‹ Maurice de GuérinChapitre 4 sur 44 · Z NOTICE · texte numérisé non relu

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sorte d'oasis au milieu des steppes de la Bretagne, » où, devant le château, s'étend un vaste jardin coupé par une terrassa plantée de tilleuls avec une toute petite chapelle au fond, élail le lieu de retraite de M. de La Mennais, de M. Féli (comme on l'appelait dans l'intimité) ; et il avait près de lui, d'habitude, quatre ou cinq jeunes gens qui, dans cette vie de campagne, poursuivaient leurs études avec zèle, selon un esprit de piété, le recueillemen'; et d'honnête liberté. L'heure à laquelle Guérin y arriva était des plus mémorables, des plus décisives pour le maître ; on peut le dire avec certitude et précision, aujourd'hui que l'on a lu la Correspondance intime de La Mennais, durant ce temps. Ce grand et violent esprit, qui ne se pouvait reposer que dans des solutions extrêmes, après avoir tenté l'union publique du Catholicisme et de la Démocratie, et l'avoir prêchée ci&ns son journal d'un ton de prophète, s'était vu forcé de suspendre la publication de l'Avenir; il avait fait le voyage de Rome pour consulter l'autorité suprême; il en était revenu, ménagé persoimellement, mais très-nettement désapprouvé, et avait paru se soumettre; il se croyait peut-être même sincèrement soumis, tout en méditant déjà et en roulant des pensées de vengeance et de représailles. M. de La Mennais, qui était tout un ou tout autre, sans aucune nuance, offrait le plus étrange contraste dans sa double nature. Tantôt et souvent il avait ce que Buffon, parlant des animaux de proie, a appelé une ârne de colère; tantôt, et non moins souvent, il avait une douceur, une tendresse à ravir les petits enfants, une âme tout à fait charmante; et il passait de l'une à l'autre en un instant. Le voile qui s'est déchiré depuis, et qui a laissé voir le fond orageux et mouvant de ses doctrines, n'était qu'à peine soulevé alors. Aucun de ceux qui ont connu et aimé M. de La Mennais, en ces années de passion douloureuse et de crise, à quelque point de vue qu'on se place, n'ont, ce me semble, à en rougir ni à s'en repentir. Il avait tenté une conciliation, impossible, je le veux, mais la plus élevée, la plus faite pour cora-

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pla ire à de nobles cœurs, à des imaginations généreuses Pt religieuses. Averti qu'il se trompait et qu'il n'était pas avoué, il s'arnMait devant l'obstacle, il s'inclinait devant l'arrêt rendgi il souffrait, il se taisait, il priait. Quand on le voyait de pre^ par moments, on aurait dit qu'il était en danger de mourir. Ut jour (le 24 mars 1833), étant assis derrière la chapelle sous la. deux pins d'Ecosse qui s'élevaient à cet endroit, il avait prir -on bâton et dessiné une tombe sur le gazon, en disant à l'un de ses disciples qui était près de lui : « C'est là que je veux reposer; mais point de pierre tumulaire, un simple banc de gazon. 0ht que je serai bien làl » S'il était mort, en eflTet, à cette heure ou dans les mois qui suivirent, s'il s'était brisé dans sa lutte intérieure, quelle belle et intacte mémoire il eût laissée I Quelle renommée de Gdèle, de héros et presque de martyr! Quel mystérieux sujet de méditition et de rêverie pour ceux qui aimeiit à se prcaJre aux grandes destinées interrompues!

Mais il no s'agit ici de lui qu'en ce qui touche Maurice de Guérin. Celui-ci, tout admirateur et prosélyte qu'il était alors, ne devait subir qu'en la traversant cette influence de La Mennais; un an ou deux après, il en était totalement affranchi et délivré; s'il s'émancipa par degrés de la foi, s'il se laissa bientôt gagner à l'esprit du siècle, ce ne fut pas à la suite du grana déserteur, mais à sa propre manière, et il erra dans Sii propre voie; en 18:55, il n'était plus le disciple de personne ni d'au- ;un système. Après trois années d'une vie indépendante et toute parisienne, aux approches de la mort, les siens eurent la consolation de le voir redevenir chrétien.

