‹ Maurice de GuérinChapitre 39 sur 44 · LA SAINTE THÉRÈSE · texte numérisé non relu

LA SAINTE THÉRÈSE

DE GÉUAUD

Thérèse de Jésus, ô ma sainte adorée!

Amante du Seigneur, colombe consacrée,

J'ai votre image enfin! Du jour où je connus

Votre vie admirable, et du jour oij je lus

Ces ouvrages de /ous où votre amour supr^inj

^ fait naïvement un céleste poëme,

Je résolus d'avoir en ma possession,

Vieil ou neuf, un portrait qui portât votre nom.

Le ciel enfin m'a fait trouver une gravure

Comme je la voulais, d'une empreinte fort pure,

£t donnant *An dessin assez aisne de vous.

Fùt-il plus i.jparfait, je l'aimerais sur tous:

Votre nom fait peinture assez. Or donc, ma sainte,

En ce portrait voici comment vous êtes peinte.

La scène est une église, et c'est fort bien choisi, Car c'était là vraiment votre asile chéri. Vous pliez seulement un genou sur la dure^ L'autre à demi s'incline, et la robe de bure Qui se déroule et dont nul pli n'est retenu, Laisse divinement ccl'.apper un pied nu.

Et. ce pied gracieux qui porte une sandale, Pur el blant comme neige, est posé sur hi dalle. Vous vou< penchez un peu comme quand on est las, Au pied d'une colonne, el sur la b.!?e un bras S'accoudiin : vos deux mains, l'une à l'autre enlacées. Comme de^x blanches sœurs se tiennent embrassées. De votre front serein comme le plus beau jour Une toile en bandeau suit le charmant contour, Et sur ce front si pur n-luit et se détache Conmie un nuage blanc sur l'aurore sans tache Au cou, la mentonnière, autre bandeau de sœur, Dérobe à nos regards blancheur par la blancheur. Un mantelet de lin, qui tombe jusqu'à terre. Rouie en plis gracieux son étoHe légère. El sur la tc^te, un voile, en arrière jeté, Fait l'ciret du feuillage à nos roses, l'été. Puis on l'air, assez près de la simple coiffure, l^rillo un cercle argenté d'une lumière pure, Couronne aérienne en un trait des plus lins. Dont on voit surmonté le chef de tous les saints. Est-ce tout? J'oubliais la croix de la prière. Qui pend à la ceinture au bout du grand rosaire. Et je dois dire ici, tout en parlant de croix, Que dans l'église c'est la seule que je vois. Pas un autel non plus. Votre sainte figure Est vivante de grâce et d'expression pure ; Elle est belle à passer devant vous tout un jour Sans bouger; slle est belle à donner de l'amour: Mais l'artiste, manquant de foi, n'a pas pris garde Que vous y regardez celui qui vous rcj^arot?, Que les chiéliens priant tiennent leurs yeux Da'ssô» El que des yeux ouverts ne priaient pas assez.

En la chambre où je vis, cellule toute nue,

Thérèse, vous voila compagne devenue

D'un chrétien mal dépris de ce monde mortel

Et qui traîne du pied en marchani. vers le ciel

Vous voilà su;^pendue, ô ma chère peinture!

En un cadre où reluit oncor quelque dorure,

A la cloison de bois qui protège mon lit,

0 ma saillie, le jouri ô mon rêve, la nuit!

à .\is bas un béiiilier dans sa ccquille ronde

Garde un peu de cette eau que fuit l'esprit immonde,

Et j'y viens, chaque soir, tremper le bout du doigt.

Dirai-je mieux, disant que la prière y boit

Au moment de partir pour la divine plage,

Comme je l'ui vu faire aux oiseaux de voyage?

N'iin()orte. Mais je sens, quand le front lourd et chaud

A porté, dans le jour, quelque rêve trop haut,

Que j'ai laissé sur lui se poser d'aventure,

De ces pensers au front laissant une brûlure,

Je sens, dis-je, le soir, qu en v portant la main

Empreinte de cette eau, le mal se tourne en bien.

Thérèse, mon amour, reine de ma cellule,

Vous voyez bien souvent combien le front me brûle,

Et, pécheur que je suis, qu'il m'arrive, le soir,

De baisser d vant vous mes yeux, de peur de voir

Vos angéliques traits qui font rougir ma face.

Car dans l'âme souvent telle chose se passe

Qui fait que l'on n'a pas assez de ses deux mains

Pour cacher son visage, et que des yeux sereins.

Le ciel pur, la beauté de toute la nature.

Une simple colombe à la blanche parure.

Tout cela nous tourmente, et <]u'on semble avoir peut

De la douce innocence et de toute blancheur.

Quand j'aurai peur de vous, ma vierge, oh! je vous prie,

Détournez vos regards de mon âme flétrie;

Ne nous regardons plus l'un l'autre, seulement

Ménageons entre nous un accommodement.

Point de regards, c'est dit. En pareille occurrence

Vous m'aurez en pitié; moi, j'aurai confiance,

Et le bénitier blanc qui pend auprès de vous

Nous fera seul alors correspondre entre nous.

Vous V déposerez, en manière d'aumône,

Un peu d'c^u pour mon mal, de cette eau qui se donne

Aux âmes en faiblesse, et .noi, nécessiteux,

Défaillant, je prendrai l'aumône dans ce creux.

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