L'agi légation
LETTRES ET FRAGMENTS. 35i
être de grands malheurs, s'ils pouvaient reprendre quelque racine dans la génération présente. C'est à quoi les gouvernements ne songent pas, ouvrant de plus en plus les voies de l'instruction, ce qui est fort bien, mais ne pouvant ou ne sachant pas élargir à proportion les carrières destinées à recevoir les jeunes gens qui débordent tous les ans des écoles. Il y a partout engorgement, malaise, comme dans une foule qui veut forcer une issue étroite. Je me trouve engagé au milieu de ceiie foule, et j'y étouiïe un peu...
A M. H. DE LA MORVONNAIS
Paris, octol)rc 1835 (vers le 15),
Voiltà une bien longue interruption entre nous, mon cher Hippolyte : deux mois de silence. C'est comme une absence; nous allons nous retrouver, goûter de nouveau la joie des entretiens, nous raconter les pensées de la séparation. J'ai voyagé : je ne ais quel mouvement de mon destin m'a entraîné sur les rives de la Loire jusqu'à la mer. Je ne prévoyais pas cette excursion la veille de mon départ. J'ai vu le lo'ig du fleuve des plaines où la nature est puissante et gaie ; de ro^ale^ e l antiques demeures, foutes
marquées de souvenirs qui tiennent place dans la triste légende de l'humanité : Chambord, Blois, Amboise, Ghenonceaux, les villes des deux bords, Orléans, Tours, Saumur, Nantes, et l'Océan grondant au bout. De là, je suis rentré dans l'intérieur des terres jusqu'à Bourges et ISevers, pays des grands bois, où les bruits d'une vaste étendue et continus abondent aussi. J'ai fait cent lieues à pied, le reste à cheval, en voiture, en bateau à vapeur. J'ai pris des fatigues que je regretterai longtemps et vivement, à travers les grandes campagnes, à monter d'horizon en horizon, jouissant de l'espace et gagnant cinq ou six fois par jour ces impressions qui s'élèvent de toutes parts des étendues de pays nouvelles et s'abattent pai volées sur le voyageur. Le courant du voyage est bien doux, je le suivrais volontiers toute ma vie. Oh! qui m'exposera sur ce Nil * ? Rentré dans Paris et remis à la meule où je suis condamné, je retire à grand'peine mon esprit des lointains que j'ai parcourus; je tâche à me replier, à reprendre avec un peu de cœur la vie attachée. Je voudrais étendre un peu d'onction sur la croix où la nécessité, que je vois venir avec ses clous et son marteau, va m'attacher. Écrivez-moi, mou ami ; vous savez que vos lettres sont des calmants pour moi.
i. On retrouve une parlie do ce qui précède dans le Cahier Vvrf, à la date du 13 octobre 1835. (Voir le Journal, page 12(i.) Guérin transcrivait sur son Cahier les passages de; ses lettres qu'alTc tionnait le plus sa pensée. Il est à remarquer aue ce fragiuent est la dernière chose ({u'il V ait écrits.
A M. PAUL OUEMPER,
A SAINT-MALO (l LLE-ET-VI LAINE).
Paris, 26 octobre 4835.