Mais s'il devait s'affranchir par l'intelligence, il appartenait bien radicalement à ce monde de la Chênaie par la sensibilité. par les Impressions profondes, par les premiers et sincères témoignages du talent : tellement que, dans la perspective littéraire du passé, il s'y vient placer comme une figure dans son cadre en s'en détachant; il en est et en demeurera dans l'ave-

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nir le paysagiste, le peintre, le véritable poëte. A côté de ces noms éclatants de Montalembert, doLacordàire, qui résonnaient comme des trompettes au dehors, il y avait là, qui l'aurait cru ? dans cette maison de silence et de paix, un jeune homme obscur, timide, que La Mennais, distrait par ses visions sociales apocalyptiques, ne distingua jamais des autres, à qui il ne supposait que des facultés très-ordinaires, et qui, dans ce même temps où le maître forgeait sur son enclume ces foudres qu'on appelle les Paroles d'un Croyant, écrivait, — lui, — des pages intimes beaucoup plus naturelles, plus fraîches, — tranchons le mot, plus belles, — et faites pour toucher à jamais les âmes éprises de cette vie universelle qui s'exhale et se respire au sein des bois, au bord des mers.

Guérin est arrivé à la Chênaie en hiver, au cœur de la saison morte , et quand tout est dépouillé , quand les forêts sont couleur de rouille, sous ce ciel de Bretagne toujours nuageux « et si bas qu'il semble vouloir vous écraser; » mais vienne le printemps, le ciel se hausse, les bois reprennent vie, et tout redevient riant. L'hiver, cependant, est lent à partir : le jeune et amoureux observateur en note dans son Journal la fuite tardive, les retours fréquents :

« iiB o umi-s. — La Journée a aujourd'hui m'a enchanté. Le soleil s'est montré radieux pour la première fois depuis bien longtemps dans toute sa beauté. 11 a développé les boutons des feuilles et des fleurs, et réveillé dans mon sein mille douces pensées.

« Les nuages reprennent leurs formes légères et gracieuses, et dessinent sur l'azur de channants caprices. Les bois n'ont pas encore de feuilles; mais ils prennent je ne sais quel air vivant et gai qui leur donne une physionomie toute nouvelle. Tout se prépare pour la grande fête de la nature. »

Cette fête entrevue et tant désirée retarde; bien des jours orageux en séparent encore. Tout cela est noté, et peint, et surtout senti : ce jeune enfant du Midi puise dans je ne sais quelle tristesse originelle un instinct particulier pour comprendre et

SUR MAURICE DE GUERIN. IIIl

aimer du premier jour celte nature du Nord, voisine des tempôles :

M Le 8 (mars). — Jour de neige. Un vent de sud-est la roule en tourbillons, en grandes trombes d'une éblouissante blancheur. Elle se fond en toniliant. Nous voih'i reportés comme au cœur de l'hiver, après quelques sourires du printemps. Le vent est assez froid : les petits oiseaux chanteurs nouveau-venus grelottent, et les (leurs aussi. Les fentes des cloisons et des croisées gémissent comme en janvier, et moi, dans ma pauvre enveloppe, je me resserre comme la nature.

« Le 9. — Encore de la neige, giboulées, coups de vent, froidure. Pauvre Bretagne, tu as bien besoin d'un peu de verdure pour réjouir ta sombre physionomie. Oh! jette donc vite ta cape d'hiver et prendsmoi ta mantille prinUmière, tissue de feuilles et de fleurs. Quand verrai-je flotter les pans de ta robe au gré des vents !

« Le 11. — Il a neigé toute la nuit. Mes volets mal fermés m'ont laissé entrevoir, dès mon lever, cette grande nappe blanche qui s'est étendue en silence sur la campagne. Les troncs noirs des arbres s'élèvent comme des colonnes d'ébène sur un parvis d'ivoire ; cette opposition dure et tranchée et l'attitude morne des bois attristent éminemment. On n'entend rien : pas un être vivant, sauf quelques moineaux qui vont se réfugier en piaulant dans les sapins, qui étendent leurs longs bras chargés de neige. L'intérieur de ces arbres toufl'us est impénétrable aux frimas; c'est un asile préparé par 1? Providence, les petits oiseaux le savent bien.

« J'ai visité nos primevères : chacune portait son petit fardeau do neige, et pliait la tète sous le poids. Ces jolies fleurs, si richement colorées, faisaient un efl^et charmant sous leurs chaperons blancs. J'en ai vu des touffes entières recouvertes d'un seul bloc de neige : toutes ces fleurs riantes, ainsi voilées et se penchant les unes sur les autres, semblaient un groupe de jeunes filles surprises par une ondée et se mettant à l'abri sous un tablier blanc. »

Ceci rappelle Bernardin de Saint-Pierre. Guérin, sans aucun système et par libre choix, par affinité de talent, est de son école. En ce moment même il achève de lire ses Études de la Nature et d'en savourer le charme. « C'est un de ces livres, dit-il, dont on voudrait qu'ils ne finissent pas. Il y a peu à gagner pour la science, mais beaucoup pour la poésie, pour

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