‹ Maurice de GuérinChapitre 41 sur 44 · IMPRESSIONS ET SOUVENIRS · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS ET SOUVENIRS

DE M. F. DU BREIL DE MARZAN

( A M. G S. TnK BUTIEN j

La Chênaie et sa physionomie en 1833. — Naissance de ma liaison avec Guérin, — Esquisse de son caractère.

L'automne de 1832 et les trois premiers trimestres de 1833 furent la dernière année de La Chênaie et de l'école catholique dont cette maison était comme le mont sacré oii l'on venait interroger l'oracle si près alors de devenir celui d'un autre ciel. L'abbé Lacordaire, qui, dès le mois de mars procèdent, avait quitte M. de La Mennais à Rome, parce que ce dernier s'obslinait à vouloir arracher à tout prix une réponse que le saintsiège lui faisait attendre par égard pnur ses mérites et sea anciens services, avait, aussitôt après l'acte de la soumission, rejoint le groupe des pèlerins de La Chênaie, où il séjourna jus-

1. Nous détachons ces chapitres d'une notice plus étendue que M. de Marlan a consacrée à la mémoire do notre ami, non sans regretter vivement qu'il ne nnus ait pas été permis d'insérer tout entier dais notre seconda yition co beau travail, qui s'est accru depuis la première, et doit être prochai- Bomeat l'ulijet d'une publication spéciale.

qu'au milieu de l'automne, époque où, ayant enfin reconnu qu'il n'avait jamais bien compris la doctrine du maitre, il dut sur-le-champ effectuer sa retraite avec une résolution qui eut de l'éclat et donna matière à des réflexions déjà pleines dt, gravité.

L'aimable et platonique abbé Gerbet occupait toujours, à mes yeux du moins , la première place sous ce portique chrétien, dont il était la lumière pure en même temps que le charme. Mais il y avait dans son esprit des inquiétudes et de la rêverie. Ce visage, habituellement si calme, laissait voir par moments des signes de préoccupations pénibles qui le faisaient ressembler à celui d'un ange commis à la garde d'un temple dont il pressentirait la ruine prochaine, et peut-être la profanation. Le savant et bonhomme abbé Rohrbacher y venait, de la succursale de Malestroit dont il était supérieur, prendre des notes pour son Histoire de V Église, el s'assurer de la manière dont on traitait au Noviciat la question de la Nature et de la Grâce, qui l'inquiétait, non sans motifs. Nous aimions tous l'humeur joviale de ce consciencieux et naïf érudit qui avait une manière à lui de tourner les jeux de mots et d'en rire, et dont la flgure franche et carrée s'épanouissait sous le moindre rayon de gaieté, comme celle d'un vieillard qui dilate ses deux mains devant une belle flamme. Les membres laïques de l'école, MM. de Ceux, d'Ortigue, de Cazalès, s'y donnaient aussi rendez- vous. Quant au plus célèbre des jeunes disciples séculiers, dont un premier séjour à Home n'avait point suffi pour calmer l'ardeur, alors uu peu bouillante, il y paraissait de temps à autre, accompagné do nobles proscrits de la Pologne, dont il avait chevaleresquement épousé la cause, qui, à tous ses malheurs, joignait, en ce temps-là, celui de provoquer vivement les sympathies de la Révolution. M. de Montalembert se retrempait dans ses entretiens avec M. Féli, auquel peut-être il demandait inutilement des moj'ens efficaces pour lutter avec avantage contre l'influence salutaire de M"'« Swetchine, qui ne tarda pas cependant à f ré-

valoir et à convaincre cet esprit si noble et si droit qu'un© simple femme avait eu le regard plus clairvoyant que le maître et le disciple, qui, à cette époque, il est vrai, n'éi rivaient plus Avenir.

Mais, a ce moment, aucun soupçon ne pouvait rai-nnnablemenl planer sur l'auteur de l'Indifférence, livré consci ncieusement à ses travaux variés par l'instruction de quel.|iies jeunes gensilesiinés, dans sa pensée, à former le noyau d'une congrégation religieuse, vouée comme lui et après lui à la défense de rKi:lise. Ne venait-il pas a anicurs, el tout recciiiineiii, ij ajoutera la renommée de son beau génie l'éloquonce de la vertu de soumi-;si'in , qui fera l'éternel honneur de l'arclievôquc do Cambrai ?

A cette époque, qui était celle de la fin de mes études, je passais à Paris une partie de l'année el le reste en Bretagne, oij j'avais, aux environs de Dinan, trois stations principales : la Brousse-Hriantais, maison de la famille; le Val de l'Arguenon, maison de l'amitié; et La Chênaie, qui fut quelques mois encorr. celle de la doctrine.

Le 18 décembre 1832, je revoyais avec émotion ce petit monastère, où j'aimais à venir de temps à autre res|)irer le bon air de l'élude et de la piété, dans la com()agnie de quelques jeunes gens de mon âge, qui, pour la plupart, se disposaient au sacerdoce sous la direction d'un homme auquel je me sentais attiiché moi-même parle triple lien de la foi, de l'admiration et de la reconnaissance. Là régnaient les rapports de la cordialité la plus franche. Quelques-uns se servaient entre eux du pronom de collégfe iHj à l'exemple du maître, qui tntni/nil aussi ses préfères, hi neur que je partageais avec Ange Biaize. Élie de Kerianguy, rugène Bore et plusieurs autres. Tous se désignaient par leurs noms de chrétiens et connaissaient à peine celui de la famille. M, de La Meimais s'appelait, [)0ur nous, M. Foli, et son frère était M. Jean. Les titres d'hommes glorieux ou simplement honcrablos semblaient se perdre ici dans

le charme de l'intimité et de l'afrection. L'iieure que je préférais dans nos journées de La Chênaie était celle fixée par le règlement pour la réunion commune qui suivait le souper. Une fois au grand complet dans le salon, d'une simplicité antique, duquel Maurice vous a décrit l'ameublement en n'omettant que la table de jeu d'échecs et la boîle de trictrac, dont le vue sulTisait pour dérider le chef de la colonie et éveiller sa bonne humeur, tout souci, toute gêne d'étiquetle et de règlement disparaissaient. Il se faisait alors un échange intime et familier d'impressions et de remarques, qui allaient en toute liberté du maître aux disciples et des disciples au maître; chaque question s'y trouvait naturellement accidentée par les tours imprévus de l'imagination de chacun, et la variété, souvent la plus amusante, y régnait au sein de l'ordre le plus aimable et le plus vrai.

Or, le soir du 18 décembre, M. de La Mennais fit presque tous les frais de la conversation, qui roula sur les épisodes de sa récente campagne d'Italie, dont il nous retraça les principaux incidents avec cette verve de saillies toujours spirituelles et très-souvent comiques, peu connue de ses lecteurs, parce qu'il la réservait surtout pour son petit auditoire d'affection. Les narrations du pèlerin donnèrent lieu à des dialogues animés, qui avaient sans doute de l'intérêt. Mais ^e qui fixa surtout mon attention, ce ne furent ni les récits piquants de M. de La Mennais, ni les observations qu'y mêlaient à propos Élie de Kertiinguy ou Frédéric de La Provostaye, ni les éclats un pe\] bruyants du reste de l'assistance ; ce ne fut pas mcme la manière originale et tout à lui avec laquelle M. Gerbet effectuait parfois, au cœur même de la conversation dont il semblait fort loin, des rentrées ou charges imprévues, succédant alternativement à certaines pauses ou absences demi-rêveuses, illuminées tout à coup par un éclair charmant, qui faisait tout aimer et apprécier en cet homme, même les distractions. Ce qui nie rendait moi-même inaitentif et distrait, c'était l'attitude

réservée et circonspecte d'un étranger de vingt- deux ans, au visage pâle, aux cheveux noirs déjà rares au-dessus du froat, à l'œil méridional et vivant où brillait la lumière de l'idée, alliée cependant à cette expression particulière de tristesse douce qui trahit, avec la souffrance intérieure, la poésie, qui nalurellemont l'accompagne et la console. Il se tenait un peu à l'écart, tendant bien plutôt à s'effacer qu'à se faire remarquer, si ce n'est par son silence. Eh bien ! tous les visages anciens et amis que je retrouvais dans celte réouverture du salon de La Chênaie m'occupèrent moins que la vue de cet inconnu, regardant, écoutant, observant et ne disant rien.

Cette apparition peut-être eût troublé mon sommeil, si je n'eusse commencé sur l'heure à éclaircir mes doutes. J'ai)pris en deux mots de l'oracle du petit cercle, Élie de Kertanguy, que le nouveau-venu arrivait du Languedoc; que La Chênaie lui avait été ouverte par notre aîné et savant Eugène Bore, qui lui avait recommandé son ancien camarade du collège Stanislas comme un sujet de facultés remarquables, mais de caractère irrésolu, ayant besoin, avant tout, d'encouragements, de soutiens et d'un ami; qu'il avait répondu à la prière d'Eugène en s'efforçant de gagner la confiance de .Maurice, sans avoir pu y réussir encore de tout point; qu'enfin il soupçonnait ce jeune homme, distingué du côté de ia naissance et de l'éducation, d'avoir connu des souffrances précoces, qui avaient fait entrer en lui !a poésie en même temps que la douleur. — Cela suflit pour me donner pleine confiance en mes pressentiments et me prouver que je venais défaire une renconl.'-c heureuse. Le lendemain, à pareille heure, l'étranger n'ignorait plus que la Chênaie était pour moi un lieu de souvenirs, et moi qu'elle était pour lui un port d'attente où il était venu cliiTCi:or ce (|ue demande au désert celui qui n'a |)as eu toujours la paix de l'âme. Le Cahier Vert m'avait livré ses premières confidences et ses éphémerides do la veille; je savais que l'abeille avait failli parfois se trompci de fleur, mais (lu'ii Thouro du lever des

passions, un secours providentiel et béni s'élait rencontré pour reniant du C;iyla dans un premier amour qui avait uni sa flamme douce aux clartés que répandait en celte âme l'amitié d'une sœur; j'aimais déjà Louise, et surtout Eu(;éniic. Le col lége Stanislas, la terrasse du Cayla, le foyer de Rayssac et son aimable Grillon, la roche d'Onellc et sa fontaine des larmes, étaient pour moi de vieilles connaissances.