J'ai expédié vos malles, mon ami, comme nous en étions convenus, par le roulage ordinaire de la rue Bailleul. Elles vous arriveront dans douze ou quinze jours. La lettre de voiture vous sera remise par le voiturier. — "Vous voilà donc avec les frères et dans les causeries. Que je vous envie ce bonheur, et que ces mois sombres et pluvieux auront de charmes pour vous, passés dans l'intimité, au coin des foyers aimés 1 Pour moi, aguerri parla nécessité, je brave les boues éternelles de certaines rues, la longueur des courses et toutes les difficultés matérielles de mon métier, bien que paifois je rentre attristé par le froid, l'humidité ou cette mélancolie d'atmosphère qui se répand si fréquemment sur Paris. Dimanche prochain je m'établirai enfin dans mon nouveau quartier. Cette prise de possession d'une chambre confortable me sourit moins aujourd'hui : je ressens une vive peine de quitter mon j)auvre hôtel de Valence où j'aurais peut-être partagé la chambre d'un ami. Mais je suis engagé, et d'ailleurs les impitoyables distances exigent ce sacrifice Je ne suis pas encore allé voir Letellier, et je
balance. Bien que, dans ma position, la somme de trente ou quarante francs, de temps à autre, ne soit pas indilFérente, la répugnance que j'ai pour cette façon d'écrire en articles, et le petit nombre de sujets que je puis traiter, me retiennent et m'empêcheront peut-être de faire cette démarche. Vous savtz {{\x Absnloii me plaisait fort quand nous nous sommes quittés; je n'ai pas changé de goût depuis, ma fantaisie se maintient dans ces sortes de sujets. N'en riez pas, ni vous, Amédée; et vous, Hippolj >, ne vous écriez pas que mes goûts dégénèrent et que je suis infidèle à la poésie : j'aborderais de bien meilleure grâce un petit traité sur la révolte du fils de David, qu'une dissertation surB.de Saint-Pierre, par exemple, ou tout autre sujet du même ordre. Ce pauvre Bernardin, il y a trois ans que je le néglige, et bien d'autres livres encore.
Le monde politique est tombé, comme vous savez, dans un silence plat. L'orgie de Grand-Vaux vient de rompre cette monotonie. , Vous en connaissez sans doute les détails et avez lu le charmant article de Nettement dans la Quotidienne. Le monde littéraire s'est réveillé à grand'peine et s'est frotté les yeux pour aller voir le DlX Juan d'Autriche de C. Delavigne. On dit que c'est fort spirituel. Adieu, mon ami; je vous fais ici une chronique réchauiïée qui ne vaudrait pas mieux que le dîner du proverbe. Je finis donc en vous priant d'embrasser les frères comme je vous embrasse.
AU CAYLA
Paris, ;{0 octobre 1835.
Je voudrais, s'il était possible, ma chère Marie, te détromper de l'étrange erreur où tu es à mon égard. Tu penses que je t'oublie, que je vous oublie; il n'y a qu'à ouvrir ta lettre pour voir que c'est là ta persuasion intime, que tu exprimes d'une manière assez indécise, il est vrai, mais qui n'en laisse pas moins démêler le fond de ton idée. C'est une véritable douleur pour moi que cette pensée existe chez toi, surtout si quelque chose de ma part en a été l'occasion. Que serait-ce? La rareté de mes lettres? Mais j'écris régulièrement tous les mois. Leur forme ? Mais je n'y vois rien d'extraordinaire et qui porte à tirer les concl usions que tu semblés en avoir déduites. J'écris le plus souvent rapidement, entre deux leçons, quand je peux, dans les moments qui me restent et qui la plupait sont fort courts. Gomme je pense que l'attachement qub j'ai pour vous ne peut être l'objet d'un doute, il arrive, faute de temps quelquefois, et pour aller au plus pressé, que je passe sur les formules et termine brusquement ma lettre. Quant au reproche de la largeur des marges, avoue-le, n'est-ce pas un enfant
