‹ Maurice de GuérinChapitre 26 sur 44 · MAIRE, AD VAL SAINT-POTAN · texte numérisé non relu

MAIRE, AD VAL SAINT-POTAN

Ploeraid, ic 11' nîveml'i.-» i8:)3.

McK cher ami,

Voin i histoire de mon chemin. J'ai, comme vous savez, couché vendredi à Dinan. J'y ai rencontré M. Jean à ma grande satisfaction, car j'espérais recueillir de lui de nouveaux détails; mais il ne savait rien de plus que nous. Du reste, je me suis peu entretenu avec lui à cause de ses nombreuses occupa-

lions. L'évêque de Saint-Brieux était venu à Dinan peu de jours auparavant, avait fait en chaire une violente sortie contre M. Féli et annoncé une circulaire dans le genre de celle de l'évêque de Rennes.

Samedi je me suis bravement mis en route à pied pour Saint-Méen, où je suis arrivé sans trop de fatigue et tout chargé de mille rêves que j'avais pris sur les bords de mon chemin. A Saint-xMéen, il y a une majorité absurde et une minorité raisonnable; les lettres de M. Féli y sont un signe de contradiction. Dimanche matin, j'ai encore assez compté sur mes pieds pour achever de me rendre ici, et, Dieu aidant, je m'en suis fort bien tiré. J'aime assez cette façon d'aller en piéton solitaire, surtout lorsque l'on vient d'un endroit charmant et que raille souvenirs vous accompagnent en voltigeant et murmurant autour de vous. Ici nous sommes tous unanimes et j'ai embrassé mes amis au milieu d'un concert de félicitations mutuelles sur tout ce qui s'est passé.

Pardon si je vous parle si en abiégé sur toutes ces choses dont vous m'aviez demandé le détail; je voudrais laisser de la place pour d'autres affaires d'un bien moindre intérêt, mais dont ma confiance en votre amitié veut que je vous fasse part. Je comptais trouver en anivant la lettre attendue de Juilly ; je n'ai rien trouvé, et il y a plus d'un mois que j'a/ écrit. Cela veut dire qu'il n'y faut plus penser et que sans doute ces messieurs ont cru se compromettre en admettant dans leur maison un élève de M. Féli.

e36 LETTRES ET FRAGMENTS.

Que devenir? Voici ce que j'ai pensé. M. Quemper m'a témoigné beaucoup d'amitié, il est très-vers(^ dans le monde, il pourrait me procurer un poste quelconque dans un journal ou ailleurs, qui me permît de tenir la place à Paris jusqu'à meilleure l'ortune. M. Quemper part, je crois, jeudi; mais, si vous vouliez bien avoir cette bonté, vous pourriez lui écrire à ce sujet un petit mot qui aurait peut-être le temps de lui arriver avant son départ. Voilà ce que j'ai pensé en songeant à votre amitié si abondante et aux avances de cœur si touchantes que m'a faites M. Quemper.

Mais ce n'est pas tout encore, et si votre bonté n'était pas allée au-devant de ceci, je croirais vraiment dépasser les bornes de la confiance amicale pour tomber dans l'importunité. Je viendrais donc passer au Val le temps qui s'écoulerait jusqu'à la réponse de M. Quemper, et, cette réponse venue, je partirais pour Paris, s'il y avait quelque chose à l'aire, ou bien j'irais m'ensevelir où je suis né, si décidément la fortune me repoussait. Mais votre voyage à Mordreux et tous vos projets ne seront -ils pas dérangés? Je vous supplie de me le dire sans détour. J'aborde assez franchement votre amitié pour que vous ne vous gêniez pas à cause de moi. Voici en résumé toute ma position : il faut que je sorte d'ici puisque je n'appartiens plus à la congrégation, e( je ne puis aller qu'à Paris ou chez moi; je vais agir à Paris par l'amitié de M. Quemper et de parents que j'y ai, et, puisque vous avez été assez bon

pour m'y inviter, je viens attendre sous votre toit la décision de la fortune. Mais encore une fois, si je dois apporter le moindre dérangement dans vos projets, ne me le cachez pas. Si tout cela peut aller sans obstacles, je partirais aussitôt votre réponse reçue. Excusez mon griiïonnage, j'écris en toute hâte et avec un désordre d'idées inévitable dans une position si étrange.

Veuillez présenter mes hommages à M'"^ de La Morvonnais et poser un baiser pour moi sur le front de votre petit ange Marie.

Croyez-moi votre ami le plus dévoué.

Je mets sur l'adresse le titre de maire parce qu'ainsi peut-être la lettre arrivera plus promptement.

