‹ Maurice de GuérinChapitre 31 sur 44 · AU VAL SAINT-POTAN · texte numérisé non relu

AU VAL SAINT-POTAN

Au Parc, 9 juillet 1834.

Je vous ai écrit en partant de Paris une petite lettre dont je vous priais de ne pas tenir compte. Aujourd'hui, mon cher Hippolyte, que j'ai devant moi tout le loisir possible et autour de moi tout le calme de la campagne, je reprends notre causerie pour m'y livrer à mon aise et la pousser aussi loin qu'il le faut à mon cœur, c'est-à-dire jusqu'au point où je commencerai à craindre que mon bavardage ne vous ennuie.

Je vous ai annoncé un exposé de mes affaires et

de ma position durant les cinq derniers mois. Je commence , écoutez. Vous savez quelles étaient mes espérances quand je quittai le Val : je me sentais un certain goût pour la vie littéraire, le métier de journaliste me souriait, je caressais intérieurement je ne sais quel beau fantôme d'avenir qui s'était élevé dans mon imagination , et , bien que la défiance que vous me connaissez s'en mêlât, je me portais sur ce rêve avec une ardeur extraordinaire. Car, pour vous le dire en passant, je me jette avec impétuosité sur tout projet nouveau qui peut modifier mon existence ; qu'on m'annonce une petite course pour demain ou qu'on me dise : demain vos destinées vont subir un grand changement, je suis également ému, je m'élance au-devant de ces deux événements avec la même impatience; une activité étrange de pensée se développe en moi, je ronge en frémissant le frein du temps qui m'empêche de saisir d'un bond ce que je dévore de l'œil. Vous concevez qu'avec une âme sujette à de si ardentes convoitises, je dus arriver à Paris plein d'ardeur et y saisir ma plume de journaliste avec un frémissement de plaisir. Mais, comme d'habitude, l'enthousiasme dura peu; les diflicultés, tant personnelles qu'étrangères , se firent sentir. Je vis l'accès des journaux fermé et gardé parl'égoïsm^ qui veille à la porte de toutes les places pour en défendre l'approche aux pauvres jeunes gens qui arrivent à Paris le cœur plein de naïves espérances. La seule France Catholique m'admit parmi les siens;

ait LBTTRBS ET FRAGMENTS.

mais ce journal, malgré la bonne volonté de ceux qui le dirigent, ne pouvait sufllre à mes besoins. Mes articles étaient accueillis favorablement , mais le cadre étroit du journal se refusait à de fréquentes insertions. Dans quatre mois j'ai été à peine imprimé quatre fois.

Cependant la dépense allait son train. Bien que je vécusse petitement, cette dépense était grosse comparativement à mes ressources. J'allais épuisant sans fruit mon temps, mon aigent, ma patience et celle de mon père. Je persistai quelques mois dans cette disposition , je fis ferme contre la mauvaise fortune pour sauver les apparences et ne pas lâcher pied sans avoir combattu. Mais à la fin tout alla si mal qu'il fallut me résoudre à chercher en hâte un de ces partis qu'on ne prend qu'à l'extrémité. Seul, je ne sais ce que je serais devenu dans la défaillance entière de mes forces et de mon courage, mais Dieu, comme par précaution, a rangé autour de mon âme chancelante des amis qui la soutiennent, l'étayent, la maintiennent en elle-même avec la plus touchante sollicitude. J'allai trouver Paul; je lui exposai ma fâcheuse position dans toute son étendue , je lui proposai l'énigme terrible de ma destinée et lui en demandai la solution. 11 dénoua aussitôt et sans i)eine ce nœud gordien. « L'avenir vous échappe, me dit-il, si vous quittez Paris. 11 ne faut point démordre, à tout prix. Faites sentir à votre père qu'il s'agit de toute votre vie, qu'an dernier effort peut tout sauver, qu'un pre-

mier refus peut tout perdre. » Là-dessus, nous nous mîmes à supputer, article par article, toutes les nécessités à satisfaire, toutes les dettes à combler, toutes les chances les plus menaçantes à prévenir, et, ce compte fait et arrondi en une somme de 1200 francs, je l'expédiai à mon père, accompagné d'une supplique écrite par mon cousin, afin de lui donner plus d'autorité.

Au bout de quinze jours, mon père me la renvoya avec approbation et concession de la somme demandée. Quelle joie ce fut, comme je me hâtai d'aller trouver ce chei" Paul pour le remercier, pour triompher avec lui, pour le combler de joie avec ma joie, car je le connais si bon que je ne doutais pas de lui faire partager tous mes transports. Je ne fus point trompé; la joie qu'il eut de mon succès me fut bien plus douce que la mienne propre, et j'eus encore l'inestimable bonheur de le voir circuler dans le cœur de mes autres amis, François, Élie, etc. Elles sont si douces ces manifestations de sympathie vive et pure I Enfin, mon cher Hippolyte, me voilà lancé à Ilot, approvisionné d'argent et de courage, et marchant vers l'avenir d'un pas assuré; il me semble qu'une lueur me guide, et je pressens comme un but encore Inconnu sur lequel je m'avance. Pour le moment, voici ce que je compte faire. Je passerai la fin d'août et septembre entier au collège Stanislas, où je ferai une classe de vacances ; la rentrée venue, je me fixerai dans ce collège s'il y a place, sinon je trouverai

au LETTRES ET FRAGMENTS.

chez mon cousin une place assez avantageuse en lui aidant à tenir sa petite pension d'élèves.