Nous avions fait échange de muses et de souvenirs, et désormais ce n'était plus des choses de la veille que j'avais à m'entretenir avec Georges-Maurice de Guérin du Cayla.

Si je me félicitai de ma bonne fortune, je ne pus me défendre d'un premier moment de surprise, et plus tard d'un mouvement do fierté , en me rappelant ce qu'il y eut de spontané et de rapide dans la naissance et le progrès d'une intimité qui, dès le premier jour, n'avait plus de mystères réservés.

Maurice, en etl'et, — je parle de celui de La Chênaie, — étaii peu communicatif, parfois même un peu sombre, dans cette saison, féconde pourtant, où, au douMe mal de l'amour et de la poésie qui le travaillaient intérieurement, s'ajoutait l'accablant souci d'une grande et prochaine décision à prendre. Sa réserve était remarquable à l'égard des supériorités intellectuelles dont il aimait les lumières et dont il craignait l'empire. L'attitude inquiète qu'il observait en présence des hommes qui lui imposaient parle savoir ou la célébrité, il la conservait en présence de tout étranger, comme s'il eût pressenti l'approche de quelque génie inconnu et redoutable. De là deux mouvements en lui à la vue de tout nouveau visage : un mouvement de curiosité qui était le premier, un mouvement de défiance qui était le second. Alors il se lendit aux écoutes et sur le qui-vive. s'efforçanl déjuger les gens par l'oreille, avant de se faire juger lui-mèmfr parla voix. La vérité est que mêlant, comme il le confesse luimôme à son ancien maitre de Stanislas, une dose réelle d'amourpropre à beaucoup de délicatesse et de sensibilité, il apercevait dans cette disposition une cause incessante d'humiliations et de

43t TEMOIGNAGES.

souffrances . parce que, ne croyant guère qu'à sa faihiesse, il craignait à tout nioment de la trahir. Ceci explique pourquoi il ne cherchait alors qu'à profiter et à recevoir, sans songer encore a rendre et à payer de sa personne, par la conviction que les pauvres ne doivent rien, et pourquoi, n'acceptant que des confidents éprouvés, il ne donnait finalement que la portion de luimême qu'il se croyait en mesure de n'avoir jamais à reprendre. Ainsi en avait-il agi avec Éhe de Kertanguy antérieurement à notrp liaison. Appréciant la noblesse et l'admirable fermeté d'âme qui distinguaient éminemment son jeune et aimable conducteur, il lui livra sa volonté chancelante et lui ouvrit voloniiers son esprit, d'où jaillissaient parfois des éclairs éblouissants, suivis d'anxiétés et de ténèbres. Pour faciliter ses rapports avec le chef qu'il révérait et aimait en le craignant, il le choisit comme interprète, j'allais dire comme truchement; il pria Élie d'assurer sa marche, de lui donner une volonté et un but, et de lui faire voir enfin s'il y avait autre chose qu'un rêve pieux dan- ses pensées de vocation religieuse. C'est assez dire qu'en tout ce qui concerne l'impulsion vers quelque chose de fixe et de précis, Élie était devenu le bras droit de Guérin et son véritable frère, capable de l'entraîner partout, fût-ce sur le champ de bataille. Mais s'il fut p^ir ce côté son guide et se. mentor, il ne fut pas de tout point son confident. Guérin toujours se réservait quelque chose, la partie de lui-môme où il y avait eu de l'amour et aui contenait encore de la poésie et des armes.

D'où v'^^f donc qu'avec Infïntment moins de iiiéiilcs que mon intelligent ami de collège et de jeunesse, Élie de Keiianguy, cœur généreux et loyal comme doit être tout Léonard, âmo ti ansparente et à jour comme les clochers de sa ville bretonne ^, je fus cependant plus favorisé, et que notre poët« ni'offrit (]o

i. Sairit-Pnl-de-Léon, dont los lialiitaMs portent le nom de Lonaids. K«rlaiiguy y mourut, cai'.iolique fervent, on 18-10, i l'âge de 37 ans.

TEMOlUNAtiliS. 4J;)

lui-même le privilège fionl il n'avait encore hiissé jouir que sa sœur? C'est (]ue la règle de conduite rigoureuse el prudente que Guérin s'imposait en pays inconnu se brisait presque à son insu dans les rares occasions où le hasard xeiiail a lui faire reconnaître une symp.itliie et une parenté d'âme. Ainsi le contact d'une nature simplement iiimanle ou poëli()ue le pénétrait subileiucnt comme un rayon de soleil, amenait le sourire inléri(>u-r et bientôt l'épanouissement. J'ai deux exemples à l'appui : la spontanéité de notre liaison, qui fut com[)lète des le second entretien du 19 décembre 1832, et celle d'Hippoiyto de La Morvonnais, connaissance éclose aussi sous l'aile de la Muse et que ces deux puëtes ne devaient pas cultiver longtemps sur la terre, parce qu'ils étaient prédestinés à en jouir de bonne heure au ciel. Celle-ci avait pris naissance quatre mois après l'autre, le 2 avril 1833, et elle resta le meilleur fruit d'une lecture que Maurice nous fit h tous deux du premier entretien qu'il m'ait adressé. J'aimerais à en détacher ici quelques vers presque aussi charmants dans leur néi^ligé que la prose de Guéria est quelquefois puissante dans son attitude :

Sur la fin de ce jour, sombre jour de déccmlire, Je fis à petit bruit descente en votre cbambie. Pour y causer à l'aise et recueil!""- ;e vous Celte fleur d'amitié qui me faisait jaloux.

Après notre babil, je vous lus quelques paç;es Où ma plume a couché des souvenirs peu sa^es. Des complaintes du cœur, d'infortunés débris De mon premier amour que le malheur m'a pi ■*.

Savez-vo.is (jueliiu' chose o;'i plus de joie exceil;? S'asseoir à la lueur d'une simple chandelle, Côte à côte, le coude appuyé sur le bois, La tête un peu penchée et les yeux quelquefois Regardant le plafond, causer comme en caclietta De ce qui nous émeut ou le cœur ou la tête. Sans ordre et comnia veut la pente du discour», Et repassant ainsi le compte de nos jours,

434 TRMOîGNAGES.

Tout comme deux vieillards cbenus, sexagénaire». Di'i>lorer quelque pou nos erreu"s printanières, Aux folles passions jeter tous nos dédains, El d'un passé mauvais purifier nos mains.

époque poétique à la Chênaie et au Val de l'Arguenon. — Incidents àivora. Pkométhée et Antigone.

Guérin ne vécut en société sincère avoc la Muse que dans les lieux où il put se laisser aller sans contrainte à l'illusion des espérances et des souvenirs, les promener et en causer librement avec nous au bord des élan.u'S de la Cliènaio, à l'ombre des bois de Coëtquen , à Mordreux sur la Rance, la perle des rivières bretonnes, au Val de l'Arguencm, qui lui montrait tous les jours u. e chose grande et une chose douce : l'Océan qui donne à la nature tant de solennité, et l'amitié qui y fait circuler pour vous tant de charmes et de vie. C'est là qu'il aima la poésie comme on aime la source qui a donné sa rosée à vos premières (leurs. U lui rapportait en secret ses travaux et ses ambitions; il aimait à se regarder comme l'un de ses prédestinés et s'imaginait alors avoir contracté avec la Muse une sorte de mariage qui devait être un jour abondant en fruits, s'il en jugeait par les douceurs de sa lune de miel.

Cependant l'élève de la Chênaie, de môme que l'hôte du Val de r.Arguenon, bien que déjà grand prosateur, manifesta touiours en vers un véritable faible pour la nrgligencc qu'il affectait trop de considérer comme une beauté , prétendant s'appuyer en cela de l'autorité de La Fontaine, de Voltaire, de Lamartine et de Déranger. D'oiî venait cette légère tendance hétérodoxe? Du penchant même de sa nature. Sa poésie, qui s'était tenue dans la région un peu vague de l'élégie pendanl les premiers mois où elle n'avait point eu d'échos à la Chênaie.

du jour OÙ elle se sentit enfin comprise et aimée, descendit volontiers de son nuage et entra, comme chez elle, dans le domaine de l'intimité, lieureuse de se voir échappée à la punition du silence et de courir toute radieuse à travers les familiarités de la causerie, dont elle prit, sans y penser, tous les caractères, les saillies, la grâce, le piquant, mais aussi la nonchalance et l'abandon. Cette tendance se trouvait puissammeni l'avorisée par la vogue du moment, qui était au genre inlime, pour lequel nous professions tous un goût presque ridicule.