tillage, et peut-on sérieusement accuser qui que ce soit de froideur pour deux doigts de papier laissés en blanc? C'est regarder les grandes choses à la loupe. Le procès que tu me fais est basé sur des observations microscopiques. Eh ! mon Dieu, à regarder les gens de trop près, quelle amitié pourrait subsister? Je ne crois pas que personne gagne à être observé : les allures secrètes de tous les hommes sont si misérables ! A cette accusation, une autre vient se joindre encore plus hasardée, si cela se peut : je vis, dis-tu, dans le vague, dans les nuages, ne songeant ni au passé, ni à l'avenir, pas même au présent. Si cela était, à l'âge oh me voilà venu et après l'enseignement pratique que j'ai reçu, je serais, en vérité, un bien pauvre garçon et dont il faudrait à peu près désespérer. Pour peu qu'on soit muni de s<3ns, on est descendu de ses nuages à vingt-cinq ans, et l'on s'applique tout de bon à se faire un avenir positif. Les chimères s'en vont avec l'âge : c'est bien commun, tout le monde le sait et le répète; les miennes m'ont été ôtées comme aux autres, je ne suis point privilégié et ne voudrais point l'être pour cela. Si je savais qu'il m'en fut resté quelqu'une, je me l'arracherais violemment comme un ridicule. Et, d'ailleurs, jua façon de vivre ne m'interdit-elle pas toute espèce de vague? Crois-tu qu'on en puise beaucoup dans Lhomond ou la Méthode grecque, et qu'en courant dans la croite de Paris on rêve au septième ciel ? — Je ne dis rien de ma vie. — C'est qu'elle ne fournit rien à dire. Je vais
et viens du faubourg Poissonnière au quartier du Luxembourg, donnant des leçons. C'est toujours le même letour des mêmes choses et rien hors de ces choses. Je ne vais pas dans le monde; je ne vois personne qu'Auguste. Ma vie est aussi monotone ici qu'elle pourrait l'être au fond d'une campagne, et même plus stérile en choses à raconter, car il n'arrive rien cà qui va par mesures réglées comme l'aiguille d'un cadran. Autre accusation encore, mais celle-ci vient de papa : je persiste dans des systèmes de politique, de religion. Une fois pour toutes, et, je vous en prie, ajoutez foi à mes paroles, je n'ai aucune espèce de système en rien ni pour rien. Je ne pense jamais à ces choses-là; elles me bont totalement étrangères et me le seront toujours. Croyez-moi enfin sevré de M. de La Mennais : on n'est pas éternellement à la mamelle ; je suis aussi libre de lui que possible. Je ne suis, grâce à Dieu, de l'école de qui que ce soit. J'aime mieux n'être rien que disciple; car, en fait d'idées, c'est le cas de dire : Ne soyons rien pour rester quelque chose.
Adieu, ma chère amie; je t'embrasse, et donnemoi l'absolution, avec Eugénie, de ma très-vénielk lîuite.
A M. H. DE LA MORVONNAIS
Paris, 5 décembre 183b.
Cette impatience de savoir la disposition de mes journées et comment tournent les chemins que je suis, afin que votre pensée puisse s'y engager avec moi, m'a touché d'un sentiment bien doux et de ceux qui ne peuvent guère prendre leur expression dans le langage. Mais vous élevez beaucoup trop ma vie et lui attribuez une dignité dont elle n'est pas investie, en parlant, à mon endroit, de soufTrances, d'épreuves et de courage à les supporter. Non, mon cher Hippolyte, ma part n'est pas si belle que vous la faites. Les difficultés de ma vie consistent dans quelques. fatigues matérielles, à quoi le corps s'endurcit vite et prend même un surcroît de forces, et dans les dégoûts d'une profession qui a déjà beaucoup gagné sur mes répugnances par l'action lente, mais irrésistible, de l'usage, qui apprivoise les plus sauvages esprits et les range, presque à leur insu, à une entière soumission. Tout s'émousse, tout se dissout insensiblement. Les résolutions les plus fermes abandonnent chaque jour quelque chose d'elles-mêmes au cours des heures. Toutes les rébellions rentrent par degrés dans le sein commun. Il y a une pente de toutes choses, qui ne souffre pas qu'on la remonte longtemps. J'ai pria
mon cours dans la vie; je vais et viens conduit par i'habitude, tenant mon esprit au milieu du chemin, et le gardant avec soin de ces pensées qui le tirent à côté et ne servent qu'à altérer la monotonie des jours qui est si belle et prête quelque chose à l'existence même la plus menue. Rendu à ce point, je. n'ai plus heu d'appliquer aucun courage. Il a fallu, il est vrai, quelque résolution pour y arriver, mais de peu de valeur dans le fond et empruntée aux circonstances. Voici les piiiicipaux traits de l'ordonnance de mes journées : je suis sur pied dès sept heures pour une leçon à donner dans le voisinage; de là je cours au collège Stanislas, à l'autre bord de Paris, et j'y suis retenu jusqu'à six heures du soir. Il