M"* Eugénie de Guérin a écrit sur cette lettre
« O mou ami, que remarque-t-on dans la vie de l'homme vraiment cnrctien et parfaitement soumis à l'Évangile? Une sainte liberté qui indue dans toute sa conduite, une aisance d'action et de conversation qui charme ceux qui en sont témoins, une détermination fixe et généreuse à exécuter le bien, et un talent d'insinuation pour le persuaûer aux autres.
• Mon cher Jlauricc, j'ai vu cela. •
en attachant ton travail à remarquer les constructions, les tournures, les délicatesses de style, mais sans adopter jamais la manière d'aucun maître. Il faut apprendre la langue chez eux ; mais il faut s'en servir chacun à sa manière. Et surtout point c'e scrupules sur la perte du temps et le plus ou moins de convenance qu'il y a pour une femme de s'occuper de choses littéraires. Si tu savais la musique, tu ferais de la musique dans tes moments de loisir : tu ne sais pas la musique; mai"^ tu sais la poésie, fais de la poésie.
A LA MÊME
Paris, 10 septembre 183i.
Un échec, ma chère amie. Cette espérance de Juilly qui me tenait en haleine depuis plus d'un mois vient de crever comme une bulle. Ces messieurs se sont décidés à garder le professeur que je devais remplacer. Voilà qui est fini; n'y songeons plus et tournonsnous ailleurs. Je suis à Stanislas depuis quinze jours, faisant une petite classe à quelques élèves qui rester! au bercail, comme les moutons malades, tandis qie le troupeau s'égaye aux champs. M. Âugé a témoigné beaucoup de satisfaction de me voir rentrer dans le collège, et m'a, de son propre mouvement, oiïert une
classe pour la rentrée, s'il peut en donner. Qu'imaginer de mieux en fait de bonté et de prévenance? J'aurai donc une classe, s'il y en a de disponible; sinon, je demanderai à rester dans la maison comme professeur suppléant, fonction de peu de poids, qui me vaudrait le vivre et le couvert. Professeur et demeurant au collège, je me procurerais facilement quelques répétitions, dont le prix me sauverait de tout besoin d'argent. L'essentiel de l'existence étant ainsi basé et assuré, je pourrais courir à l'aise et sans trop m'inquiéter après le chanceux , le vague , le mouvant, c'est-à-dire chercher fortune dans l'aventureuse carrière de la presse, et tenter des voies d'avenir. Qu'il m'arrive de tout ceci comme à Ferrette , c'est fort possible; cependant les probabilités sont assez en ma faveur, et je ne vois pas quel choc pourrait renverser mon pot au lait, après la preuve de bienveillance quÊ m'a donnée M. Auge...
Voilà mon plan de campagne et tous mes projets d'avenir. Quant au passé, tous les abîmes qu'il avait creusés sont fermés, toutes les dettes sont comblées. Je suis redressé et raffermi sur mon trône comme un roi de restauration.
Je me trouve maintenant isolé au milieu de Paris. Cette nitée d'amis que j'avais rue de Vaugiiard s'est envolée et dispersée; mais c'est seulement pour le temps des vacances, l'hiver les ramènera. Le silence et le vide du collège me font comme un second isolement dans le premier. C'est comme un village aban-
donné. Qu'est-ce qu'une vingtaine d'habitants clans une maison qui en renfermait 350 , il y a quinze jours? J'y vis seul, comme à la campagne, dans une grande chambre démeublée que je ne remplis guère avec mon petit bagage, mes quelques livres et ma pauvre personne. Au demeurant, je ne me plains pas de ma solitude. Elle n'est troublée que par quelques amis qui m'aiment assez pour venir me chercher au fond de ce désert, et, le soir, par l'abbé Buquet, qui couche dans la chambre à côté et vient m'entraîner en de longues et charmantes causeries. Ma classe, qui, au grand complet, compte cinq élèves, prend peu de place dans mon travail et dans ma journée; de longues heures demeurent à la disposition de ma volonté, de façon que le travail libre l'emporte de beaucoup sur le travail obligé, ce qui est d'un grand prix dans la vie.
