mobilité qui le fait aller et venir de l'un à l'autre pôle, qui ne le laisse plus se poser et s'asseoir au centre d'un ordre d'idées ou de croyances, mais l'emporte rapidement de région en région et l'incline en passant sur tous les abîmes. Je goûte une étrange volupté à sentir mon âme enlevée comme ce prophète qu'un ange emporta par les cheveux, et traversant d'une elVroyable vitesse d'immenses étendues. Mais que me revient-il de ces voyages eiïrénés'i' Lassitude, éblouissement, surcroît de vertige, et pourtant, au fond de tout cela, un bien-aise secret de l'amour-propre qui s'applaudit du brûlant voyage et irrite sourdement la passion naissante de mon âme pour ces périlleuses aventures. A la campagne, durantles molles journées, le ravisseur venait aussi prendre mon âme; ils s'en allaient bien loin tous les deux, mais d'un vol plus tempéré et par des contrées plus sereines, bien qu'aussi vagues et ondoyantes. Gomme aujourd'hui, mon âme, de retour, ne savait plus que croire de toutes choses, mais il y avait dans son embarras moins de trouble et de préoccupation inquiète.

Le 19. — 0 vérité! ne m' apparais-tu pas quelquefois comme un fantôme lumineux derrière un nuage? Mais le premier vent te dissipe. Ne serais-tu qu'une

illusion des yeux de l'âme? — La raison et la !"oil Quand ces deux mots n'en feront plus qu'un, l'énigme du monde sera résolue. En attendant, que faire? A l'heure où j'écris, le ciel est magnifique, la nature respire des brises fraîches et pleines dévie, le monde roule mélodieusement, et pai-mi toutes ces harmonies quelque chose de triste et d'alarmé circule : l'esprit de l'homme, qui s'inquiète de tout cet ordre qu'il ne comprend pas.

Le 21. — Après tout, de quoi s'agit- il ici-bas? De passerlavie utilement. Cela posé, qu'importe l'instrument que Dieu met aux mains d'un homme pour exploiter le temps, plume ou marteau? Accepter sans hésiter toute condition où les forces de mon âme ou de mes mains suffisent, telle est la résolution à laquelle mon àme se rattache, voyant (jue tout fuit ei se dissipe autour d'elle, que le sol lui croule sous les pieds. Mais puis-je compter sur une résolution de mon àme? Qui m'assurera de sa constance, après mille variations, après mille projets pris^, quittés, repris? Je m'échappe à moi-même; ma pesante et nonchalante volonté s' essouffle à la poursuite de mon àme qui prend les ailes des rêves les plus légers, des plus fuyantes illusions. Telle est ma vie : elle se com- ^jose de projets sérieux toujours changés, et de vains rêves permanents, de longs enivrements d'imagination et de scènes ridicules entre ma volonté et mon àme indépendante et légère à la fuite comme un

lOO JOURNAL

sauvage; ei dans le plus vif et le plus intime de ma vie, toujours souiïrance aiguë ou malaise sourd, selon que le désordre croît ou décroît.

Le 2(5. — J'accepte avec une passiveté assez résignée le coup des espérances lancées qui reviennenl sur moi. Je commence à m'inquiéter assez peu de la marche extérieure de ma vie et du plus ou moins d'agrément que je rencontrerai dans mon chemin. Quand j'ai du pain selon ma faim et de l'eau à ma soif, je dois, plus que tout autre, me contenter et me taire. Oisif et tout à fait superflu dans la société, je n'ai droit, dans la distribution commune, qu'cà la portion rigoureusement nécessaire au soutien de mn, vie.

Le 28. — Tout se brouille au dedans et au dehors. Un immense chaos, la nature, les hommes, la science, l'universalité des choses roule ses flots contre un point isolé comme un écueil dans la mer, mon âme perdue dans l'écume et le bruit... J"; sou tiens l'assaut d'une onde infinie; combien de temps tiendrai-je ferme? Si je m'abîme dans votre sein, vagues mystérieuses, m'arrivera-t-il comme à ces chevaliers qui, entraînés au fond des lacs, y rencontraient de merveilleux palais, ou, comme ce pêcheur de la fable, en tombant dans la mer deviendrai-je un dieu ?

J'ai douté de moi-même, d'un point imperceptible. Le doute qui conviait ce point imperceptible a rompu

ses limites, il couvre le monde; un atome s'est dilaté sur l'univers entier. Je ne souiïrais qu'en nwi-mème, je souffre en toutes choses.

Le 29. — La graine qui germe pousse la vie en deux sens contraires; la plumule gagne en haut et la radicule en bas. Je voudrais être l'insecte qui se loge et vit dans la radicule. Je me placerais -\ la dernière pointe des racines et je contemplerais l'action puissante des pores qui aspirent la vie ; je regarderais la vie passer du sein de la molécule féconde dans les pores qui, comme autant de bouches, l'éveillent et l'attirent par des appels mélodieux. Je serais témoin de l'amour ineffable avec lequel elle se précipite vers l'être qui l'invoque, et de la joie de l'être. J'assisterais à leurs embrassements.