Ainsi, dans les premiers temps du petit cénacle poétique du Val de l'Arguenon, où Maurice profitait, en l'accentuant à sa manière, de riKHirouse veine des Consolations, pendant quo La Morvonnais y importait celle des Lakistes et de Wordsworth. on s'imaginait très-aisément avoir fait preuve de génie, quand on avait rimé les détails les plus prosaïques de la domesticité et du ménage, et surtout introduit dans un vers le nom technique et vulgaire de la chose, trop souvent au préjudice des véritables qualités poétiques qui l'eussent rendue digne de cet honneur. En voulant ainsi tout anoblir et poétiser, le petit cercle subissait évidemment l'influence démocratique qui s'insinuait alors un peu partout : ce qui n'entachait pas de félonie ceux d'entre nous qui , portant au cœur des affections traditionnelles, avaient pour modérateur et pour patron le républicain Chateaubriand, chevalier quand même de l'exil et du malheur. Quoi qu'il en fût, le souffle égalitaire du moment ne laissait pas de troubler des tôtes même de gentilshommes, qui se regardaient comme les vrais cham.pions du progrès, quand ils avaient proclamé bruyamment l'abolition du pri- Mége devant la Muse.

Les choses en étaient venues au point qu'à nos yeux d'alors, le nec plus ullrà du genre était de produire une illusion telle que les seules oreilles exercées fussent en état de distinguer à la lecture les vers de la prose. Ce qui peut surprendre en ceci , voire même amuse', n'était pas que cette fantaisie traversât

quelques jeunes tôtes, susceptibles assurément de folies plus dangereuses, mais qu'elle eût parfois un plein succès

A l'appui du fait, je conserve de notre ami La Morvonnars une petite collection de ballades et anecdotes, parmi lesquelles il en avait glissé de Gucrin , tous morceaux convenables de rimes et de césures, imprimés au feuilleton d'un journal qui, sans avoir les préjugés du grand disciple de Socrate, proclamait cependant qu'il ne publiait jamais de vers, ce qui était exact ; car les fragments en question n'étaient bien réellement que de la prose pour le grand nombre qui juge la poésie par les yeux et ne la reconnaît que par la différence des lignes. Mais ces lignes, d'une égalité républicaine, se transformaient bien vite en vers presque toujours harmonieux et charmants pour les oreilles et les esprits d'élite, qui n'étaient pas longtemps dupes de l'artifice, et, sous la vile figure de cette prose, discernaient promptement le suc poétique, comme l'abeille le miel caché dans le calice de la fleur sans parfum pour les insectes vulgaires. Le triomphe consistait dans le plaisir de mystifier les braves gens de comptoir qui, après le chocolat du matin, trouvaient un dessert de leur goût dans la lecture de ces feuilletons perfides, qui les intéressaient et les déridaient, et dans lesquels ils étaient si loin de soupçonner un ennemi. Qu'eusstMit-ils dit si leurs yeux dessillés tout à coup avaient entrevu l'affreuse vérité ? J'ignore s'ils auraient perdu la parole, comme le personnage virgilien , quand il prit un serpent pour une fleur. Mais ce que j'ai à noter ici, c'est que le souvenir de cette plaisanterie de province causait à notre ami Guérin tlfc réritables spasmes d'hilarité, ce qui l'empôcha de garder le mystère qu'on lui avait recommandé. Dans un instant de gaieté malheureuse, il lui arriva de lâcher le secret au beau milieu d'un salon littéraire, d'où il vola de bouche en bouche, jus([u'à ce qu'il fût recueilli, comme une chose piquante, par le spirituel auteur des Guêpes, qui ne tarda pas à en faire son profit.

Sortons, s'il est possible de celte longue parenthèse, pou •

revenir sans transition à ce qui nous y a conduits, je veux dire aux idées de Maurice en matière de réforme poétique.

Si je partageais là-dessus la plupart des erreurs de notre ami, j'avais conservé cependant un vrai culte pour la richesse de la rime, à laquelle je croyais de notre devoir de rester scrupuleusement fidèles, ne fût-ce que pour faire pardonner le reste de nos hardiesses envers la prosodie de l'ancien régime, laquelle d'ailleurs avait accrédité sous ce rapport des libertés qui nous scandalisaient. Guérin soutenait l'opinion contraire, esclave en cela d'une sorte de paresse qui lui faisait redouter fa pleine rime, tantôt comme une richesse dont racquisition coûte trop cher, tantôt comme un régime disciplinaire el parent de la censure, incompitible avec la liberté, ce à quoi je répondais que l'injustice est toujours un tort, fût-ce à l'égard Je la censure. Car s'il y a de bons auteurs qui la respectent parce qu'elle peut entraver les mauvais livres, il peut se trouver de bons poëtes qui honorent la rime riche parce qu'elle est un obstacle aux méchants vers. Mais j'avais beau répéter, avec l'un de nos artistes les plus aimés, M. Emile Deschamps, que la rime est la suprême grâce de la poésie française, notre aimable contradicteur traitait cela de paradoxe, ce qui ne /'empêchait pas, le cas échéant, de me donner raison par la manière dont il rendait à la lecture les admirables beautés de fiirme du poëme de Rodrigue, l'un des chefs-d'œuvre de la jeune écolo de ce temps-là^. Au reste, l'hétérodoxie de Guéris sur ce point n'était au fond qu'une petite faiblesse bien permise il l'homme dont on peut dire qu'il parlait en vers et qu'il écrivait en prose.

En dépit ou ii cause des différences qui existaient dans notre manière de voir et de versifier, il régnait entre nous deux une véritable fraternité poétique, et notre commerce de vers était devenu une habitude, j'allais dire une nécessité. Pendant la

l. Voir les Études françaUa et étrangères, de M. Emile Deschamp».

plus grande partie de l'année 1833, nos réunions de dix jours à la Ciicnaie succédèrent régulièremenl à des absences de six semaines. Il avait été convenu que les premiers moments des visites seraient consacrés à vérifier l'emploi que nous aurions fait l'un et l'autre du temps de la séparation e( que jamais nous n'arriverions au rendez- vous les mains vides, sous peine d'une amende, qui devait consister en six sonnets, autant que de semaines. Toutefois, le cas de défaillance de la veine ayant été prévu, il fut réglé qu'à défaut d'inspirations personnelles, nous fournirions un contingent de traductions. Pour cet effet, nous choisîmes chez nos anciens ennemis de collège, les Grecs, les deux pièces qui se rapportaient le mieux h nos sentiments, comme à notre foi, dont nous cherchions avidement dans l'antiquité profane des traces et des précurseurs. Ce fut d'abord Promélhée lié , qui nous représentait, avec l'homme déchu et puni, le symbole de la souffrance divine, qui devait un jour le réhabiliter; ce fut ensuite Antigone , nous montrant dans la femme antique la vertu du dévouement, comme un prélude à celle de la virginité et du sacrifice prédestinée à changer le nom. d'Eve, et à faire de Marie la mère de Dieu et de la femme chrétienne. — La Morvonnais nous ayant |)r^fé pour ce travail le concours de son amitié et de son expérience, la saison de septembre, qui était aussi pour nous celle de la récolte, trouva dans nos portefeuilles environ les deux tiers de ces tragédies. Cet exercice eut pour nous plus d'un fruit; car, outre son utilité littéraire, il offrait l'avantage, non moins précieux à notre avis, de dissimuler le but réel de nos séances poétiques. Au milieu des jeunes sages et érudils qui lornuiiont raéro|)age de Ja Chênaie, qui de nous, pauvres oiseaux si faciles à effaroucher, aurait eu la force de confesser son secret penchant pour le fruit défendu, et le courage de sa faute, en s'avouant poêle pour son propre compte? Eschyle et Sophocle nous couvraient de leurs ailes, et, grâce à la protection de ces morts tout-puissants, nul ne trouvait mauvais que nous prolongeassions nos

duos nocturnes parfois jusqu'au réveil d« l'alouoUe; car il n'était pas rare quo l'oiseau du matin nous surprît lisant des ballades et mènie des essais de drames qui nous avaient procuré les douceurs d'une insomnie plus agréable encore que s' nous eussions veillé pour l'honneur de nos vieux maîtres. Quoi qu'il en soit, comuent eussions-nous manqué de reconnais sance pour les deux grands tragiques dont la gloire protégeai nos faiblesses et nous valait môme l'indulgence du Jupilei Olympien de la Cliénaie, si bon appréciateur de la rime et de ceux qui l'exerçaient, que souvent en notre présence il se glorifiait, à l'exemple de son aïeul Malebranche, le grand docteur de Juilly, de n'avoir jamais expulsé de sa veine qu'un seul distique*? Mais le nom de Sophocle avait le pouvoir même de dérider les lèvres du demi -dieu, qui laissaient, aux bons moments, tomber quelques éloges, desquels néanmoins nous n'étions pas toujours glorieux.

Un jour, entre autres, j'avais fait de l'un des chœurs d.'Antir gone une imitation assez médiocre, à mes yeux mêmes, et Guérin, qui aimait cette pièce à cause du dévouement fraternel qui l'inspira, à. cause de l'héroïne lui rappelant sans cesse Eugénie, destinée à l'imiter un jour en un point, avait rendu de la manière la plus touchante l'admirable passage où la pieuse fille d'Œdipe répond à Créon « qu'elle n'eût jamais fait [)oui « un époux, ni pour un père, ce qu'elle a fuit pour honore- « les restes de son frère Polynice. » J'en notai ces quelques vers que nous avions revus ensemble avant la hn'ture, et que "l'ai toujours retenus. Ils sont à peu près tout ce qui me reste de ce travail de Maurice :

Sur moi les dieux auraient uni la douMe '^preuve Des larmes de la mère et des pleurs de la veuve,

1. Il date de l'époque des batailles de M. de La Mennais coutro la raison individuelle, dont il fît ce portrait :

Ses deux gros yeux, «tupldcmeùt ouTerts, Ka Tornient rien, ou Toyaient de ttavets.

