L'ANSE DES DAMES
Le Val de l'Arguenon, 16 décembre 1838.
Je voudrais à l'Anse des Dames, Où brisent de si belles lames, Me creuser au cœur d'un rocher, Tel qu'un aiiiique anacliorèle, Une fraîche et sombre retraite,
Comme celle où vont se coucher Le vieux héron, le vieux nocher.
A mi-côte de la colline,
Qui prêle à la vague marine
Celte belle anse, j'ouvrirais
Ma douce grotte, afin d'entendre
D'un peu haut la vague rôpandro
Ses bruits divins, qu'en mon palais,
Brise des mers, tu porterais.
Tandis qu'à mes pieds, sur le sable.
Bruirait la mer adorable, Sur ma tète d'autres concerts Rouleraient leur onde divine; Car un bois croît sur la colline.
Et les bois, ainsi que les mers, Chantent des hymnes doux bî fier<\.
Cette anse serait un empire :
Les vagues viendraient me sourire Et me diraient leur jeune dieu, Et moi, de ma grotte profonde, Je rendrais le sourire à l'onde En regardant le blanc courlieu Jouer sur mon empire bleu.
Mais, quelque beau que fût un trôna, Sans faire part de ma couronne.
Je ne voudrais pas être roi.
Ma Muse deviendrait ma reine Et de l'anse la souveraine ; Car en un antre, dis-le-moi, Que l'aire, ô ma Muse! s^ins toi?
Aux jours de mer belle et sereinei Elle s'en irait par la plaine.
Par la plaine humide volant Avec les oiseaux et la brise, Dont l'aile gracieuse frise L'onde, pour cueillir en allant La fraîcheur que l'onde répand.
Et de retour à la nuit close, Elle me conterait sans pause Toutes les merveilles des mers.
Et le mystère qui se passe En ce point vague de l'espace Où le ciel et les flots amers S'entre-baisent dans les jours clairs.
Elle me ferait une histoire Toute vivante en sa mémoii»
De l'azur lumineux des eaux, Des ailes blanches des navires Et des brises dont les sourires Poussent mollement sur les flots Les goélands et les vaisseaux.
Ce seraient dos contes volages,
Tout pleins d'oiseaux, et de nuages,
yA de murmure? inouïs,
ilù serait dit quelle est l'arène
Où la vague qui se promène
En traînant sa robe à longs plis
Chante le mieux aux bords ravis.
Avec ces chants, avec ces vagues, Ces histoires douces et vagues,
Ces océaniques rumeurs,
Tous deux, le genou sur la mousse,
Ferions cette prière douce
Qui porte au Seigneur des seigneurs,
Le soir venu, l'encens des cœurs.
L'encens éteint, si sur les grèves La lune promenait ses rêves, Je dirais : l'Océan est plein De lampes douces et sereines; Ma Muse, va parmi ses plaines Chercher un autre chant marin Pour la prière du matin.
Et ma Muse prendrait passage Sur une vague molle et sage.
Portant une étoile en ses plis; Et sur sa marine coursière On la verrait, joyeuse et fière, Courir les limpides pays Tout parsemés de l'or des nuits;
Souriant aux belles étoiles Qui figurent de blanches voiles Voguant au plus profond des eaux, A la brise qui les balance Et fait de l'Océan immense Un ciel limpide dont les flots Mouillent d'innombrables vaisseaux;
S'enfonçant au loin dans l'humide, Puis revenant raser l'aride Pour recueillir les grands discours Que l'Océan dit en lui-même.
Et ceux dont aux grèves qu'il aime
Il va développant le cours,
Mieux encor les nuits que les jour?.
Ma Muse ainsi, cherchant fortune, Irait aux rayons de la lune, Nocturne coureuse des mers; Enfin la vague, sa monture, Avec un doux et clair murmure, La rendrait à mes bords déserts, Gaie et le cœur plein de concerts.
A M. QUEMPER,