. Le 22 octobre. — Depuis trois semaines, travail extérieur qui dévore toutes mes journées jusqu'aux miettes : révolution dans mes habitudes, transition brusque de la nonchakance des rêves cà l'essoufflement de l'action. Tout ce tracas de vie affairée absorbe une certaine portion de ma pensée, mais c'est cette portion flottante que je laisse aller à tout vent comme les derniers plis d'un manteau. Je n'y ai aucun regret. Ce sont les vagues qui viennent sur la grève : le sable en boit, l'homme les écume, la mer en fait abandon à qui les veut. Ainsi ma pensée sur les bords est prise par les soins et les soucis de la vie active j mais, au

large, rien n'y touche, nul n'y puise, rien ne s'en va de ses flots que par l'évaporation continuelle de son onde aspirée par une puissance iucannue.

Le 23 novembre. — Voil.à deux mois d'action, de participation à la fatigue humaine. Mais en m'inclinant sur mon labeur, en creusant le sillon où je viens de semer mes premières sueurs, je n'ai ressenti que des lassitudes physiques. Mon âme revient de ses journées avec la fraîcheur du réveil. Il n'y a pas bien longtemps qu'elle frissonnait et défaillait quand la pensée d'un acte extérieur à accomplir passait devant elle. Si au moment où la nécessité m'a poussé dans la mêlée des actifs en me flagellant, comme ces soldats orientaux qu'on chassait au combat à coups de fouet, si, dis-je, en ce moment mon âme se fût trouvée assez penchée pour être voisine de l'action, aile fût tombée à la renverse. Heureusement, un peu avant cette époque, elle avait commencé un mouvement qui l'emporte bien loin des champs de bataille de l'action. Ce départ n'a pas été brusque ni imprévu ; des souilles qui la gonflaient de fois à autre, semblables aux premières fraîcheurs d'une brise, le lui avaient présagé. Klle est partie à point, la voilà hors de danger. Joyeuse comme ces captifs qui s'éloignent à force de rames d'une côte barbare, elle s'enfonce avec volupté dans sa fuite, elle se retire vers des lieux ignorés de tous et d'elle-même, mais elle est sûre d'y toucher parce qu'ils attirent, et un in-

l'aillible pressentiment des merveilles qu'ils lui réservent l'entretient en allant.

ie 10 décembre. — De quelle nature suis-je donc qu'il me survienne toujours de ces états nouveaux contre lesquels je ne puis rien préparer, qu'il se découvre à chaque moment quelque autre infirmité par quelque côté où je n'avais pas d'inquiétude? Aujourd'hui cette pauvre imagination par qui je vis d'habitude, d'où découle tout ce qui circule en moi de joies ignorées et de ces transports occultes dont rien ne va se perdre au dehors, cette pauvre imagination a tari. Il y aura tantôt huit jours que ma vie intérieure a commencé de diminuer, que le fleuve a baissé, se réduisant par un décroissement si sensible qu'après quelques tours de soleil il n'était plus qu'un filet d'eau. Aujourd'hui j'ai vu passer sa dernière goutte.

J'étends au large le sens du mot imagination : c'est pour moi le nom de la vie intérieure, l' appellation collective des plus belles facultés de l'âme, de celles qui revêtent les idées de la parure des images, comme de celles qui, tournées vers l'infini, méditent perpétuellement l'invisible et l'imaginent avec des images d'origine inconnue et de forme ineiïable. Ceci est peu philosophique et s'écarte étrangement des psychologies connues; mais,àcetégard, je m'inquiète peu des hommes et des arrangements qu'ils ont faits de nos facultés; je brise leurs systèmes qui m'entravent, et je m'en vais, libre, le plus loin d'eux qu il

est possible, reconstruire une âme et un monde selon mon gré.

Je ne puis croire assurément que nos plus vives facultés meurent comme un flambeau vacillant, et que toutes les sources intérieures se ferment soudain comme frappées de malédiction. Mais il est irrécusable que la vie s'interrompt, que le fleuve des joies secrètes suspend sa course pour livrer passage à des tribus d'amertumes et de désolations inconnues. Je souffre cette invasion terrible. Je prête l'oreille en moi-même et je n'entends plus rien de ce qui me charmait. Bruissements subtils et mêlés, chœurs ondoyants de voix reculées, répercussions des chants intimes de la nature, tout ce beau torrent de rumeurs a cessé. Gomme un homme qui marche dans la nuit muni d'un flambeau, à mesure que j'avançais, les objets semblaient se revêtir d'un éclat vif et doux tout ensemble, et, sous cette lumière, la forme adoucie et vivifiée paraissait se complaire comme dans son fluide, et goûter je ne sais quelles voluptés qui animaient sa physionomie et lui donnaient des beautés qu'on n'a pas vues. Aujourd'hui je ne projette que de l'ombre, toute forme est opaque et frappée de mort. Comme dans une marche nocturne, je m'avance avec le sentiment isolé de mon existence, parmi les fantômes inertes de toutes choses.