me reste alors une heure et demie pour dîner et repasser à l'autre extrémité de la ville, où m'attend une dernière leçon qui se clôt à huit heures et demie. Ma liberté se lève dans la nuit. L'accoutumance ayant usé les aspérités de cette vie, il ne lui reste guère qu'un défaut, mais capital : c'est de réduire à quelques débris le temps, dont les études qui doivent me porter au-dessus de la condition présente réclament de grandes portions. Accorder le soin de la subsistance avec des travaux si exigeants me paraît un problème insoluble à Paris. Mais le temps est si fécond en meilleurs conseils et dénoue parfois si aisément des nœuds qui eussent défié une épée, que je me suis retiré dans la sécurité à cet égard. Vous me portez à produire quelques essais de composition, à découvrir
quelques côtés de prix que vous estimez qui se trouvent dans mes facultés. Mon ami, pourquoi ro?)ipre le cours d'une résolution sage et altérer son œuvre, qui se forme si lentement et qui est si coûteuse? Laissez rentrer les eaux dans leur cours naturel et caché, et se ranger aux destinées tranquilles d'un lit fort mince et sans nom. Mon esprit est casanier et fuit toute aventure ; celle du monde littéraire répugne directement à son humeur, et même, soit dit sans la moindre sufTisance, il la dédaigne. Elle lui semble imaginaire, soit dans son essence, soit dans le prix qu'on y poursuit, et partant mortellement blessée d'un secret ridicule. Envisager la vie à l'oeil nu, dans l'étendue sévère et monotone qu'elle présente à quelques-uns, me paraît plus conforme à l'intérêt de l'esprit et rentrant mieux dans les règles de la sagesse que d'appliquer sans cesse ses yeux au prisme de l'art et de la poésie. Pour embrasser l'art et la poésie, je voudrais qu'ils me fussent démontrés éternellement graves et hors de doute comme Dieu. Ce sont deux fantômes douteux et d'un sérieux perfide qui cachent sous leur lèvre un rire moqueur. Je ne veux pas essuyer ce rire..
AU MUME.
22 janvier 1836.
Enfin, voici Paul de retour et le grand vide de ceUe absence comblé. Je l'ai pressé de mille questions sur vous, sur Amédée, sur François, m'informantde ce que je sais comme de ce que je ne sais pas; car tout est empreint i'un charme singulier dans les détails sur des amis, pris de la bouche d'un ami, et difficilement pourrait-on citer un plaisir aussi doux que celui de recueillir la fraîcheur de ses souvenirs. Je viens, mon cher Hippolyte, vous marquer la joie que j'en ai reçue; mais voilée et se détournant pour céder toute mon âme aux pensées douloureuses qui s'y réveillent en foule à chaque retour de cette épocpie de l'année. Quand on pleure à des souvenirs anirrà chers, il s'élève du fond du cœur, et comme de la place qu'ils y habitent, un parfum également mêlé de douceur et d'amertume; car tel est le privilège de quelques personnes, d'attacher à toutes choses la beauté de leur mémoire et d'en déposer le charme au fond même des sombres pensées du deuil. J'ai passé ce jour qui rouvre toutes nos blessures dans l'enlietien des prières et du souvenir, remontant avec vous le calvaire de notre sacrifice.
Vous savez comment ma vie est établie; je tourne
afl« LETTRES ET FRAGMENTS.
ma roue d'une manière égale et sans interruption, attaché à mon œuvre comme ces esclaves Scythes à qiw leurs maîtres crevaient les yeux pour en obtenir an tr.ivail soutenu et mené sans distraction. Je ne yais quelle visée prendra ma fortune; cela m'in- )[uiète assez peu, car j'use du jour sans croire au /endemain.
Si le printemps devait vous amener cette année, connue il le lit l'année dernière, je ne prendrais pas les jours dans cette indifférence; j'aurais à les compter un intéièl aussi vif que doux. Pouvez-vous nie donner cet espoir?
A M"' EUGÉNIE DE GUÉRIN
Al) CAkLA.
Paris, 9 ftivricr 1836.
J'ai vu avant-hier madame (nom illisible) qui doit partir dans quinze jours. Elle m'a dit avec beaucoup d'obligeance qu'elle se chargerait de mes commissions pour Gaillac. Je profiterai de sa complaisance pour t'envoyer ce que tu me demandes, les nœuds de velours p »ur le cou, le filet pour les cheveux (pourquoi as-tu choisi cette coilTure qui est fort laide?) et l'aube que Mimi m'a prié de lui envoyer.