On'Antigone, ô Cn'on, n'aurait pu, sans remord,

Enfruindie votre édit pour honorer la mort;

r.îais je sais une loi plus sainte que la vôtre.

— Qui perd un fils, Créon, peut en trouver un autre.

Le Desiiu peut guérir, relever devant nous

La mère sans enfants, la femme sans époux;

Mais après l'heure, après la fôte funéraire

Qui vous fit orphelin, — qui peut vous rendre un frère 'î

Eh bien! l'heure décisive arrivée, la médiocrité que j'avai^ en main reçut un encouragement de M. Féli, tandis que la perle véritH[)ie, nmendée consciencieusement par les deux amis et présentée avec une juste confiance, ne fut pas même remarquée, bien que si digne de l'être. Maurice en souffrit, ce qup bientôt il regretta lui-même en voyant que j'étais plus triste que lui sous le poids d'une louange imméritée. Au reste, je lui proposai de prendre notre revanche. Les larmes nous ayant mal réussi, nous nous adressâmes à Aristophane, et les deux amis, dans la séance suivante, servirent au maître un plat de grenoidllp.s, préparé par eux en commun, qui reçut bon accueil et eut un succès de rire de bon aloi, dont personne cette fois n'eut à souffrir.

Que -Maurice composât des vers ou seulement s'exerçât à en traduire, il v apportait toujours k' même parti pris de licences, consistant, en général, en rimes faibles, césures fâcheuses ou élisions dos s\llabes qui le gênaient. Car la timidité qui lui faisait tort devant les hommes se changeait souvent en hardiesse, lors(]u"il se trouvait seul en présence dune règle de convention qu'il ne goûtait pas. « On me juge faible et mou, « me disait-il un soir, et je sens bien que je serai toujours de o cet avis. Ce qui me rassure un peu, toutefois, c'est qu'un

1. Sauf peut-être celle-ci , la plupart de ces imitations restèrent à l'état d'ébauches, et Guérin n'en parle pas dans son Journal, où il ne dit rien non plus d'une infinité d'autres pièces qu'il m'a lues et qui furent ou égarées ou détruites, ui d'aucuie de celles qu'il m'adressa jusqu'à la dernière, qui est d« Paris, 13 avril J834

« jour, si je parvenais à me faire lire, on penserait de moi tout « différemment, quand on verrait que j'ai contribué pour W (i part il l'émancipation de notre Parnasse. »

De ce qui précède, ne concluons pas à la suppression des ver? <leGuérin, comme au-dessous de ses œuvres ou peu en harmonie avec elles. Ce fut sans doute dans une prose dont lui seul avait le secret que son inlellii^ence se traduisit et se fil chair. Mais quand il eut au cœur des secrets pénibles ou pieux, quand il trouva du bonheur ou seulement du plaisir, ce fut pas la voix de la Muse qu'il le dit. Aussi, mon cher Trebutien, je ne saurais trop vous remercier de nous avoir conservé quelques-unes de ses confidences poétiques et surtout de nous les avoir livrées vierges de tout attouchement étranger. Ce qui m'étonne seulement, c'est que votre plume n'ait pas tremblé en rayant, par exemple, ce délicieux dialogue de Maurice avec une gravure de sainte Thérèse , veillant au-dessus de son lit, à côté de l'image d'Eugénie, et que vous deviez également suspendre sur sa tombe*. Nulle conversation ne rappelle mieux, à mon avis, ce commerce d'âme intime et charmant que nos saints d'autrefois, tels que François d'Assise, entretenaient avec leurs frères et sœurs arrivés avant eux au port. Si l'écrivain est dans la prose de Maurice, est-ce que l'homme, dites-moi, est-ce que le chrétien ne respirent pas dans sa poésie? Une mise différente lui siérait-elle, et oserait-on mettre une beauté étrangère à la place de l'une de ses taches, au risque d'enlever à cette Muse ce qu'elle a de personnel, et au portrait le seul mérite indispensable, la vérité et la ressemblance? Supprimer les ver^ de Maurice, ce serait manquer de courtoisie envers l'homme, au profit de l'hommage exclusif qu'on réserve à l'écrivain qui fut le plus grand et le plus fort; ce serait enfin se ménager des regrets, en nous faisant payer le fruit parle sacrifice de la fleur.

1. Lo lecteur a vu que nous avions très-- Jontiers fait droit à la réclamation de M. de Marzaa.

442 TÈMOIGNAOES.

Cou|i l'œil sur la vie spiritueUe de Guérin, pendant son anné« de la Cliênaie.

Nous venons de voir avec quelle ardeur Guérin se livrait à sa penie poétique, tout, en dissimulant une inclination qu'il n'osait avouer, et en pratiquant la discrétion de l'amant dans ses visites, presque toujours nocturnes, à la Muse. La Chênaie lui apparaissait un peu comme la république de Platon oîi lui, poëte, devait î^e considérer comme intrus et vivre au milieu des épines où ne se trouvaient ni les bandelettes, ni les fleurs dont le disciple de Socrate recommandait de couronner les fils d'Apollon auxquels il n'accordait pas le droit de cité. Grâce à l'habileté qu'il déployait pour cacher son commerce de rimes avec les coupables tels que lui, il réussiss:iit presque toujours à éviter les surprises fâcheuses, et il ne trahissait l'émotion toute particulière qui suivait ses moments d'heureuse veine que par une expression de contentement intérieur, et je ne sais quels éclairs de regard qui semblaient dire aux profanes : Je possède un sens de plus que vous.

Somme toute, cependant, et maigre ce qui lui faisait défaut du côté des sympathies intellectuelles et des encouragements, Guérin ne lais-ait pas d'apprécier très-sincèrement une maison où il trouvait, dans la compagnie de maîtres célèbres, dos éléments précieux d'avancement et même de bonheur. L'étude de la philosophie dans ses rapports avec les questions religieuses et thcoliigiques, et celle de la philosophie de l'histoire lui montrant dans les hérésies comme la continuation des grandes erreurs qui avaient rempli le cycle philosophique de l'antiquité païenne, l'intéressaient au plus haut point; l'étude comparée des liJLIératures anglaise, italienne, allemande et française, variée par la lecture des poètes grecs qui lui semblaient nos véritables

encètres, entrait mieux encore dans ses goûts en flattant ses penchants de nature.

Une dernière et puissante ressource, que nulle autre demeure ne lui offrit au même degré, fut celle qu'il trouva dans la régularité de la pratique religieuse et dans l'habilude de la vie spirituelle. C'est bien alors que notre ami dut jouir, au moins dans la région de l'âme, d'une paix qui eût comblé tous ses vœux si la situation, déjà fort tendue, où se trouvait dès lors M. de La Mennais, ne lui eût inspiré sur sa durée de tristes pressentiments auxquels se joignait le surcroît de fréquents troubles de coeur et de souvenirs. Comment, au reste, une nature aussi privilégiée du côté du sens intérieur que l'était celle du frère d'Eugénie, n'eût-elle pas profité de ce lemps de retraite qui était pour lui une faveur de la Providence? Libre en ce lieu de tout souci d'existence, il put, tout en dissimulant quelques-uns de ses rêves secrets peu compris, s'y livrer sans contrainte au charme souverain du christianisme, qui, par la foi, versant chaque jour dans son intelligence une clarté nouvelle, le mettait en possession du vrai, tandis que par la pratique , qui est le christianisme agissant et visible, le christianisme vertu comme son principe est lumière, le christianisme âme et corps cumme l'homme lui-môme à jamais inexplicable sans lui, il le faisait entrer en communication avec le bien sans limites. Nonobstant certaines traverses accessoires comparables à ces épines providentiellement attachées aux plus belles fleurs comme pour donner un mérite à la main qui les cueille, le genre d'existence que l'on embrassait en entrant au petit monastère de la Chênaie ne put manquer de s'emparer vivement des facultés de notre ami, en le plaçant sous un régime où l'esprit et l'âme étaient également satisfaits. La diversité des travaux , dont chacun avait son heure et son temps déterminé, variait de la manière la plus agréable l'uniformité des exercices communs à tous les habitants et l'unité de la vie spirituelle qui établissait dans cette famille, composée de sept ou huit jeunes âmes, une

véritable et sincère communion d'îictos religieux et de mérites Le icvor de cinq iioures en loulc saison était suivi de la prière et de la méditation, dont le sujet avait été choisi dès la vsiile. Lorsque sa santé, presque toujours chancelante, ne l'obligoail pas au repos, du malin, c'était l'abbé de La Alennaia qui présidait au réveil celte première réunion pieuse de la communauté, et, s'il en était empêché, l'un des jeunes gens, à tour de rôle, posait les diiïérents points du sujet de réflexions quo chacun méditait ensuite et s'appliquait h soi-mOme dans le silence du recueillement. A la fin de l'exercice, celui qui ec était chargé prenait la parole et n-sumait d'une manière concise les divcr.-es parties de la méditation et les fruits qu'on en devait tirer; puis, la prière récitée, la messe se célébrait servie ordinairement par ceux des jeunes associés qui s'étaient disposés pour y communier. Ainsi les prémices de la journée de la Chênaie appartenaient à Dieu et à l'âme, si la plus ample portion en était réservée à la culture de l'esprit, où Dieu se retrouvait encore sous une autre forme au milieu des études qui avaient [lour objet le progrès de l'inlelligence d<ms la vériNJ et l'élévation du sentiment dans la perception de ce qui la rend belle.