Voilà un an passé que j'ai quitté la Chênaie. C'était le 5 septembre. Que de voyages, que de projets créés et détruits depuis ce jour-là! C'est mon année errante. Et celle qui commence, que sera-t-elle ? Si ce n'était ce maudit argent et l'inquiétude de l'avenir, il y aurait du charme à errer. Quand on erre, on sent qu'on suit la vraie condition de l'humanité; c'est là, je crois, le secret du charme. Voici la saison où tu deviens, toi aussi, errante. Je suis enchanté de ton voyage à Rivières. Cette excellente baronne! je prie Dieu ({u'il me ramène dans le pays assez tôt pour la revoir encore.
LETTRES ET FRAGMENTS. 3«l
Pourquoi voudrais-tu rompre l'échange de parfums entre les quatre ou cinq jolies fleurs qui t'entourent, et toi? Pourquoi froisser dans un petit accès de pieuse misanthropie cette guirlande de charmantes amies? Cette pauvre Gabrielle , où en est sa dépérissante santé? Cette idée de Lucie, devenue de jeune enfant jeune fille, m'est venue comme un riant avertissement de la fuite des années. Voyez-vous cette Psyché courant après les papillons? Que fait-elle de ses grands yeux bleus? Que dit sa voix molle et lente relevée d'un petit défaut de langue? A mon retour, je ne sais quand, j'effaroucherai toute celte jeunesse, barbu , ridé et rechigné. La plupart me donnent trente ans; quelques-uns trente-cinq; un enfant m'en a donné quarante. Dieu ! si j'étais femme ! La noirceur de ma barbe, ma peau tannée et quelques rides qui se creusent en sont la cause. Le temps laboure, le soleil hàle, lame soutire : que voulez-vous que devienne un pauvre visage d'homme ainsi en proie?...
Pourquoi as-tu peur du vers hexamètre? Ce verslà n'est pas si roide que tu crois. Il s'assouplit aisément et se prête de bonne grâce au ton de la causerie, et peut prendre un air de négligence qui lui sied à merveille dans les sujets intimes. Je le préfère même pour causer au petit vers ou aux vers libres, qui, à mon gré, ont peu d'harmonie et de balancement.
Wt LETTRES ET FRAGMENTS.
A M. H. lE LA WORVONNAIS.
Paris, 21 septembre 1834.
Je reçois, mon cher ami, votre manuscrit et la lettre qu'il renfermait; je le reçois à l'instant et je vous écris avant de lire, parce qu'il faut que je me bcâte de faire mon courrier pour Paul, qui part après- demain matin. Vous allez donc posséder cet inestimable trésor d'amitié, de fraîcheur d'âme et de bonté de cœur. Il va se reposer de sa vie si active, si dévouée, dans ce beau sanctuaire d'amitié et de paix dont vous êtes le prêtre; il va se baigner au courant de ces jours limpides et faciles, qui murmurent sous votre toit. Quelle interruption, quelle lacune dans ma vie, à partir d'après-demain jusqu'au jour qui me le ramènera, lui et les autres frères! Quel deviendra mon ennui! Demain au soir, ce sera la soirée des adieux. Savez -vous quelles soirées nous passons ensemble de temps en temps? Nous nous réunissons à l'heure du dîner, dîner intime, causeries intimes, longues et vagues promenades sous les marronniers des Tuileries, aux parfums des orangers et des fleurs des parterres, aux lueurs du couchant. Ces causeries vont et viennent de Paris au Val, d'un ami à un autre ami, du présent à l'avenir, de la mélancolie à la foie, de la philosophie à la poésie, des molles tris-
tesses aux résolutions fermes et viriles, de l'une à l'autre des choses de ]a vie. Vouloir vous peindre ces entretiens, ce serait essayer de rendre avec le style les couleurs du crépuscule, la vague nonchalance des brises, ou, chose encore plus diiricile, ce qui sonne de plus doux et de plus nuancé dans le cœur. Demain, ce sera donc la soirée des adieux, la clôture des mélodieuses soirées. Que de choses qui se closent avant nos yeux ! Je ne vous parle pas de mes affaires; Paul vous dira où j'en suis, les espérances qui s'élèvent et qui tombent, qui s'élèvent jusqu'à la chaire de rhétorique de Juilly, et qui tombent dans une petite salle d'étude. Il vous dira mes fortes résolutions et les mâles efforts de ma volonté pour ressaisir l'empire de mon âme. Ce serait une bien longue narration que celle de mes révolutions intérieures, changements de gouvernement , guerres civiles , anarchie, despotisme, lueurs de liberté. Ce sojit de ces annales qui s'écrivent en rudes lettres dans l'âme et en rides sur le front. Il m'arrive parfois de n'en pouvoir plus, comme un vieil empire. 0 mon charmant solitaire, mon cygne de mer, mon philosophepoëte, comment vous exprimerai-je le mélange de mon âme en ce moment, cette confusion de plaisir et de peine, ce pêle-mêle de larmes joyeuses et tristes qui se poussent et roulent les unes sur les autres dans mes yeux? Je vous vois là, dans mon âme; j'y vois Paul qui va partir, que j'embrasse en lui disant adieu ; j'y vois le Val, vos réunions, tout
»a4 LETTRES ET FRAGMENTS.