Je désire que ce petit envoi soit à votre souhait et remplisse exactement votre attente. Mais pourquoi craindre de tomber dans l'indiscrétion en adressant ainsi quelques demandes à ma bourse? Songez, mes chères amies, que je suis ici votre trésorier et que je veux que vous me considériez comme tel. Si vous m'aviez fait songer plus tôt aux manteaux, vous en auriez maintenant. J'aurais remis à l'année prochaine d'en fane un |)(mr moi, et je n'éprouverais pas le regret d'avoir les épaules bien couvertes depuis que je sais que le froid ou l'air humide vous pénètrent en allant à \ndillac. Que je m'en veux de n'a\oir pas songé cà cela! J'ai bien mauvaise grâce, n'est-ce pas? Je ne vais au-devant de rien, il faut que je sois averti, qu'on me tire de ce qui ressemblerait à une distraction de cœur. M'en voudriez-vous pour ce motif, et pouriez-vous quelquefois vous arrêter à me juger par les dehors? Non, je ne le crois pas. Vous avez trop de pénétration pour vous tromper un instant sur l'affection même la i)lus enveloppée ou la plus maladroite.
J'apprends avec beaucoup de plaisir que l'union si longtemps incertaine est enfin arrêtée. Je ne doute pas que toutes les conditions de bonheur ne s' 5 trouvent réunies, si la santé vient s'y joindre.
L'époque du voyage de papa s'avance. De loin, i] est difficile de calculer ses moyens avec justesse; il faut être arrivé au moment même pour les apprécier véritablement. J'examine, dans ce. moment-ci, ce que
je dois attendre de ma fortune pour l'accomplissement de ma plus chère espérance.
A M. H. DE LA MORVONNAIS
Paris, 30 juin 1836.
Êtes-vous au Val, mon ami? Puisez-vous, dans les aspects de cet horizon consacré par tant de souvenirs, de quoi suffire à l'entretien secret de votre âme? xMais pourquoi vous adresser cette question? Ne sais-je pas qu'entre vos douleurs et ces lieux c'est à jamais un échange de rapports consolants et intarissables? Là, votre tristesse est dans sa naturelle demeure, chez elle ; car la douleur a une patrie, un foyer, et n'est heureuse qu'aux lieux qui l'ont vue naître. Le règne des beaux jours, la vivacité redoublée des vertus de l'air et de l'expression du paysage, peuvent ébranler les plus pesantes afflictions. Vous donc, de qui les chagrins participent de la nature poétique de votre esprit, c'est-à-dire se mêlent à la rapide circulation de vos pensées et de vos rêves, et par là sont plus exposés et plus tendres aux bonnes influences, pourriez-vous résister à la beauté du soleil et aux impressions de vos bords qui vous tiennent ce langage si bienfaisant, mêlé de tristesse et de joie?
Mais, quelque confiance que j'aie aux influences naturelles pour adoucir vos souffrances, je ne suis pas dans une entière tranquillité sur le calme de votre état. Il est des douleurs auprès desquelles les plus belles saisons et les plus puissants paysages perdent leur crédit : ce sont les douleurs de l'esprit, et je crois que vou.s y êtes en proie. Votre avenir littéraire vous inquiète; des doutes vous apparaissent, des aigreurs vous altèrent, mille nuages vous assombrissent. Pourquoi vous prêter à ce surcroît de tourments, tandis que dans la valeur de votre esprit vous avez de quoi vous rassurer pleinement, si vous étouffez des inquiétudes qui empêchent vos forces? Aucune œuvre ne peut grandir que dans le calme et par des moyens employés avec une claire conscience de leur étendue. "Vous troublez ce calme et cette vue intérieure par les questions inquiètes dont vous vous fatiguez. Écrire comme sous les yeux du public est, je crois, une mauvaise méthode, bien qu'on la conseille. A mou avis, l'insouciance de ce public et l'interdiction à toute préoccupation d'avenir de pénétrer dans le sanctuaire du travail garantissent bien mieux la bonté de l'œuvre. Si nous jouons à la renommée, que ce soit en joueurs superbes ou railleurs, toujours au-dessus de la fortune bonne ou mauvaise, en gardant un éclat de rire à tout événement. Poète, que me demandez-vous des conseils sur la forme? Je n'en ai pas une plus vive intelligence que vous. Mais on ne l'acconjplit qu'au X'rix d'un assez long attache-
meut ail m^me ouvrage et de lois sévères imposées à fiinagination. Que vous répond vulre conscience sur ces deux points?