Voilà en raccourci l'histoire de ces cinq derniers mois; ce n'en est que la surface, mais vous êtes assez au f.iit de mon train intérieur pour juger du cours de mes pensées durant tout ce temps. Ici, je me repose, je fève l'avenir, je me livre aux douceurs de l'amitié et de la causerie, je savoure la campagne et ces paresses chéries qu'on ne goûte bien à plein qu'au n)ilieu des champs. Notre solitude est si retirée que nous ignorons encore le résultat des élections. Une autre ignorance qui me coûte beaucoup plus que celle-là, c'est celle de ce qui se passe entre nos amis et nos affaires de Paris. Je ne sais rien de plus que je savais quand je les ai quittés. Il y a aussi fort longtemps que je n'ai rien reçu de ma sœur.

Veuillez faire agréer mes hommages respectueux à madame Morvonnais , et mes souvenirs à Mordreux et à Saint-Malo. Je vais écrire à Amédée. — Demandez pour moi à Marie, qui peut maintenant me répondre, si elle se souvient de M. Guérin qui lui envoie mille baisers.

A M»« EUGÉNIE DE GDÉRIN,

Paris, 13 août 183k

Me voici de retour à Paris depuis quelques jours, ma chère amie. J'aurais voulu t'ccrire plus tôt, mais l'espoir de voir bientôt mon alTaire de Juilly se terminer m'a fait suspendre jusqu'aujourd'liui. 11 n'y a rien encore de bien positif. M. de Saliiiis a écrit que lui et ses collègues ne demandaient pas mieux que de m' associer à leur œuvre, que le professeur actuel de rhétorique manquait de certaines qualités, mais qu'il en possédait aussi de fort précieuses et qu'on ne se résoudrait pas à le remercier sans l'avis préalable de M. Gerbet , qui est à la campagne du côté de Saint-Quentin et qu'on attend de jour en jour. Si l'abbé Gerbet doit décider l'affaire , j'ai giand lieu d'espérer qu'elle tournera bien pour moi, car il est très-porté en ma faveur et a fait à ces messieurs de grands éloges de mon petit mérite. Quoi qu'il en soit, j'irai toujours le 23 ou le 24 m'installer à Stanislas à côté du cher père Buquet. Félicité part le 20 pour Lagny, Auguste ne tardera pas à la suivre; c'est le temps de la dispersion.

J'ai quitté avec bien du regret ce bon pays du Perche où j'ai passé six seinaines des plus calmes et des meilleures de ma vie. J'y étais si bien acclimaté,

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mes habitudes s'y étaient si doucement établies, en un mot, tout m'y allait si bien que je ne puis y penser maintenant sans éprouver un regret tout semblable au mal du pays.

Tes vers à Louise sont très-bien ; il y a beaucoup de poésie et grande abondance d'âme; mais si tu m'en crois, tu referas cette pièce, et voici pourquoi. Le sentiment de l'amitié y est très-bien exprimé; mais c'est l'amitié générale, l'amitié abstraite, et point l'amitié de Louise. J'aurais voulu que, dans une causerie en vers adressée à ton amie, tu lui eusses exposé tout ce qui fait en elle le charme de l'amitié ; que tu lui eusses parlé de la tournure vive, piquante, originale de ses lettres; de son âme ardente, passionnée, capricieuse, sévignéenne; de Rayssac, des montagnes, de sa vie isolée, de tout l'ensemble de son existence extérieure et intime; et cela en vers hexamètres rompus au ton de la conversation, sans passer jamais aux strophes qui donnent aussitôt le mouvement de l'ode, ce qu'il ne faut pas. Je voudrais, en un mot, que tu fisses une pièce d'intimité où fût reproduit le caractère si individuel de cette amitié. 11 ne faut pas compter sur la Bévue Européenne pour cette publication ; elle n'admet guère de vers et, si elle en admet, c'est qu'ils ont quelque rapport avec sa rédaction. Il y a un Journal des jeunes personnes, rédigé en partie par des femmes; madame Janvier entre autres y écrit. Elle se chargera volontiers d'y faire insérer ta pièce, et je ferai adresser un numéro

à Rayssac et l'autre au Gayla. Mais je t'engage à refaire la pièce, sans te presser tiop, sans trop écouter la facilité, en travaillant un peu plus la contexture du vers et la rime, et surtout en écartant toute influence lamartinienne pour te renfermer dans ton individualité et ne ressembler qu'à toi-même.

11 ne faudrait pas mettre dans ta pièce trop de dévotion ni d'ascétisme. Que ce soit une pièce purement humaine *.

Quant aux Enfantinef!, c'est une excellente idée que tu as là; mais il faut bien prendre garde de tomber dans l'enfantillage en parlant aux enfants. C'est une tâche bien difTicile que de leur parler en poésie; il est beaucoup plus facile de parler d'eux comme l'a fait Hugo. iMais ne va pas te décourager; commence, envoie-moi quelques échantillons, expose-moi tes idées à ce sujet. Je voudrais que lu fisses une réforme dans ton système de composition : il est trop lâche, trop vague, trop lamartinien. Ta poésie chante trop, elle ne cause pas assez. Formetoi un style, un style à toi, qui soit ton expression. I^tudie la langue française par des lectures attentives,

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