le cliarme de voire vie, et mon isolement ici et mes aspirations vers la bien-aimée Bretagne. Mon ami, il y a des moments où l'âme s'étend à perte de vue et t-e trouble comme la mer.
AU MËMX.
Paris, 19 octobre 1834.
i nfin, mon cher ami, je puis être à vous, je puis enfin me rouvrir et vous faire part de mon àme, qui est un bien très-mélangé, sans doute ; mais, par malheur, je ne sais pas la retenir pour moi seul. Aujourd'hui donc, dimanche, jour gris, jour calme, jour de déclin et tout à souhait pour la chute des feuilles et l'émigration des âmes, ma vie affairée et échauffée par l'action s'arrête, recueille ses esprits, reprend ses entretiens du dedans depuis longtemps interrompus, se li^Te au Génie de l'automne, prête l'oreille aux souvenirs qu'on entend bruire si distinctement dans le silence de certains jours, et, toute chargée d'impressions, de souvenances, de mélodies au«i tomnales, se retire dans un coin bien solitaire, bie.9 à couvert des interruptions, pour se raconter à vous. Mais je laisse derrière moi un mystère vers lequel j( reviens pour vous le dénouer. Ma vie affairée ci échauffée par l'action : comment, moi, honune d'ac-
LETTRES ET FRAGMEiNTS. 3«5
lion? 11 faut donc qu'une voix puissante m'ait dit: Lève-toi et emporte ton grabat! Le lendemain du départ de Paul, je devais aller à Versailles, où l'on me faisait espérer une place de professeur dans une institution. J'allai donc à Versailles, et voici ce que j'y rencontrai : quatre heures de classe par jour, des salles d'étude, des récréations, des promenades à surveiller, le tout appointé de AOO francs. Ce que j'espérais au collège Stanislas m'ayant aussi manqué, il ne me restait plus que mon espérance de réserve, celle d'aller chez mon cousin; mais, pour comble et comme pour achever la leçon qu'elle avait résolu de me donner, la Fortune a voulu que mon cousin vînt tout à coup à manquer absolument d'élèves. J'ai donc été un moment renversé tout du long et sous les pieds du sort. Alors, certes, j'avais le loisir de vous écrire, je surabondais de loisir. Pour me punir par où j'ai péché, moi qui si longtemps ai fait le rebelle contre l'antique condamnation au travail. Dieu m'avait ôté la possibilité de rien faire; il avait détourné, éloigné de moi tout instrument de labeur au moment où mes mains en étaient avides. Du loisir de tous côtés, bien loin, sans fin, condamné à m'enfoncer dans un loisir sans bornes comme dans un morne désert. Pourquoi ne vous ai-je donc pas écrit quand j'avais toute ma vie devant moi, à ma merci? Mon ami, je n'avais que des disgrâces à vous conter, je ne pom ais que vous contrister avec mon récit. J'ai mieux aimé attendre que le vent eût emporté tous ces jours
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noirs et purifié mon atmosphère. La tempête a éle courte ; le ciel de mon petit monde s'est coloré de nouveau à l'orient, et c'est à la lueur de ses premières clartés que je vous écris. Le professeur de cinquième à Stanislas a demandé un congé d'un mois; je le remplace et je gagne cent francs à cette besogne. Je me suis mis en quête de répétitions et j'en ai lencontré quelques-unes... Classes et répétitions remplissent ma journée depuis sept heures et demie du matin jusqu'à neuf heures et demie du soir. Je couche chez mon cousin. Le dîner du collège me tien; lieu de déjeuner, et je m'en vais dîner, sur le soir, à 2/i sous, comme un débutant. Telle est ma vie depuis trois semaines : révolution subite dans mon existence, transformation soudaine de la nonchalance des rêves à l'essoufTlement de l'action. Une urgente nécessité, un