Au repas du milieu du jour succédait une heure et demie de récréation où l'on goûtait, en été, le charme des entretiens sous les ombrages, où l'on se livrait, en hiver, tantôt ;i des courses et autres jeux de collège, tantôt à l'exercice du patimige sur le grand étang. Venait ensuite une station à la « hapelle pour la visite au saint sacrement et la réoilalion du chapi'lel; puis les travaux reprenaient leur cours jusqu'à l'heure où l'on se réunissait de nouveau pourli leciure spirituelle, que l'un des jeunes habitués faisait à .«;on tour, chaque semaine, en y joignant lei réflexions que lui suggéraient son goût et sa dévoiioii.

Combien j'aimais à faire partie de l'audiloire, les jours où Guérin se trouvait de semaine! Le Traité de ta Perfection chrétienne d'Alphonse Rodriguez, ^''•s œuvres spirituelles do

nussuct et de Fénelon étaient, avec les recueils extraits de saint Augustin et des autres Pères, les ouvrages ordinairement ad optes. Mais les sermons de saint François de Sales et son Trailf de l'amour de Dieu, livre déjà par lui-même si vif de lour ei si exquis de parfum, lus et interprétés par Guérin, prenaienî un diarmo et une suavité qui avaient comm^ la douce séduclion d'une grâce. Il en était ainsi des lettres et méditations de saints Tliérése, de son Châlcau de l'Ame, de sa vie ou de ses confessions écrites [)ar elle-même, livres que notre ami étudiait devant nous avec des eiïusions d'âme telles qu'il semlilait reconnaître dans ces pages, pleines de tant de ferveur, le langage et comme les épancliements d'une personne aimée. Le lecteur de sainte Thérèse n'étiiit plus le jeune hommo craintif et presque gauche qui a-sistait en silence aux cercles officiels du soir; c'était bien plutôt le contemplatif et le poule qui, aux heures réservées pour la Muse et pour lui, livrait à ses amis absents ou, à leur défaut, au Cahier Vert les précieuses confidences que vous savez; c'était peut-être mieux encore; car, en ces moments-là, son discours, plein d'aisance et aussi éloigne de la contrainte que de raCTectation, respirait ce bon air do foi réelle et de piété élevée, que son langage écrit n'avait bien qu'en vers. G'ét;iit noire ami comp'et, tel que nous l'aimions, tel que I.' revirent, six années après, les deux sœurs qui le reçurent mourant au Cayla, et dont la i)rcmière était destinée à le rejoindre vite; la seconde, à les pleurer longtemps l'un et l'autre, et à devenir la protectrice de celte fraternelle mémoire. Vous savez assez, pieux et cher ami, avec quelle touchante sollicitude .M"'' .Mario de Guérin remplit encore aujourd'hui sur ce doubic tofnbaau la douce et sainte fonction de l'ange du souvenir, veillant en particulier à ce qu'aucune lueur équivoquf de célébrité, trop exclusivement terrestre, ne laisse comme une tache sur la gloire plus certaine qu'assurèrent à Mciurice les vingt-six années de ferveur et de pratique dont il fui si bien récompensé par une fiii fîig.io du frère d'Eugénie.

L'exercice dont nom venons de parler se terminait par la séance du soir à la chapelle, où des cantiques chantés en parties par Élie et Maurice préludaient à la prière de la nuit. Trois fois par semaine, il y avait salut du Saint-Sacrement, précédé des chants du Tantiim ergo , de VO sahilaris et ordinairement d'un Yeni, Sancte Spiritus, récemment apporté de Rome, et qvw nos deux amis rendaient avec un accord si par- *'ait que M. Féli ne pouvait se lasser de l'entendre. Guérin, au reste, n'était bien en voix que les soirs de salut à la chapelle; M. de La Mennais y assistait cependant, puisque c'était lui qui élevait encore sur nos lêtes la divine hostie : mais c'est dire que Dieu y était aussi, et Maurice sentait au dedans de lui-même que sa présence le rassurait contre celle des iiu.naies. La confession du samedi, très-souvent suivie de la communion du dimanche, entretenait en lui ce sentiment avec ce calme suprême de l'âme dont la vie religieuse a le secret.

Le dimanche était le jour choisi par l'abbé de La Mennais pour réunir, à l'heure des vêpres, dans sa modeste chapelle unie à la maison par une allée de fleurs, sa chère et fervente tribu qu'électrisaient ses improvisations. Certains traits d'une ineffable douceur rappelaient de temps en temps le traducteur de Xlmilalion et l'auteur du Guide du premier âge. Mais généralement le prédicateur, qui entretenait les siens sut les obligations de la vie monastique, s'élevait à des considérations philosophiques d'un ordre transcendant, en commentant certains textes de l'Écriture, par exemple : qu'est-ce qw'adorer Dieu en esprit et en vérité? pour en revenir toujours, et d'une m?nière parfois effrayante, à son point de départ et d'arrivée qui ct.iit de faire voir la nécessité où était, selon lui, le vrai .l'Iigieux de sacrifier à Dieu et à ses supérieurs rentière propriété de lui-même. Ce programme d'une vie silencieuse, subordonnée et passive, faisait pâlir notre pauvre ami, tout prêt à se considérer comme une victime \ ouée d'avance à la servitude inorale; ce qui rovolt.iit en lui le seïiiinieiit de la person-

nalité dont il avait la conscience, sans avoir la force nécessaire pour l'affranchir.

Mais indépendamment de cette situation toute personnelle une doctrine si rigoureuse, une pareille austérité dans le devoi de l'obéissance prêchée par l'abbé de La Mcnnais de 1833, faisaient entrer dans l'àme de ses naïfs auditeurs je no sais que frisson dont ils ne pouvaient se rendre compte. C'était commi; l'apparition, vague encore, d'une chose inconnue et sinistre, qu'un avenir prochain devait trop bien éclaircir. l'ius tard, en étudiant l'histoire de la veille à la lumière du lendemain, ils comprirent qu'alors ils assistaient au combat livré par les deux ennemis qui se disputaient la même personne, je veux dire au duel de l'homme et du prêtre. Hélas! c'était l'alhlète, déjà blessé, du livre de l'Indijférence qui luttait avec une énergie desespérée et suprême contre le poëte, déjà trop flatté, des Paroles d'un Croyant, inspiré et soutenu secrètement par l'auteur encore incertain de l'Esquisse d'une Philosophie. Ainsi, aux instants mêmes où, ébranlé par l'éloquence du maître, il se laissait aller à l'admiration, Guérin se sentait tout à coup comme repoussé par des paroles dissonantes et dures qui lui occasionnaient dos tremblements douloureux.

Mais ce n'était là pourtant qu'une veine d'alliage nien compensée par les richesses que faisait espérer la mine précieuse exploitée à la Chênaie, dont La Mennais d'ailleurs n'était pas le seul homme, s'il en était le plus grand. Aussi voyait-on les troubles momentani's qui traversaient l'esprit inquiet de Maurice céder bien vile aux influences du genre de vie dont il éprouvait les bons effets, et surtout au charme de sa fraternité d'à me et de pratique avec Kertanguy. Un quart d'heure seulement de promenade et d'épanchement avec ce vertueux et sage conseiller, et la nature reprenait sa poésie accoutumée, et le bonheur renaissait avec le calme dans cette âme que Dieu habitait alors si souvent.

L'un des dulassements préférés par les deux amis consistait

à se promener ensemble trois heures chaque semaine, dans le but. non-seulement de retremper leur foi par des conversations solides, mais encore de la Ibrlilier et de la comph'lor par l'exercice de la charité. Élie, qui partout prenait I initiative du dc'vouemont, s'était, avec l'autorisation du chef, constitué le protecteur et le gardien de plusieurs ménages pauvres des environs auxquels il se plaisait à porterie pain et la consolation de chaque jour. C'est dire que Maurice ne fut pas plutôt son ami, qu'il devint son associé de bonnes œuvres. Les deux frères se partagèrent donc leur famille adoptivc, et, trouvant toujours quelque prétexte spécieux pour motiver leurs absences, ils n'étaient jamais tnihis en portant chez leurs protégés la nourriture, le linge et le vêtement. C'était surtout au sortir d^ leurs visites au Dieu présent et caché sous les espèces eucharistiques, qu'ils se plaisaient à le visiter de nouveau, présent encore, mais visible cette fois sous l'habit et la figure du pauvre. Dans le petit nombre d'occasions où j'eus la bonne fortune de participer moi-même à la pieuse récréation de mes deux condisciples, je pus me convaincre que le spectacle même de la nature, à l'heure si animée de la résurrection de ses oiseaux et de ses fleurs, ne produisait pas sur le visage de Maurice un épanouissement de joie comparable à celui que j'y remarquais au retour de ces petits voyages d'où il revenait heureux, rayonnant ( t inspiré. Sa poésie, montant alors avec l'énergie de la sève dans les jeunes bourgeons, s'échappait de ses lèvres limpide et radieuse, et entrait en causeries intimes avec les plantes, les insectes, les nids qui lui disaient à leur tour l'histoire do leur journée, moins bénie que la sienne. C'était alors aussi que les deux amis, avant d'achever leur promenade dont le véritable but devait rester un secret entre eux et Dieu qui les y avait conduits, s'occupaient de remplir leurs paniers ;ipportés sous prétexte d'herboriser. V.q que rapporte Guérin, à la page 38 de son Journal, du goût assez singulier dont il se prit, avec Élie, pour les feuilles de hélre qu'ils allaient l'un et l'autre ramas-

ser à la dérobée, avec l'intenti'' i, disaient-ils, de vérifier un mois estimé chez les anciens i iigieux Bernardins, n'était qu'une ruse innocente destinée h donner le change sur le véritable emploi de leurs corboilles, qui contenaient au départ des urovisions , toutes différentes des feuilles de hêtre qu'elles rapportaient au retour. Tout en ravageant ainsi les jeunes rameaux, les deux botanistes improvisés faisaient échange de pensées et de réflexions, toujours^ dit Guérin, avec charme et allégement d'âme, et, sous la douce impression do ce qu'ils venaient de dire, plus encore de ce qu'ils venaient de faire, on conçoit qu'ils se promissent entre eux do revenir souvent cueillir des feuilles.