Si M. Quemper était parti, voudriez-vous bien lui écrire \ Paris? Le journal la France catholique m'irait bien, s'il y avait moyen d'y entrer.

A M. F. DU BREIL DE MARZAN

Ploërmel, ce 27 novembre 1833.

J'ai trouvé en passant à Saint-Méen, mon cher François, votre lettre qui m'attendait, et je l'ai saisie avec un doux transporî, intacte et vierge. Donner,

^^8 lettres et fragments.

moi donc le secret que vous possédez si bien de répandre dans une lettre amitié, poésie, éloquence, et ce flot de choses charmantes qui couvrent votre papier. Pour ce qui est de l'amitié, je vous en dirais long, bien long, en écoutant cette voix au fond de moi qui me parle toujours de vous; mais encore y a-t-il façon de parler, et quand mon amitié s'entretient avec la vôtre, elle se trouve la langue rude et grossière au regard de sa compagne qui l'a si harmonieuse.

J'ai causé longtemps avec M. l'abbé Houët de vous et de tout ce qui se passe. Je mettrais votre modestie en souffrance si je vous rapportais tout ce que nous avons dit sur le premier sujet; quant au second, nous avons donné cours à nos émotions sur ce qui a été fait par M. Féli, et à nos craintes sur ce que feront ses ennemis. A Saint-Méen, il y a division d'esprits; car, comme vous savez, la congrégation, ce pauvre petit royaume, est divisée contre ellemême. Les hommes d'en arrière blâment beaucoup ia conduite de M. Féli avec Mgr de Rennes, et surtout les mots : ce que ma conscience permet^ dans la lettre au pape. Les nôtres, qui comprennent bien ces mots, ne les blâment pas ; mais ils craignent qu'ils ne scient blancs à Rome. M. Jean, que j'ai vu à Dinan, le redoute beaucoup. A propos de Dinan, vous savez que l'évêque de S.-B., en prêchant dans cette ville, a fait une sortie violente et qu'il a promis une circulaire pour faire couple à celle de son frère de R.?

Mais qu'importe ce qui tombera des chaires ou courra dans les circulaires? Le Seigneur est debout, prêt à plaider sa cause, la cause des nations, et tou: les avocats de la servitude tomberont en confusion. Je soufTre pour tout ce que soulFre M. Féli; mais je n'ai pas la moindre crainte dans l'âme pour \' issue de notre grand procès. Quand même le pape condamnerait, n'y a-t-il pas, comme vous me l'écriviez un jour, mais dans un tout autre sens, n'y a-t-il pas dans le ciel une cour de cassation ?

Je ne sais rien de plus que ce que je savais en quittant le Val de l'Arguenon. Vous savez que nous disons ici tout ce que nous dirions, vous, Hippolyte et moi. Nous avons bon courage; notre Samson a h» chevelure longue, et Rome ne l'endormira pas sur ses genoux.

Je suis dans une étrange position, mon cher ami; on ne m'.a rien répondu de Juilly; c'est que, sans doute, on aura craint d'introduire un hérétique, un loup dans le bercail. Il faut chercher ailleurs, chercher à Paris, et, en attendant, sortir d'ici; car je n'y puis rester plus longtemps, n'appartenauL plus à la congrégation depuis un mois. La douce amiiié d'Hippolyte m'a ouvert son sein pour y attendre le résultat de mes démarches; j'y entrerai, et, jusqu'à la réponse de la Fortune que je fais interroger à Paris, qui est son temple, mon àme endormira ses soucis en se berçant sur vous et sur lÂippolyte. — Me permettrez-vous une petite question peut-être indiscrète?

LETTRES ET FUAGMEHTS.

Vous aviez quelque chose dans l'âme quand je vous ai vu, quelque chose là-bas tout au fond; car votre sourire était bien plein d'amitié, comme de coutume, mais il était, passez-moi la comparaison, comme l'arc-en-ciel qui décrit sa couibe sur un nuage. N'est-ce pas? — Je partirai pour le Val dans les premiers jours de la semaine prochaine. Votre voyage ne sera pas, j'espère, si long que je ne puls.ie m' entretenir encore avec vous fnric ad faciem. Je ne sais si vous pourrez lire et comprendre tout ce barbouillage. Les phrases courent à la débandade sur mon papier, et, quand on est en souci, la main tremble pour écrire et r<âme balbutie pour parler. Je veux écrire pourtant, d'une façon bien nette et bien appuyée, que je vous aime et vous embrasse de toute la puissance de mes bras et de mon cœur, au risque de vous étouffer avp^- les uns et de vous surcharger avec l'autre.

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