Ma vie intérieure ressemble assez à ce cercle de l'enfer du Dante, où une foule d'âmes se précipitent à la suite d'un étendard emporté rapidement. La

multitude de mes pensées, foule agile et tumultueuse sans bruit, comme les ombres, s'emporte sans repos vers un signe fatal, une forme ondoyante et lumineuse, d'un irrésistible attrait, qui fuit avec la vitesse des apparences incréées. Guide menteur, sans doute, car sa fuite est trop séduisante pour ne pas attirer mon âme dans quelque piège cruel ; mais, quoi qu'il en arrive, je cède au leurre. Gomme un enfant en voyage, mon esprit sourit sans cesse à de belles régions qu'il voit en lui-même et qu'il ne verra jamais ailleurs. J'habite avec les éléments intérieurs des choses, je remonte les rayons des étoiles et le courant des fleuves jusqu'au sein des mystères de leur génération. Je suis admis par la nature au plus retiré de ses divines demeures, au point de départ de la vie universelle; là, je surprends la cause du mouvement et j'entends le premier chant des êtres dans toute sa fraîcheur. Qui ne s'est pas surpris à regarder courir sur la campagne l'ombre des nuages d'été? Je ne fais pas autre chose en écrivant ceci. Je regarde courir sur ce papier l'ombre de mes imaginations, flocons épars sans cesse balayés par le vent. Telle est la nature de mes pensées et de tous mes biens intelleetuels, un peu de vapeur flottante et qui va se dissoudre. Mais de même que l'air se plaît à condenser les émanations des eaux et à se peupler de beau^ nuages, mon imagination s'empare des évaporations de mon âme, les amasse, les forme à son gré, et les laisse dériver au courant du sou (lie secret qui pa,"^se

à travers toute intelligence. C'est là mon bonheur d'instinct, bonheur fluide et mobile qui souvent se fond sous mes baisers et se dissipe dans mes embrassements. Aussi ni mes sérénités, ni mes tourmentes ne sont de durée, hélas !ni mes résolutions de permanence. Ce qu'il y a de philosophie et de raison pratique dans mon âme gémit et soulTre. Comme un bâtiment qui a mis dehors trop de voiles, je tiens une course folle et aveugle à travers la vie, essuyant à toute heure les avaries les plus cruelles.

On aime, on admire dans un tableau les traits d'un homme inconnu, d'un pâtre quelquefois, rêvant sur la montagne, représentant l'intelligence au milieu de la création, l'écho sonore et profond au centre des mélodies, le miroir divin sur la route des images innombrables de r incréé que Dieu a mises en voyage, flottant appareil de symboles qu'on appelle l'univers. Les personnages réels, le pcàtre et moi, sont de pauvres créatures qui regardent voguer les nuages et écoutent sifller le vent instinctivement et par passetemps de solitude.

Le 26 janvier 1835. — J'ai mené mon petit drame sous vos yeux; vous en avez suivi les mouvements el écouté le bruit avec un tendre intérêt qui a fait tout mon courage. Et cependant que regardiez-vous? Ce qu'on suit de l'œil, les soirs d'été: un insecte ailé qui tournoie et circule dans l'air avec un léger bourdonnement de ses ailes. Comme lui, ma pensée exécute

DE MAURICE DB OUERtN.

follement un vol capricieux qui ne va nulle part. J'ai acquis assez de philosophie pour marcher délerminément dans la vie pratique et m'élever au-dessus de certaines atteintes qui m'eussent autrefois renversé. Mais le gouvernement de ma pensée ne m'appartient pas. Elle n'a d'autre guide qu'un infatigable instinct de fuite loin de la demeure commune, comme si la liberté était dans l'évasion et la vérité au bout d'un voyage inlini. Aussi, malgré l'aplanissement de mes voies intérieures, je ne ressens guère moins de fatigue à vivre; car l'inquiétude de l'intelligence vaut bien, comme mal, l'incertitude du lendemain. La poésie n'est plus présente à mon âme, je ne jouis plus de ses entretiens familiers; à l'absence d'un doux fardeau, au refroidissement de mes habitudes d'imagination, je reconnais qu'elle s'est retirée, et d'ailleurs j'entends sa voix au loin, bien haut, déjà faible et presque éteinte dans l'éloignement. Tantôt je crois qu'elle m'appelle, ayant trouvé mieux qu'ici par delà l'obscurité, car aujourd'hui j'espère tout du côté impénétrable, et tantôt il me semble qu'elle me dit ses adieux. Au reste, qu'importe que ce que nous appelons imagination, poésie , me quitte ou me prenne? Cela ne peut arrêter ni hâter le cours de ma destinée; et que j'aie prévu ou non d'ici-bas, je n'en contemplerai pas moins un jour ce qui m'est réservé. Ne devrais-je pas plutôt, négligeant toutes ces inquiétudes, m'appliquer à étendre mes connaissances positives, et préférer le moindre filet lumineux de

vérité certaine aux vagues lueurs où je me noie? L'homme qui se rend compte d'une vérité mathématique quelconque est plus avancé dans la comprélension du vrai que la plus belle imagination. Il a acquis une possession inviolable dans le domaine de l'intelligence, il peut s'y loger pour l'éternité. Le poëte est chassé d'exil en exil et n'aura jamais de demeure assurée.

Le 2 février. — Nous avons perdu Marie le 22 janvier, à neuf heures du soir.

Après le bonheur de mourir avant ceux que l'on aime, je ne connais rien qui marque plus la faveur du ciel que d'être admis au chevet d'un ami mourant, de le suivre jusqu'où l'on peut aller avec lui dans l'ombre de la mort, de s'initier à moitié au mystère profond dans lequel il disparaît, de lever «ur son visage des empreintes fidèles et incorruptibles, de se former enfin un trésor de douleurs et de pensées secrètes, qui puisse fournir à l'étendue de la plus longue vie.