peu de raison, quelques grains d'amour-propre irritant, suppléent aux forces de mon âme, qui s'épuisent au premier coup de collier. Cependant, je dois dire que, dans les régions les plus reculées, les plus profondes de mon être, dans le sanctuaire de la volonté, vit une résolution, que je crois ferme et stable, de sacrifier une moitié de mon existence à la chose extérieure pour assurer le repos de la chose intérieure ; ainsi, il est décidé que je vais me préparer à l'agrégation. Je vous ai dit les faits, les acciaenls, les dehors; rentrons. Le latin et le grec et ■ tout ce tracas de vie laborieuse absorbent une cerianiii portion de mes pensées; mais c'est cette por-
tion flottante et dernière que je laisse aller à tout vent comme les franges d'un manteau ; je n'y ai aucun regret. Ce sont les vagues qui brisent sur la grève : le sable en boit, l'homme les écume, la mer en fait abandon à qui veut les prendre. Ainsi, vous dis-je, ma pensée sur les bords est prise par les soucis et les soins de la vie active ; mais, au large, rien n'y touche, rien n'y passe, rien ne s'en va de ses flots que par l'évaporation continuelle de mon intelligence aspirée par un astre inconnu *.
Il y aura bientôt un an que, des hauteurs de Créhen , je saluai le Val tout doré là-bas sur son coteau par un beau soleil d'automne. Doux anniversaire, tout suave de mélancolie comme la saison qui l'amène. Chaque matin, en allant au collège, je traverse les Tuileries, dont le sol est tout couvert des jonchées de l'automne; le vent siffle dans les rameaux, comme au désert; comme les ramiers qui habitent ces antiques tnarronniers, quelques-unes des poésies de la solitude voltigent dans le bois de la cité. La runipur d'une brise dans les branchages me rappelle quelquefois le bruit de la mer; je m'arrête, je m'empare de la fiction, je m'isole avec elle du monde entier : ce sont les flots, je les côtoie avec vous, nous errons sur les caps, le soir, à la brune; je m'assieds sur la Roche-Alain. Puis, quand je sens que l'illusion perd
i. La fin de ce passage se trouve, avec quelques légères difl'éreacei, dans le Cahier vert, à la date du 22 octobre 183i,
de son intensité, je me remets en marche, tout ému, tout en vous , et m'éciiant comme le Jeune Barde : Bon Dieu ! rendez-nous la mer! Un hôte vous est venu cette année aussi sur un rayon d'automne, et peutêtre lui avez-vous trouvé un peu de la pâleur du rayon. Peu de jours avant son départ, il revenait d'une vallée charmante des environs de Paris, et il revenait cette fois comme un homme qui a laissé une grande partie de lui-même dans le lieu qu'il a quitté. L'Amérique lui avait envoyé dans cette fraîche vallée une apparition des rêves de jeunesse , mais pâle , languissante et atteinte. Nous causions, et la vivacité de cette âme si étincelante était tombée. La parole au vol brillant et hardi se traînait comme un oiseau qui a une aile cassée. 11 y avait un point fatal qui l'attirait; elle voulait s'échapper, mais elle n'allait pas bien loin, et je la voyais se rapprocher insensiblement du centre, comme si elle eût été enfermée dans un cercle magique. Tels furent nos entretiens le soir de notre séparation ; une tristesse solennelle nous dominait tous deux ; nous avions tous deux besoin de consolation, nous nous en demandions secrètement l'un à l'autre, et chacun ne parlait que de douleur. Nous aurions voulu faire échange d'âmes. Faites respirer au malade les brises marines et les sauvages parfums de vos rivages. Si j'avais une atteinte semblable, je vous demanderais hospitalité au Val pour enchanter ma soulTrance.