Si j'insiste aujourd'hui, mon cner col/aboratcur, sur des particularités de cette nature, c'est d'abord parce que les souvenirs de la vie de Maurice, chrétien et pratiquant, ne me semblent point un déshonneur pour l'édition qui va contenir ses œuvres complètes; c'est ensuite parce que ces détails, qui ont du prix, seraient restés peut-être à jamais ignorés. Notre ami, à l'époque de ses Éphémérides et du Cahier Vert, s'obstinant toujours à ne faire voir dans ses analyses d'àme que les parties de lui-même où il croyait apercevoir l'insuffisance et le malheur, et ayant, lorsqu'il s'agissait d'écrire du mal de lui, le défaut peu commun d'écouter son imagination plus souvent que sa conscience. Le poëie et l'ami intime furent heureusement plus scrupuleux à cet égard et, dès lors, plus dignes de foi que l'auteur, trop peu égoïste, du Cahier Vert, qui recevait de leur bouche de fréquents démentis. Aussi ce dernier e tenait-il à l'écart lorsque, à l'iiourj de nos causeries nocturnes, notre cher solitaire aimait à discourir sur les avantages, religieux avant tout, qu'ofl"rait une maison qu'il ne pouvait surnommer la Ruche , sans avouer qu'il y avait trouvé lui-même beaucoup de miel.

Ce qui procède suffit, croyons-nous, pour bien établir que, à part certaines luttes intérieures et douloureuses provenant sur-

tout de , espèce de passion qui le poussait perpétuellement à dénigrer et torturer ses propres facultés, en les soumettant au supplire sans fin d"u;!C sorte d'autopsie morale. Guérin trouva dans lasile ombragé de la Chênaie une année sereine qui éleva ses talents et enrichit son âme. L'impression de ces journées de retraite dont les heures sérieuses du milieu étaient, ainsi que les soirées, bénies par celui qui en avait reçu les prémices, ne dut jamais jeter d'ombre dans les souvenirs de notre ami. Six année- après, lui-même était arrivé au but de sa course et jouissait de son dernier soir dont la sérénité lui rappelait sans doute ceux de Bretagne, et peut-être était le fruit mûr de ses bonnes semences de ce temps-là. Oh ! alors, si, en jetant un regard derrière lui, il eut à pleurer quelques-unes de ses heures passées, ce ne fut certes aucune de celles de ce temps heureux et trop court oii, dans la chapelle du petit monastère breton, il cluintait avec tant de ferveur les strophes suppliantes et si bien faites pour lui du Veni^ Sancle Spirilus, au retour de ses courses dans les bois d"où il rapportait avec le bon Éiie sa corbeille pleine de feuilles de hêtre.

Guérin, peu compris à la Chênaie, ne comprit et n'aima bien luimêm la société de cette maison qu'après l'avoir quittée.

Nidle part Guér'n n'éludia avec plus d'assiduité et de conscience qu'à la Chênaie, et nulle part, si Ion en juge par seo écrits de ce temps-là, il ne fit moins de cas de ses études, nulle part il ne se montra plus sensible aux railleries dont, en province surtout, il était de mode à cette époque d'honorer les jeunes poètes, et nulle part il ne goûta mieux les délices de la versification que dans le lieu oiî elle était le moins appréciée. Peut-être même, si cette maison ne s'était fermée pour lui, Ji'cùt-il jamais prisé à sa vraie valeur le trésor supérieur à tous

les autres qu'il y avait possédé, je veux dire la paix de l'ôme et la joie de la conscience. Car le fond d'inquiétudes attachées comme fatali-ment à son organisation mêlait toujours un point douloureux à ses jouissances, même les plus pures, en grandissant outre mesure le spectre imaginaire qui lui pail.ùt sang cesse de son infériorité, et lui faisait croire que dans cette solitude, où passaient tant d'esprits éminents, il ét;iit, lui, le seul inutile, le seul solitaire^ parce que, en réalité, il y semblait vivre bien plus pour la nature qui l'environnait et le charmait, que pour la société qu'il était venu y chercher de si loin. La chose fut signalée, dès le temps de la mort de Gut>rin, dans un remarquable article donné par son ancien hôte et frère en poésie, Hippolyte de La Morvonnais, à X Université catholique, année ISil. Le fait étant désormais hors de doute, il importe moins d'y ajouter une preuve qu'une explication.

En 1833, la jeune colonie de la Chênaie, pieuse et savante encore, commençait déjà pourtant à dévier de son but primitif, séduite par l'attrait de l'action politique qu'y introduisait si mal à propos BL de La Mennais, faute d'avoir rédéchi au danger d'allier chez lui le séminaire et le club. On conçoit dès lors que Maurice, avec des dispositions toutes différentes, dut vivre là dans une sphère trop supérieure aux impressions diverses qui agitaient ce reste d'école, pour être à même de se faire connaître ou seulement deviner ni par les disciples qui, sans le vouloir, le blessaient parfois douloureusement, ni par le maître qui, malgré sa générosité d"àme, lui refusait le nécessaire, c'est-a-dire l'encouragement. Ce vigoureux chef de partisans, batailleur de sa nature, et là même logicien avant tout, ne se sentait pas à l'aise en présence des esprits essentiellement intuitifs e' plus aptes à puiser dans la nature que dans les livres II ne fai-ait donc aucun fond sur Guérin, sujet ordinaire, qui ne serait jamais ni un religieux, ni même un homme, et peut-être en était-il aux regrets d'avoir accepté de conQance la reccmmandation d'Eugène Bore.

Maurice néanmoins, malgré son doute de lui-même, s'épuisait (j'eflorts pour changer Q."" nature et entrer à tout prix dans la région habitée par le gran>^ écrivain; il se livrait consciencieusement et même avec goût à l'étude de l'histoire de la philosophie , mais pas assez toutefois pour devenir lui-même philosophe comme on l'eût voulu, parce qu'il n'entendait rien à ki dialectique. N'étant point né pourl'épée, il craignait quiconque la portait.

Son cher et bon Élie lui venait en aide avec un cœur fraternel, mais insufBsant. Kertanguy, en effet, devenu comme le fils adoptif de M. de La IMcnnais, le représentait aussi dans toutes SCS nuances et, par fidélité chevaleresque plus encore que par conviction, le suivait partout sans perdre haleine, fût-ce au delii du Rubicon, là où l'ancien soldat de l'Église, après avoir changé de livrée et de drapeau, et immolé son ange à son génie, touchait en même temps à son beau nom, dont il voulut faire F. Lamennais. Son disciple, qu'il aurait pu nommer son Elisée, préférait, à l'exemple du maître, ce qui raisonne à ce qui chante, et, tout en se montrant plein de compassion, concluait néanmoms en donnant tort aux choses du cœur. Parce qu'il était bon, il persistait à consoler Maurice, et, parce qu'il était persévérant, à le pousser vers la voie où il le croyait capable do briller aux yeux mêmes du maître prévenu. Maisjamais il na sut l'apprécier à sa valeur, ni avant ni après la tombe, qui cependant agrandit tout. « Je m'associe, m'écrivait-il le G no- « vcmbre 1840, à tout ce que vous fa/(es, La .Morvonnais, « Qupmper et toi, pour honorer la mémoire de notre pauvre K Gucrin. C'était un bien bon gnrçoji et d'un esprit distingué. I .Mais, dans la publication que vous préparez, il serait impor- I tant, ce me semble, de ne pas vous écarter de la plus rigouf reuse simplicité. Essayer d'en faire un grand homme., ce « serait se rendre ridicule., et lui aussi. »

Ce résume fidèle de l'opinion des hommes de la Chênaie sui Maurice explique le genre de crédit dont il y pouvait jouir

auprès des di5ci[)Ies et auprès du maître. Que dut pen-er ce dernier lorsque, en lisant le Cenlaure, il reconnut lapfiaritior posthume d'un écrivain , j'allais dire d'un génie capable de puiser des beautés inconnues et à lui dans la source antique qu'Homère avait rendue sacrée et, disait-on, à jamais inaccessible ? Qu'eùt-il dit si cette révélation eût été complétée par le Journal et la correspondance de son ancien élève, qui, à certains égards, renferment des mines plus rares > selon nous, et plus riches encore ?

Mais, en 1833, rien de semblable n'était prévu. Maurfce était plaint par la Mennais, qui, de son côté, lui apparaissait à une hauteur telle qu'un médiateur devenait nécessaire entre eux. Élie était donc l'intermédiaire et presque le pont à l'aide duquel Guérin franchissait le ruisseau, ou, pour mieux dire, l'abîme qui le séparait de l'auteur de V Indifférence^.