Je n'ai rien vu que dans la représentation que l'âme se fait comme elle peut de ce qui se passe loin de nous. Pauvre Marie! je me suis foimé au dedans de moi le spectacle de votre fin, j'ai contemplé avidement, à travers les ombres de ce songe terrible, ce qui s'est agité entre vous et la mort ; j'ai vu vos traits calmes et reposés, votre douceur et la beauté de votre âme paraissant encore sur vos lèvres que

l'agonie n'avait pas éteintes. Cette vision se trouble et disparaît quelquefois, mais elle se rétablit bientôt, car je la rappelle avec une puissance fatale. Dans ses plus longues absences, elle fait place à une autre vue plus dégagée des ténèbres de la mort : Marie m' apparaît sous des traits vagues et indécis, se dirige devant mon imagination et, sans toucner le sol, me guide aux lieux qu'elle aimait et que nous avons tant de fois parcourus ensemble.

Elle s'est évanouie de ce monde visible; elle appartient aux régions de la pensée ; elle n'est plus accessible qu'à cette puissante faculté qui s'élève de notre âme vers les demeures spirituelles, y gravit secrètement dans l'ombre et en redescend accompagnée d'un doux fantôme. Combien de fois nos rêves sont montés de concert vers ces demeures confuses et enveloppées qui nous attiraient par leur mystère! Combien de fois sont-ils allés frapper légèrement aux portes de ce monde d'intelligences et de purs esprits ! Et maintenant tu es mêlée, absorbée dans cet océan de substance spirituelle! Ma pensée te forme dans son sein par la même opération et de la même essence que ces rêves si doux qui rejoignaient ies tiens et se dirigeaient vers le même point céleste.

Je m'elTorce de comprendre cela, de concilier la pensée qui la cherche sur la terre avec celle qui ne l'y cherche plus. Je réforme douloureusement les habitudes de mon imagination qui se portait avec tant de charme vers le désert chéri; il faut que je la dc-

tourne à tout moment de son chemin, pour la mettre sur la nouvelle direction qu'elle doit prendre désormais ; confusion étrange et amère de deux mondes, déplacement terrible de l'âme à la suite de celle qui a changé de séjour ! Mais non ; je suis heureux de regarder du côté où elle s'est évanouie, de portei tous mes entretiens, toutes mes aspirations vers l'invisible qui nous l'a dérobée. — Qui me fera participer aux trésors recueillis dans les heures suprêmes ? Qui m'initiera à ces mystères dans lesquels je voudrais m'envelopper pour toujours? Je suis avide de douleur et de funeste savoir *.

Le 9. — Le travail est achevé, le doute ne remue plus, je suis convaincu. J'ai recouvert de deuilla scène charmante de mes souvenirs. Le doux visage dont les contours tremblaient légèrement dans ma mémoire, car le temps et l'absence étendent sur les traits les plus chers comme une vapeur qui les noie un peu et les confond, le doux visage s'est rétabli devant mes yeux; mais mon imagination a fait comme la mort, elle l'a couvert de pâleur, elle a frappé ses lèvres d'une teinte rose expirante et fermé 863 yeux pour jamais. J'ai rompu l'idée de son existence terresti-e, je l'ai effacée du monde extérieur.

1. AjirCs ce fragment, un feuillet a été détaché du manuscrit original, et plusieurs lignes soat ciïacées au haut de la page suivante.

DE MAURICE DE GUERIN. Ul

Tout est substitué; tout un enseuible de vie actuelle s'est retiré de mon âme et j'ai vu venir à la place les images et les formes incorruptibles du monde inconnu qui nous avoisine. Je presse avec amour dans mon sein et je considère attentivement ces nouvelles apparences qui portent des traits chéris. J'invofjue pour attirer en moi le plus que je pourrai de ces hôtes secrets autour desquels la douleur s'empresse et qui la confirment dans son espérance. Cependant le ressentiment du coup terrible ne s'alTaiblit pas; l'âme a beau vouloir se retirer dans ses ombres pour gémir à l'écart sans aucune marque au dehors, la nécessité des larmes l'opprime. Alors si mes yeux résistent, je dis comme Hippolyte : Tu ne pleures donc pas, tu ne te souviens donc j)lus des bons jours d'il y a un an avec Marie?

Le 12. — Quel monde rêverions-nous? Quelles secrètes beautés de la nature pourraient attirer et retenir nos esprits avec plus de puissance que les côtes où Marie s'est évanouie? Je sais qu'elle est là, (|ue les obscui ités du monde des esprits nous la cachent. Combien ces obscurités deviennent attrayantes et quel charme pour moi à hasaider les approches de ce monde inconnu! Je vais, j'imagine comme je peux les demeures de l'esprit pur; je tâche à me représenter une âme rendue à son élément, les secrets de sa vie nouvelle et tous les points de sa condition impérissable. L'imagination apportant dans ses rêves ses