Je ne puis obtenir de ma fortune, la plus capricieuse des sibylles, une réponse à votre aimable question : quand viendrez-vous? La sévérité de ma position me retient à Paris cette aimée, bien qu'il y ait quatre ans que je n'ai vu tna famille. Les études qui me conduisent à l'agrégation sont si dilficiU's et d'un succès si peu assuré, que je ne puis prévoir l'époque de ma liberté. Je renouvelle dans une fréquentation journalière avec Paul et François les anciennes causeries; votre nom et celui de iMarie y passent et repassent.
Nous avons adressé des circulaires à un grand nombre d'éditeurs pour l'impression Woidsworth. Nous attendons la réponse d'un moment à l'autre.
A M. PAUL QUEMPER.
Paris, 15 mars 183 .
Deux lettres sans réponse ! Qu'aurez-voiis pensé de moi, mon ami? Aurez-vous attribué cà la négligence, à l'oubli, un si long silence? Que j'en serais désolé! Quelle douleur de songer qu'un soupçon
d'attiéflissement par l'absence a pu entrer dans votre esprit ! lîieii dans mon cœur n'est coupable df ce qui a dû vous affliger; les événements seuls en sont la cause. Je vais tout exi^^'q inr.
Le jour même où vous m'(!criviez votre lettre datée de la Nouvello-Orléans, le 11 juin, je quittai Paris en convalescence d'une maladie de poitrine dont je donnais quelques signes à l'époque de votre départ. Arrivé dans ma lamille après quelque séjour dans le Nivernais, je redevins malade, mais d'une autre maladie que celle dont je venais guérir les derniers restes. Une fièvre d'accès se déclara qui, au bout de quelque temps , dégénéra en fièvre lente et de consomption. Trois mois se passèrent à descendre une pente douce, mais qui menait au bord de certain fleuve qu'on ne passe qu'une fois, et déjà j'avais un pied dans la barque, lorsque je mç ravisai et repris tout aussi lentement le chemin de la vie. Le tout, aller et venir, a duré six mois.
A mon retour ici (1" février) j'ai eu vos lettres qu'on avait négligé de m'envoyer. Que je suis heureux, mon ami, d'y voir le plein succès de votre "yoyage et la promesse d'un prochain retour! Enfin Vous avez conquis le gage du repos, du bien-être, de tous les biens; vous n'avez plus qu'à repasser l'At- Santique pour mettre la dernière main à votre œuvre en vous établissant dans le seul pays où l'on sache jouir et donner quelque verve à l'usage monotone de la vie. Hâtez-vous donc, mon cher Paul; que ce
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beau mois de mai vous ramène parmi nous victorieux^ content, et toi que mes vœux vous ont toujours voulu.
Je suis revenu ici assez bien rétabli et avec espoir de meilleure fortune. Qu'est-ce k dire et quelle étrange nouveauté est ceci? Rien sinon la chose du monde la plus commune qui se faii tous les jours et partout pays, un mariage, ici, à Paris, avec une enfant qui na([uit pour moi, il y a dix-liuit ans, à six mille lieues de la France, à Batavia. Elle a nom Caroline de Gervain, de grands yeux bleus qui éclairent une physionomie fort délicate, une taille des plus déliées, un pied oriental de petitesse, enfin (sans amour-propre d'amant) un ensemble exquis et fin qui ne vous déplaira pas. La fortune est dans le commerce avec les Indes : pas considérable encore , mais avec toutes chances de développement. Les engagements sont pris et toutes choses réglées; nous n'attendons plus que les arrivages de Calcutta, qui nous apportent des pièces indispensables à la célébration d'un mariage, poiu' serrer les derniers nœuds. Si vous partez au mois de mai, vous serez ici à temps pour assister à l'agonie de ma vie de garçon et me voir sauter le pas.