Ceci pourrait sembler d'abord en contradiction avec plusieurs lettres écrites de la Chênaie, tant à M. de Bayne qu'à Eugénie et quelques amis; lettres dans lesquelles on remarque l'assurance et le ton d'un disciple convaincu, fervent et dévoué. Jlais, pour quiconque l'a fréquenté intimement à cette époque, il reste prouvé que , dans les passages en question , c'est bien Guérin qui parle, mais ce n'est pas lui qui pense. C'est bien indubitablement Élie dont Maurice, en ces points, n'est que le traducteur et l'écho. Sa pensée, moins la prudence de conduite, se manifeste aussi dans certaines lettres que Maurice m'adressait de Ploërmel , en y mêlant des hardiesses voisine de la révolte. EnBn, la même influence, mais tempérée par la poésie calmante de La Morvonnais, transpire encore d'une leltro liatée de Mordreux, janvier 1834, oiî Maurice confie à sa socui-

I. Le frisson qu'éprouvait notre ami en présence de M. de La Mennais et

assistance qu'en ces occasions il recevait de Kertanguy furent très-rem.ir-

qués un soir où il chanta d'une vois tout altérée par la peur les coupleu

lur les cendres de Varsovie, qu'il avait composés en l'houneur d'illustres

pioscrits de la Pologne, alors en visite à la Chfinaj^

4S4 TÉMOIONAOES.

la soufTrance mt^lée d'amertume que lui causent les malheurs de M. Féli, révéré de lui comme une victime presque auguste à riieure où cet homme, déjà sur le bord de l'ubime, n'était plus même en état de reconnaître dans ses di^::rà''fl<5 rélonu«aco d'un avertissement du ciel.

Tel avait été le succès d'Élie de Kertanguy que, vers la fin du mois d'aoùL 18i3, Maurice, à l'issue d'une relruite de quelques jours, avait fait un pas décisif vers le but final qu'il était venu cherchera la Chênaie. Il s'était réellement affilié à l'ordre religieux, mi-p;irti bénédictin et séculier, dont l'abbé de La Mennais avait entrepris la créalion. De la Chênaie, qui en était le noviciat et la pépinière, il dirigeait, sous le titre modeste de Congrégation, son jeune Institut, qui a\ait déjà une succursale importante à Malestroit, dans le Morbihan*. Guérin, malheureusement, y entrait au moment où cette société, déjà blessée au cœur, allait être dispersée et verser de côté et d'autre ses débris peu après méconnus et reniés par celui-là même qui en avait rassemblé les cléments. Pouvait-elle mieux, au reste, faire pressentir sa dernière heure, qu'en appelant le cygne dans son sein ?

Moins d'un mois après la réception de Guérin, un devoii impérieux imposait au vénérable évêque de Rennes, M^' de Lesquen, l'obligation de modifier radicalement celle association, dont il transporta le noviciat à Ploërmel et confia le gouvernement aux mains pures et dignes de l'abbé J.-M. de La Mennais, plus fort par la simple vertu du dévouement que ne le fut jamais son frère avec celle du génie.

Le 7 septembre 1833, M. Féli, chrétien et prêtre encore, congédia sa chère colonie de la Chênaie , avec la douleur réelle d'un général qui licencie sa dernière recrue et se retire anéanti

1. Cet établissement, dirigé par l'abbé Rohrbacher, avait déji fourn i l'évèclié de Nantos un prélat distingué dans la personne de M(' de Uercé, ancioa maire de la vill» do LnvaL

du champ de bataille. Élie, qui resta seul attaché à sa fortune, embrassa Maurice, en lui souhaitant la force et le souvenir. Notre néophyte, qui appréciait enfin l'importance fie sa retraite chrétienne de neuf mois, partit donc avec les autres, le désenchantement dans l'àme; puis, en voyant se dresser les murailles claustrales de l'enclos de Ploërmel, il ne pensa plus qu'aux portes de la Chênaie, qui venaient de se fermer derrière lui, et qui lui semblèrent, pour la première fois, celles d'un Paradis à jamais perdu. Il eut beau chercher une diversion dans la poésie qu'il dut rencontrer sans surprise sur une terre pleine du souvenir des âges héroïques de la Bretagne: son irapression fut telle, qu'au bout de quelques semaines la place n'était plus tenable, et qu'il faisait déjà ses préparatifs de départ. « Depuis que M. Féli n'est plus notre chef, m'écrivait-il le « 2 octobre, tout me fait défaut à la fois, Élie surtout, dont « V absence ?ne rend mes misères d'aveugle et mes infirmités « de paralytique... Le rétrécissement se fait sentir autour de « nous, et je crains bien que notre société ne rentre dans « l'ordre banal de toutes les congrégations du monde. Ce sera « une réunion d'hommes pieux, et voilà tout. On nous a dit, « dans la retraite de Saint-Méen, que nos uœ«<j? emportaient o6m- « sance complète, passive; tandis qu'on aurait dû, ce me 4 semble, appliquer là surtout cette admirable alliance de « l'ordre et de la liberté, de la variété dans l'unité, en nous « rattachant par un lien commun qui laissât à chacun sa sphère î d'expansion dans le monde. Pour moi, j'aime mieux courir '< les chances d'une vie aventureuse que de me laisser gar~ X rolter ainsi par tm règlement. » — Le 27 du mi-me mois, le lien était brisé; il avait recouvré la liberté de penser et de ire dont il faisait usage avec une résolution qui l'eût réhabilité dans l'ancien cercle de la Chênaie : « Courage! nous criait-il « dans un passage de la même lettre, notre Samson a la che- « velure longue, et Rome ne l'endormira pas sur ses ge~ • noux... Qu'importe ce aui tombera des chaires ou courra

n dan^ les circulaires? Le Seigneur est debout, prêt à plaider « sa cause, la cause des nations, et tous les avocats de \?. ser- « vitude tomberont en confusion. Je souffre ai^ec Élie de tout « ce que souffre M. Féli; mais, comme lui, j? n'ai pas la ;< moindre crainte pour l'issue de notre grand p.ocès. Quand Il môme le Pape condamnerait, n'y a-t-il pas au ciel une « Cour de cassation? »

Si je reproduis celte page, la plus triste qui, à celte époque, soit échappée de la plume de Maurice, c'est pour montrer l'irnminence des dangers que courait alors la foi de notre ami, cerné de toutes parts par le courant qui le poussait h la dérive vers recueil où allait sombrer La iMennois. Eli bien! c'était précisément 1 heure où ses amis absents les plus dévoués et les plus saints, Eugénie même, le félicitaient de sa victoire et remerciaient Dieu de lui avoir ouvert le porl de salut de la Chênaie. Quehjues mois après, quand la mine, depuis si longtemps chargée, fit explosion par les fameuses Paroles el surtout la fatale Préface des Iroisièjnes Mélanges, qui apprit à tous que le Rubicon était décidément franchi, ces mêmes amis tremblèrent d'un indicible frisson; ils virent leur frère sous les décombres , et ils le pleurèrent comme l'une des premières victimes de la catastrophe. Et cependant alors tout péril était conjure !^e temps avait emporté l'émotion que les trop céJèbres Paroles avaient produite au moment où elles tombaient, comme des flammes, de l'arbre fantastique de la Chênaie. En 1834, à Paris. Guérin ne les entendait plus; il les lisait, et la lecture ava il refroidi l'audition. Il avait déjà pressenti comme nous que la fièvre politique qui dévorait La Mennais se compliquait d'un3 affection plus grave aux régions mêmes de l'inlelligence, qui, déjii détaciiée de la foi, comme vertu, lui ouvrait des perspectives philosophiques et nouvelles du côté de l'ordre surnaturel et de rori;:;ine du mal, points où se trouva la cause primitive et déterminante de sa chute et de son malheur, auxquels les blessures de l'orgueil n'eurent, je le crois, qu'une part secondaire.

Si Guérin, respirant aujourd'hui plus à l'aise, se voyait à 'abri des dangers du moment, il le devait à une protection visible de la Providence qui l'avait, en ménageant les pentes, /nsensiblemcnt éloigné de la montagne dont la verdure, si belle encore, cachait pourtant un volcan déjà tout prêt à faire érupK tion. Maurice devait sauver du naufrage les bons fruits de sa retraite de la Chênaie où Dieu ne l'avait pas conduit comme par la main, pour l'y oublier à l'heure où il en retirerait ses anges. Le moment arrivé, il sut lui montrer la bonne roule comme au juste de Sodome, et, à la place du maître dont il n'avait plus besoin, le jeune fugitif trouva la société d'amis qui lui convenaient et auxquels il dut l'étape la plus poétique de sa vie. Quand il quitta cette seconde retraite, charmant intermédiaire entre le cloître et le monde, son regard d'homme avait gagné de l'assurance. Remonté comme naturellement vers la région qui était la sienne, il put observer de sang-froid et sans y prendre part les phases de la bataille qui se livrait au-dessous de lui ; il put se préparer de la sorte à n'être rien de plus que l'un des témoins de la grande chute qui eut pour nous toute la tristesse de la ruine, sans avoir la majesté du tombeau.

C'est sur cette phase importante de la vie de notre ami que nous allons nous arrêter un moment.

Dernier trimestre de la vie bretonne de Guérin.

Le Val de l'Arguenon complibte et corrige la Chênaie.

Louise et Marie.

Cette tournure d'idées s'était annoncée dans l'esprit de Guérin pendant un séjour qu'il ût, du mois de décembre 1833 au mois de février 1 834, sur le bord de la mer, non loin de Saint-Malo, dans un lieu fait pour le captiver entre tous : c'était le Val de l'Arguenon,où il devint l'hôte et l'ami de l'un de nos poètes bretons les

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mieux caractérisés, et d'une femme gracieuse et be 'e comme son nom de Marie que je n'ai point vu ailleurs si bien porté.