habitudes terrestres, enveloppe de formes rame chérie, et je vois Marie avec ses traits d'ici-bas renouvelés dans le ciel. Mais souvent, de la formation même de ces doux fantômes, la douleur, un moment écartée, renaît; elle se précipite sur moi du milieu des plus calmantes visions. — Elle n'est donc plus qu'une pensée, me dis-je; elle n'est donc plus accessible qu'aux rêves de mon âme ! Je me soustrais difficilement à la tristesse pesante et humaine de cette idée. Quelquefois j'y échappe en recommençant le pèlerinage des souvenirs. Les pas légers et silencieux de mon imagination reprennent les sentiers aimés. Comme Paul errant dans son île, je reviens, conduit par un attrait inévitable, au lieu du naufrage. — Il y a quelques jours, j'ai rencontré dans une bibliothèque où j'étais seul un livre dont noua faisions des lectures dans nos soirées intimes et prolongées. Je l'ai ouvert... Gomment rendre ce qui s'en est élevé, et la vivacité des souvenirs qui dormaient dans ces lignes comme dans autant de sillons? Combien j'ai versé de larmes sur ce bon Collin d'Harleville si gai, si charmant! Ainsi tout devient deuil. — Revenez tous, souvenirs, douces émanations du passé,, ombres de ce qui s'est évanoui, rentrez dans mon âme, comme, à la tombée de la nuit, les petits oiseaux et les abeilles qui s'étaient écartés dans la campagne revolent vers leurs retraites et s'y ramassent. Revenez tous, la nuit est tombée. — Ainsi je donne le change aux regrets extrêmes dont aucune

Donsolation n'ose s'approcher. Je les entoure de cette multitude murmurante de souvenirs. Ils écoutent leurs voix mêlées et considèrent leurs traits marqués (le mille nuances ; le cours précipité des pensées douloureuses se ralentit par degrés et s'adoucit, pour un temps, jusqu'à marcher comme un fleuve traînant ctmélancolique.

Le 2/i mars. — Autrefois mes douleurs étaient comme trempées; elles sont devenues arides. Les amertumes contenaient quelques gouttes d'un baume en solution dans leurs flots; aujourd'hui la liqueur toute pure ne dépose plus rien de doux à goûter secrètement et longuement.

J'imaginais les lueurs moi.es et tendres des crépuscules comme des particules douces et bienfaisantes déposées par le fleuve brûlant de lumière qui venait de traverser le ciel. Et je considérais avec un charme profond le ciel se pénétrant avec une mélancolique volupté de ce limon aérien qui le calmait. Je suivais au couchant ce qui se passait en moi dans la même heure, et le soir et moi nous nous assoupissions dans le même apaisement de douleur.

Douceur calmante de ces lents spectacles, conformités de mon âme avec l'esprit des scènes naturelles, qu'êtes- vous devenues? Je suis seul. Je ne res>ens, je n'éprouve plus rien que ma vie. L'aigreur d'une existence profondément altérée par mille poisons Intérieurs : telle est l'unique saveur de mes jours.

Le 27. — Je sais bien qu'avec de la résolution et de l'cITort je parviendrais à former mon intelligence à la logique austère, à un certain maniement régulier de mes facultés, à l'entretien suivi des vérités utiles. Mais j'ai reçu si peu de puissance de déduction, si peu de méthode et de circonspection logique, que ce ne serait jamais qu'un travail faible et malade.

Le calme dans les pensées marque la force de l'intelligence. Or, tous mes essais ne sont que créations sans suite, convulsives, s'interrompant brusquement à toute minute, comme le discours d'un insensé. Je m'échappe à moi-même; un trouble funeste bouleverse ma tête; la vivacité de certaines idées l'enivre, elle bat la campagne à travers je ne sais quelles imaginations. Mais que sert de se plaindre? Si j'étais laboureur, peut-être accuserais-je la faiblesse de mes bras et le prompt épuisement de mon haleine. Je n'ai de ma vie remué une glèbe, et je suis tranquille de ce côté. Si, bornant le travail de mon intelligence à ce qu'exige ma condition, je n'eusse pas mis sa force à des épreuves entières, je serais tranquille aussi de ce côté. Mais c'est fait; s'en consoler est le plus court. Pourquoi pas aussi remonter le courant de l'habitude et rentrer ainsi dans le calme primitif? Que je ferme pour jamais l'ouverture follement pratiquée aux flots secrets contenus dans mou âme! Qu'ils y dorment! Ces flots, ce sont quelques gouttes; je n'aurai pas, sans doute, à redoute) leurs tempêtes.

Si j'ai encore quelques pas à faire ici-bas, je vou-

drais que ce fût avec calme. Je ne sais d'où je suis ni où je vais. 11 faut du moins marcher tranquillement dans la paix d'une ignorance ({ui ne tardera pas à être éclairée. La vraie sagesse, c'est la patience pour qui ne dure pas.