On a bavardé infiniment sur le mariage : dans tous les temps on en a dit cent sottises et c'est une condition des plus décriées qu'il y ait. Je n'ai cure de tout cela, mais je pense que c'est une assez belle application à faire de tout ce qu'on a pu recueillir de
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sagesse et de bon sens sur la vie. Vos pensées sur le mélange égal de la poésie avec la réalité et le soin d'éviter les extrêmes ne pouvaient venir plus à propos : c'est une affaire d'équilibre cpie le mariage ; vous m'avez donné le balancier. Quelle est sur ccb matières l'opinion de notre ami des Grh^es, qu'es c devenu son esprit, je n'en sais rien; j'ignore même ce qu'il a fait de sa personne. Depuis son voyage avec Duquesnel au mois de mai dernier, je n'ai pas eu de ses nouvelles. Je serais bien fâché que cette amitié-là fut rom[)ue : je tiens à Hippolyie par toutes sortes de motifs de cœur et de souvenir. J'espère que votre retour sera l'époque d'un rapprochement général.
Soyez fidèle k la date que vous me marquez, le 1*' mai; songez que je compterai les jours à partir de celui-là et qu'une erreur serait bien cruelle. Mon bonheur ne sera pas plein si je ne vous vois pas là, à mes côtés, un certain jour.
A M. H. DE LA MORVONNAIS
Paris, 8 novembre 1838.
A Dieu ne plaise, mon cher ami, que j'oublie jamais la Bretagne et rien de ce oui se rattache à uuo
époque de ma vie que vous sûtes me rendre si rei^rettable; mais vous n'ignorez point le train des clîoses et comme les circonsiatices semblent altérer ce qui demeure intact au fond des cœurs. Ma vie a été fort agitée ces dernières années ; j'ai essuyé des maladies, j'ai fait quelques voyages, je me suis ellorré de débrouiller d'assez grandes difliculîés, enlin j'ai été l'homme le plus tiraillé et le plus empêché du monde. Heureusement tout ce tracas tire à sa rui, et uième je puis dire que j'en suis tout à fait débarrassé, puisqu'il n'y a plus que quelques jours d'ici à un a\enir qui me récompensera, j'espère, de tous les maux passés. Je me marierai, le 15 de ce mois, à une jeune fille qui n'était pas née pour moi, si l'on eût consulté les probabilités, mais qu-e la fortune, qui aime les surprises, a poussée dans mes bras du fond des Indes Orientales. Ce sont là de ses coups. Grcàce à cette charmante bizarrerie du sort, ma vie sera désormais plus unie, et j'y trouverai enlin ces loisirs si longtemps enviés.
Vous, mon ami, vous consacrez les vôtres à la poésie dans la solitude que vous aimez; c'est sans doute une existence pleine de charmes, mais il fait pour la mener une nature privilégiée, une sorte de vocation exclusive pour le culte du beau et les fantaisies de l'imagination. Vous m'annoncez un recueil de vos poésies; je n'ai rien reçu et suis dans une grande impatience de goûter les fruits de votre soiiludCi
A M"« EUGENIE DE GUÉRir^
AD CHATEAU DES COQUES, PAn LA CHAniïÉ.
Paris, 8 avril 1839.
Pluie et froidure t'auront accompagnée tout le long du voyage, ma chère amie; on m'a drl que tous ces jours-ci le temps a été aiïreux. Mais au moment où je t'écris, j'ai la consolation de penser (|ue, depuis deux j'iurs, tu jouis dans le repos du plaisir de la fatigue. Sur cette assurance, ma pensée a quitté la route de Nevers pour se mettre sur celle de Toulouse où roule Éran ', toujours avec ce même cortège « de vent, de froidure et de pluie. » Ce pauvre Éran! il m'a quitté avec une émotion qui m'a bien touché. Ce voyage de Paris et tout ce qui est survenu ont, en quelques mois, rapproché et mêlé nos vies (à Eran et à moi) plus que vingt ans n'avaient pu faire. ÎNous avons toujours vécu fort loin l'un de l'autre, et notre caractère, à chacun, ne servait pas beaucoup à réparer les distances. Enfin, les événements ont hkiA ce qui devait arriver tôt ou taid, à l'âge où nous sommes venus, et nous nous sommes sépares a\ec un sentiment de plus dans le cœur. En \erité, le