Cette retraite s'était ouverte providentiellement dans les circonstances, critiques pour lui, où il se disposait à reprendi-e terre au sortir de sa captivité passagère de Ploërmel. « Je suis, « me mandait-il de ce dernier lieu le 24 novembre 1833, dans « une étrange position. On ne m'a rien répondu de Juilly, oij « l'on craint sans doute d'introduire un hérétique, un loup « dans le bercail. Il faut chercher ailleurs, chercher à Paris, et, <i en allendanl, sortir d'ici; car je n'y puis rester plus lo7ig- « temps, n'appartenant plus à la congrégation depuis un « mois. La douce amitié d'ilippolyte m'a ouvert son sein pour « y attendre le résultat de mes démarches, et, jusqu'à la « réponse de la Fortune que je fais interroger à Paris, qui est « son temple, mon âme s'endormira sans soucis en se berçant « sur vous et sur l'amitié que je dois à la vôtre. »

Ainsi la poésie, qui nous avait unis à l'entrée de l'hiver précédent, au bout d'un an complétait son œuvre au foyer du manoir hospitalier, oii le fils errant du Languedoc trouvait, dans le Breton La Morvonnais , le frère aîné qui lui manquait mémo au Cayla, et, dans sa gracieuse compagne, la sœur qui lui faisait défaut partout où il ne voyait pas Eugénie.

Le petit cercle du Val de l'Arguenon se composait alors do cinq habitués principaux, parmi lesquels figuraient, en première ligne, Amédée Duquesnel, écrivain judicieux et solidement nourri des modèles, à qui l'on doit une intéressante Histoire des Lettres, avant et depuis le christianisme, et Paul Quemper, qui, à une grande habitude? des graves questions agitées en ce temps-là , joignait, ce qui devenait un autre secours providentiel pour Guérin, une activité toujours au service de ses amis et une profonde expérience du monde et de la vie, science qu'il devait à sa longue pratique de la société, tant à Paris qu'au delà de l'Atlantique. Là donc s'ouvrait poui Maurice un intérieur plus conforme à ses goûts, et même un

horizon plus ample qu'à la Chênaie, où l'on professait bruyamment les doctrines de liberté, à condition de pr.itiquer celle de l'obéissance passive et servile à l'idée du maître. Aussi l'impression de cette seconde retraite de Guérin dut-elle affaiblir celle de la première et lui faire tort, et, en arrivant au Val, il n'eut pas certes la pensée de tourner vers elle ce regard mélancolique et suppliant qu'il lui adressait en septembre, du haut de la vieille tour de Ploërmel.

Sans doute, il n'était pas sorti les mains vides du Parade'. Jamenaisien, oij il avait reçu des leçons, précieuses sous beaucoup de rapports, et approché de grands modèles. Avec une nature moins privilégiée que la sienne, il y eût rencontré des éléments à souhait pour s'y établir à demeure et s'y faire une place brillante; car la philosophie et la poésie vivaient honorées à la Chênaie, dans la compagnie!B,de toutes les branches que pousse le grand arbre de l'esprit humain, et elles y avaient contracté une alliance sincère, mais sur des bases antipathiques à l'esprit de Guérin.

Maurice était un penseur de premier ordre, et La Mcnnais un grand maître en matière philosophique; mais il y avait entre eux toute la distance qui se trouve entre l'esprit doué du coup d'œil propre à saisir l'idée pure, à la détacher, à la faire surgir avec l'éclat du diamant, et celui qui ne va aux idées que pour les réduire sous la loi de la méthode et de l'oidonnance. La Mennais était poëte aussi : il l'a certes assez prouvé par son Croyant , qui fit entendre le chant du cygne catholique, mêlé si tristement à l'ouverture du chœur infernal. Mais entre lui et Maurice il y avait la différence qui sépare le poëte illumine du poëte véritablement et doucement inspiré. Leuï Muse n'était ni du même sexe, ni du même ciel : dès lors, si, de part et d'autre , l'admiration de passage était possible , il n'en pouvait résulter cependant de communion réelle entre deux natures qui ne s'offraient mutuellement ni points de contact, ni ressemblances.

Au Val de l'Arguenon, tout tendait, au contraire, à déveloi>per la personnalité de Guérin dans la double sphère d'expansion qui lui était propre. L'esprit méditatif et profond de .'auteur de la Tliébaide des Grèves s'alliait merveilleusement à l'esprit intuitif et pénétrant qui distinguait le frère d'Eugénie. On traitait encore les questions générales au point de vue dt la Chi'^naie; on voulait toujours espérer de ce côté, mais au fond l'on se félicitait de n'y être plus, parce qu'ici l'on respirait plus à l'aise, el que, après tout, le temple que l'on venait de quitter pourrait bien, sans avoir la beauté des choses antiques, devenir pourtant uno ruine, et quelque jour écraser ses fldèles, peut-être le Samson lui-même.

A la Chênaie, iMaurice portait à i'àme deux mystères qu'il réservait pour lui seul : le mystère d'un premier amour, qui entretenait en lui la mélancolie de la mémoire, et le mystère de la poésie, par la voix de laquelle il évoquait sa chère apparition des bois de Rayssàc. Il s'était fait des recoins poétiques inconnus même du clairvoyant Élie, et, comme l'avare qui a des secrets à lui pour jouir de la vue de son trésor sans le trahir, il avait un art merveilleux pour dérouter les regards, quand l'heure était venue d'aller aux rendez-vous de la Muse et du souvenir. Il y préparait ses bouquets discrètement, les arrosait au clair de lune, et, pour les avouer, attendait avec patience la quinzaine que je lui devais tous les deux mois.

Mais, comme il n'avait plus rien à cacher dans la demeure du Val, dont tous les échos étaient à lui , il y déploya franchement et largement ce que son mtelligence avait de supérieur, ce que sa nature avait de caractérisé et de gracieux, et s'épanouit comme une (leur au double rayon de la poésie et de l'amitié. Ses compositions de ce moment, toutes radieuses des reflets du ciel le plus tendrement azuré qui ait réjoui l'âme de notre ami, nous sont chères encore à un autre titre : c'est que sa Muse ne put épancher sa veine sur ce beau rivage où le compatriote de Brizeux puisait abondamment ses inspirations,

ans prendre aussi la couleur et la livrée bretonnes. C'était également le caractère qui la rendit toujours chère à Maurice. « Qu'est devenu, me disait-il le 15 septembre 1836, jour où je ■* l'embrassai pour la dernière fois, qu'est devenu le bon temp.=; « ofi j'avais si bien appris à parler breton avec Ilippolyle el « vous"? »

Le Val de l'Arguenon exerça sur la vie de notre ami une dernière et utile influence. A vingt ans, il avait aimé, et la première preuve de notre liaison fut la révélation de l'objet chei auquel il avait, jusqu'alors, dédié ses chants, et qu'il nommait Louise. Il désira que je ne le connusse"pas autrement, parce que le nom ou titre de famille, qui est tout rhez les hommes. était, disait-il, peu de chose dans Icua^èQ ion des pactes, laquelle, sous ce rapport, aurait du moms un trait de ressemblance avec celle des esprits et des anges. Louise fut donc la compagne invisible, mais réelle, de ses pensées et de sa vie de la Chônaie, timt qu'il eut des blessures à recevoir et à cacher, et tant qu'il eut lui-même à protéger et à dissimuler cet amour.

Mais, au Val , ce souvenir lui devint moins nécessaire, et la douceur du présent nuisit à celle du passé. La connaissance qu'il fit alors de M"'« de La Morvonnais, dont l'affection si intelligente et si dévouée resta son souvenir le plus durable el le moins troublé, produisit l'effet ordinaire d'une belle et sympathique amitié de femme succédant au rêve qui a fait battre notre cœur pour la première fois. Cette amitié n'effaça pas ce amour; elle lui fit diversion et le rendit plus idéal. Paris et les soucis d'existence achevèrent de dissiper cette impression des fraîches années, et, au mois d'août 1834, le fantôme était évanoui. Guérin désormais avait assez du trésor d'amitié laissé par Uii sur les bords de l'Arguenon pour nourrir ses inspirations et lui di'Her les pages inimitables qu'il envoyait en remercîment à ses hôtes. C'est ce qui explique l'explosion de sa douleur au moment oii il se sentit inopinément frappé par le coup de foudre qui, dans la nuit du 21 au 22 janvier 1833. commença

le veuvage de notre pauvre ami , l'auteur de la Th(^baïde des Grèves, et fut le prélude d'une phase orageuse dans la carrière de Maurice.

Une chose à remarquer dans le souvenir des deux atlachements que je viens de toucher, c'est que l'instant oii disparut des yeux de Guérin cette double et gracieuse vision d'un amour de jeune fille et dune amitié de jeune femme fut précisément en lui la dernière heure du poêle, je parle du poète versifiant. L'étoile du charme lui manquant, il se mit tout à coup à frapper le caillou secret qu'il portait avec lui; il en fit jaillir une étincelle qui ranima son génie, armé dès lors de instrument et de la main virile avec lesquels il toucha désormais aux choses de l'art. Le grand prosateur venait de naître. Mais en même temps disparut, il faut bien le dire, cette fleur virginale de piété douce et de poésie qui avait eu la durée du bonheur de Maurice, comme la musique du rossignol dure le temps de sa couvée.

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