11 y a plus de force et de beauté dans le secret bien gardé de soi et de ses pensées, que dans le déploiement d'un ciel entier qu'on aurait en soi. Ainsi faisait Marie : les richesses et la douceur de son âme ne se révélaient pas autrement que par le charme de sa parole et l'enchantement paisible que son existence répandait tout autour d'elle. Ce n'est pas du découragement que je fais là. Bien que je sois encore sujet à certains retours de cette vieille infirmité, je l'ai rédiite assez pour qu'elle n'empêche plus la marche positive de ma vie. La nature de mon intelligence avide et inquiète, et nullement douée pour les opérations fortes et sévères du raisonnement, m'interdit tout espoir de progrès convenable dans la philosophie de ce monde. Or, cet ordre de recherches ôté, je ne vois rien qui vaille un effort de la pensée. Conséquemment , quand j'aurai acquis assez d% science vulgaire pour en distribuer, ma vie durant, aux petits garçons, je devrai me contenter. Je tiendrai ma part de savoir. C'est une ambition fort resserrée et petite. Mais pour un homme comme moi qui n'ai pas dans le cœur assez d'énergie pour produire un simple feu follet de passion, et qui, dans l'intelligence, en ai juste assez pour être tourmenté

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stérilement, le peu n'est-il pas le mieux? Le peu qu'il faut pour tirer d'alTaire sa vie matérielle, et, du reste, se mettre à traverser les hommes et les choses lentement, paisiblement, avec la conscience d'une, profonde ignorance de l'impénétrabilité du destin qui nous pousse, avec un peu de rêverie, si l'on veut.

Le 3 aviil. — L'étencfue morale qu'embi asse ma vie est comme une solitude couverte d'un ciel pâle, immobile, sans saisons. La température y est assez animée pour avoir excité une certaine fermentation dans la fécondité du sol ; mais, comme elle garde éternellement le même degré, la sève intérieure, soulevée et échauffée jusqu'au point correspondant, ne peut monter au delà, et se trouve condamnée à fermenter d'une manière égale, sans repos et stérilement, comme l'eau qui frémit sans s'interrompre, sans hausser ni baisser son murmure, à la chaleur constante d'un petit feu. 11 en résulte pour moi une souffrance continue, subtile et opiniâtre. Avide, inquiet, entrevoyant, mon esprit est atteint de tous les maux qu'engendrerait sûrement une puberté qui ne s'achèverait pas. Je vieillis et je m'épuise dans des emportements d'esprit si médiocres, dans des passions d'intelligence si chélives, tout ce qui se meut en moi avance si peu, et ce qui ne peut remuer découvre de si loin, qu'il vaudiait cent fois mieux avoir reçu un esprit aveugle et paralytique. Le mal-être, d'abord assez resserré, a gagné rapidement. Comme une ma-

ladie qui se répand dans le sang, il se montre parout aujourd'hui, et sous les développements les ■)lus étranges. Ma tète se dessèche. Gomme un arbre qui se couronne, je sens, lorsque le vent souille, qu'il passe dans mon faîte à travers bien des branches dépéries. Le travail m'est insupportable ou plutôt impossible. L'application n'engendre pas en moi le sommeil, mais un dégoût âpre et nerveux qui m'emporte je ne sais où, dans les rues et sur les places publiques. Le printemps, dont les bontés venaient tous les ans me charmer dans mes réduits avec précaution et secrètement, m'écrase, cette année, sous une masse de chaleur subite. La vie ne descend pas du ciel dans la fraîcheur des nuits, ni répartie dans les gouttes des ondées, ni fondue et dissoute dans l'étendue entière de l'air; elle tombe d'en haut comme un poids.

Je voudrais qu'un événement m'ôtât de la position que j'ai. Si j'étais libre, je m'embarquerais pour quelque pays où je dusse me faire des habitudes nouvelles.

Le 8. — Ma tête est sèche. J'y souffre une douleur moitié morale, moitié physique. J'y sens à de certains jours comme un peloton de nerfs qui s'y orme par des contractions sourdes et tyranniques. L'excès du froid ou de la chaleur, l'ennui, certains mouvements de tête, des irritations internes contribuent à cela. Je n'imagine plus rien alors. Une

étrange stupeur me saisit, je demeure immobile, ne sentant rien que la fixité lourde, accablante de la vie, qui paraît s'arrêter dans un état de mal-être incompréhensible, et le battement d'une artère que s'agite en cet endroit de la tête.

Le 30. — Quand la souiïrance s'est éloignée et que la vie vous reste pâle, affaiblie, mais confiante et goûtant une volupté calme aux derniers ressentiments du mal qui s'éteignent, l'âme la plus contenue a du penchant aux discours prolongés, un peu incertains, mélangés de souvenirs douloureux et de mille projets qui sourient. Les premières lueurs de bienêtre qui rentrent dans l'existence y pénètrent chargées de rêves languissants et d'images douces et confuses, comme d'autant d'atomes qui nagent dans leur sein. Cet état est plus cher à l'âme que la santé. C'est dans ces moments que de divers côtés de mon être, comme d'une campagne calme sous un ciel grisâtre et sans mouvement de nuages, s'élèvent des rumeurs modérées, marques d'une vie qui revient de loin. Ces rumeurs sont produites par mes pensées qui, sortant de leur engourdissement douloureux, font une légère agitation de joie timide et commencent des entretiens pleins de souvenirs ou d'espoirs. D'autres fois, plus lentes à se réveiller, je n'entends au dedans de moi, durant ces. heures de calme, que des froissements légers et rares, comme dans un bois où des oiseaux donnent sur les hautes branches.

Aujourd'hui, délivrées de leur appesantissement, elles parlent avec suite et tranquillité des douleurs Lssuyées. Elles attendent la vie, l'avenir, l'arrivée des mystères successifs de l'existence, en se foiiiliant l'une l'autre par l'éloquence des exhortations intimes, ou se taisant par intervalles pour écouter les bouillonnements du torrent secret de philosophie qui coule sous quelques existences, comme ces torrents qui traversaient les cloîtres.

La plupart des facultés qui constituent la puissance de l'esprit manquent en moi ou n'y sont qu'indiquées, comme le sont aux arbres, par des boutons morts ou stériles, les branches qui devaient naître. Ranger, comparer, déduire, sont pour moi des opérations si considérables et qui consument si vite les forces de mon intelligence que, si toute action forte de l'esprit ne m'est pas interdite, le pouvoir qui m'en est laissé est, peu s'en faut, inutile. Quand je veux suspendre une vérité à une autre vérité, je suis semblable à un homme qui, de son bras demiparalysé, s'efforce d'arrêter l'un à l'autre deux objets : ce bras s'élève à grand'peine, hésite, grelotte et manque toujours son coup. Nombre de causes, dans ma nature intérieure et extérieure, m'ont de bonne heure incliné sur moi-même. Mon âme fut mon premier horizon. Voilà bien longtemps que j'y contemple. Je regarde monter du fond de mon être des vapeurs qui s'en élèvent, comme d'une vallée profonde, et qui ne contractent de forme qu'au souffle

du hasard ; fantômes indescriptibles qui font leur ascension lentement et sans interruption. La fascination puissante qu'exerce sur l'âme, comme sur les organes, ie passage monotone et continu de quelque chose errante que ce soit, me possède et ne laisse pas mes yeux se détourner un moment de leur spectacle. Je me procure la vie à l'aide du peu de latin que le collège a mis dans ma tête et qui n'y a pas péri, je ne sais comment. La longueur des courses, la diversité des tâches me prennent la meilleure partie des journées. Je souffre de grands dommages dans les soins matériels; mon fleuve se perd dans les sables. Je n'ai presque pas de réserves dans cette immense usurpation de la subsistance journalière sur le temps de la pensée, et je prévois que dans ma vie il me faudra toujours jeter de cette divine proie à la cruelle nécessité. Je me dis bien que le moment viendra où nous commencerons à penser éternellement dans un calme assuré; mais d'ici là, peiner, se consumer en soins au profit d'une dépouille future, ôter beaucoup à l'esprit pour en acheter une place parmi des hommes, hélas! bien ménagés si je les dis mes étrangers, d'une certaine activité insupportable et d'un niveau désolant : tout cela, c'est une bien grande agonie de l'âme et qui renverse étrangement le sens de ce moi de vie.

Le 7 mai. — Vous souffrez aujourd'hui de la poésie sans issue qui remplit votre être. Cette douleur

.st terrible, mais si belle ! Consolez-vous dans la noble et rare nature de vos tourments : il y a tant d'hommes qui souiïrent autant que vous pour des misères! Vous avez un privilège dans la douleur; que voulez-vous de plus ici-bas?

Ce que tout homme d'une certaine nature plutôt i-cartée que supérieure garde avec le plus de vigilance, c'est le secret de son âme et des habitudes intimes de ses pensées. J'aime ce dieu llarpocrate, son index sur sa bouche.

Le l[i. — Qui peut se dire dans un asile s'il n'est sur quelque hauteur et la plus absolue qu'il ait pu gravir? Je regarde depuis quelque temps vers ces temples de la sagesse sereine que la philosophie antique a dressés sur des cimes fort élevées et qu'un petit nombre surmontèrent. Si j'emportais ces hauteurs! Quand serai-je dans le calme? Autrefois, les dieux, voulant récompenser la vertu de quelques mortels, firent monter autour d'eux une nature végétale qui absorbait dans son étreinte, à mesure qu'elle s'élevait, leur corps vieilli, et substituait à leur vie, tout usée par l'âge extrême, la vie forte et muette qui règne sous l'écorce des chênes. Ces mortels, devenus immobiles, ne s'agitaient plus que dans l'extrémité de leurs branchages émus par les vents. N'est-ce pas le sage et son calme? Ne se revêt-il pas longuement de cette métamorphose du peu d'hommes qui furent aimés des dieux? S'entretenir d'une sève

choisie par soi dans les éléments, s'envelopper, paraître aux hommes puissant par les racines et d'une grave indilTérence comme certains grands pieds d'arbres qu'on admire dans les forêts, ne rendre à l'aventure que des sons vagues mais profonds, tels que ceux de quelques cimes touffues qui imitent les murmures de la mer, c'est un état de vie qui me semble digne d'efforts et bien propre pour être opposé aux hommes et à la fortune du jour.

Le !i juin. — Pourquoi suis-je à tel point attristé par la vue des productions médiocres? Il ne m'arrive jamais d'ouvrir un livre de la famille de celui que nous avons parcouru hier, sans m'en ôter l'esprit souffrant et l'imagination abattue. Est-ce pitié douloureuse pour ce spectacle, l'un des plus tristes que je sache, de la vanité impuissante? ou bien est-ce conscience et retour sur moi-même? Quoi qu'il en soit, qu'importe? La beauté de l'homme n'est pas là. Il y aurait grande médiocrité d'âme à ne pouvoir supporter celle de son esprit. Je comprends tout cela et je languis dans les faiblesses. Mon Dieu, quelles éducations morales donne- t-on aujourd'hui? J'ai vingt-cinq ans, dont dix passés dans les écoles, et je n'ai pas encore ouvert les rudiments de la force intérieure et de la conduite du sens moral! Jamais un mot ne m'a été communiqué des grandeurs de l'âme. Ce n'est que d'hier que, vieil enfant, je commence d'entrevoir l'homme, mais à une forte distance ei

sur ces hauteurs sereines qui ne se gagnent guère d'un pied déjà infirme. D'une faiblesse invétérée et tout perclus d'habitudes funestes, je me traîne et fais une marche souffrante. Mais je comprends, mais je vois, et si de mes jours je n'atteins la beauté morale, je mourrai du moins les yeux attachés sur elle. Il y a cependant en moi un signe bien fâcheux : c'est que le lendemain je ne me trouve guère au-dessus des actions de la veille, et que mon âme me semble rester au niveau des mêmes actes, d'actes déjà bien reculés dans les jours. Mon esprit, au contraire, voit vieillir vite tout ce qu'il fait. Quel bonheur de dominer son passé, et qu'il y a de joie à pouvoir se dédaigner soi-même de jour en jour dans ses actions! — Quelle destinée si je demeurais coéternel avec moi-même dans l'état moral que j'occupe en ce moment!

Le 5. — Mon Dieu, que je souffre de la vie! non dans ses accidents, un peu de philosophie y suffit; mais dans elle-même, dans sa substance, à part tout phénomène. J'avance dans l'âge, mon esprit laisse tomber mille dépouilles sur ses chemins, des liens se rompent, des préjugés font leur chute, je commence à montrer ma tête au-dessus des flots; mais l'existence même demeure engagée : toujours le même point douloureux marquant le centre de la circonférence. Y a-t-il une philosophie et des règles qui s'appliquent à ce mal? J'ignore de plus en plus ce fond

de la vie et ce qu'il faut y faire. 0 Portique institué pour combattre la douleur par la force et la constance d'âme, tu n'as su combattre la vie que par la mort, et nous ne sommes pas plus avancés que toi '

Le 12. — Je ne commets pas mes actions mauvaises impétueusement. Il y a au fond de moi je ne fais quelles eaux mortes et mortelles comme cet étang profond où périt Sténio le poëte.

Le 22. — Ce qui me fait, dans des moments, désespérer de moi, c'est l'intensité de mes souffrances pour de petits sujets, et l'emploi toujours malentendu et aveugle de mes forces morales. J'use quelquefois à rouler des grains de sable une énergie propre à pousser un rocher jusqu'au sommet des montagnes. Je supporterais mieux des fardeaux énormes que cette poussière légère et presque impalpable qui s'attache à moi. Je péris chaque jour secrètement; ma vie s'échappe par des piqûres invisibles. On mt disait, il n'y a pas longtemps, que le mépris dea hommes me conduirait loin; oui, et surtout si l'aigreur s'y mêle. Ce qui m'entoure me fatigue; je ne sais où je voudrais vivre, ni dans quelle profession ; mais je déteste la mienne qui me gâte et me rend misérable. Elle me fait rompre à tout moment avec le peu de philosophie que je gagne dans les heures libres et graves ; elle m'irrite contre les hommes encure enfants. Que je me hais dans ces misères, et

qu'il me prend de violentes envies de sauter sur un rivage libre, en repoussant du pied l'odieuse barque qui me charrie 1

Le 11 juillet. — Quel est le vrai Dieu? Le Dieu des cités ou celui des déserts? Auquel aller? Les goûts longtemps nourris, les impulsions du cœur, les accidents de la vie décident le choix. Nous portons en nous-mêmes mille fatalités. Que savons-nous de ce qui nous entraîne et quel est le mieux dans tout cela? L'homme des cités se rit en lui-même des rêves écartés des solitaires ; ceux-ci s'applaudissent de leur séparation et de se trouver, comme les îles du grand Océan, loin des continents et baignés par des flots inconnus. Les plus à plaindre sont ceux qui, jetés entre ces deux contradictions, tendent les bras de part et d'autre.

Le 13 octobre. — J'ai voyagé. Je ne sais quel mouvement de mon destin m'a porté sur les rives d'un fleuve jusqu'à la mer. J'ai vu le long de ce fleuve iles plaines où la nature est puissante et gaie, de royales et antiques demeures marquées de souvenirs lui tiennent leur place dans la triste légende de l'humanité, des cités nombreuses et l'Océan grondant au bout. De là je suis rentré dans l'intérieur des terres, au pays des grands bois oîi les bruits d'une vaste étendue et continus abondent aussi. J'ai pris des fatigues que je regretterai longtemps et vivement, à tra-

Iî6 JOURNAL DE MAURICE DE GUERI N.

verser les grandes campagnes, à monter d'horizon en liorizon, jouissant de l'espace et gagnant plusieurs fois le jour ces impressions qui s'élèvent de tous les points des étendues de pays nouvelles et s'abattent par volées sur le voyageur. Le courant des voyages est bien doux... Oh! qui m'exposera sur ce INil?..,

F N DU JOlRVAt.

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