‹ Maurice de GuérinChapitre 9 sur 44 · XX: NOTICE · texte numérisé non relu

XX: NOTICE

l'une de ses pieuses amies en Italie : « Vous allez eatrer dans le printemps, plus hàtif qu'en France dans le pays que vous habitez; j'espère qu'il aura sur votre santé une influence heureuse. A.bandonnez-vous à ce qu'a de si doux cette saison de renaissance; faites-vous fleur avec les fleurs. Nous perdons par notre faute une partie, et la plus grande, des bienfaits du Crealerir, i'. nous environne de ses dons, et nous refusons d'en jouir par je ne sais quelle triste obstination à nous tourmenter nousmêmes. Au milieu de l'atmosphère de parfums qui émane de lui, nous nous en faisons une composée de toutes les vapeurs mortelles qui s'exhalent de nos soucis, de nos inquiétudes el de nos chap;nns, — fatale cloche de plongeur qui nous isole dans le sein de l'Océan immense. » — Et qui donc s'était placé sous cette cloche et se plaisait à y rester plus que lui ?

J'ai encore quelque chose à dire sur cette station de Guérin «» la Chênaie et en Bretagne , sur cette époque nourricière de son talent.

Puisque j'ai parlé de La Mennais à cette date de IS.ÎS, et tel qu'il paraissait encore aux yeux de ce cercle fidèle, comment ne pas indiquer le portrait de lui que Guérin a tracé dans une lettre du 16 mai à M. de Bayne de Rayssac, l'un de ses amis du Midi? C'est bien la plus vive, la plus parlante image de cette moitié de La Mennais à laquelle on a peine à croire quand on n'a fait que le lire, moitié d'une âme qui semblait en conversant se livrer tout entière, tant elle était gai.e et charmante, et qui s'éclipsait si vite alors que son front se plissait et que sa pliysionomie noircissait tout à coup. Guérin nous le monli-e comme il le voyait, sous son plus beau jour, et quelqucfuis dans sa Herté, mais sans la noirceur. Les lettres de Guérin à ses amis servent à compléter les impressions notées dans son Journal durant ce temps, et quelques-unes des pages de ce Journal ne sont elles-mêmes que des passages do ses lettres qui lui semblaient mériter d'être transcrits avant de s'échapper. L'artiste, e-fj l'Het. le poinlrn qui préparait h tout hasard ses caitons,

SDR MAUaiCE DE OUBBIN. XIIIl

s'essayait en lui. Une de ses fêles les plus dérùrées, et qu'il sa promettait dès son arrivée en Bretagne, fut un petit voyajje aux côtes de l'Océan. Une première fois, le 28 mars, dans une proiaenade poussée plus loin que d'habitude avec l'abbé Gerbet et un autre compagnon , il avait entrevu au nord, de dessus une hauteur, la baie de Cancale et les eaux au loin respIcndissiDtes qui décrivaient à l'horizon une barre lumineuse. Mais le vrai voyage, et qui lui permit de s'écrier: Enfin j'ai vu l'Océan, ne se fit que io 11 avril. Ce jour-là, le jeudi d'après Pâques, il ?e mit en route, à une heure de l'après-midi, par un beau temps et un vent frais, à pied, en co:npagnie d'Edmond de Cazalès, qui n'était pas encore dans les Ordre-. Il n'y avait pas moins de six ou sept lieues à faire; mais aller vers un grand but et y aller par un long chemin avec un ami, c'est double bonheur. Guérin sentait l'un et l'autre, et il nous l'a dit • o C'est une félicité non [»aroille de faire route, d'aller voir la meravec un compagnon de voyage ainsi fait. Notre conversation alla, pour ainsi dire, tout d'un 'rait de la Chênaie à Saint -Maio, et, nos six lieues faites, j'aurais voulu voir encore devant nous une longue ligne de chemin, car vraiment la Ciiuserie est une de ces douces choses qu'on voudrait allonger toujours. » Il nous donne une idée de ces entretiens qui embrassaient le monde du cœur et celui de la nature, et qui couraient à travers la poésie, les tendres souvenirs, les espérances et toutes les aimables curiosités de la jeunesse. Je m'imagine que ces doux propos ressemblaient par l'esprit à ce qu'avaient dû être les entretiens de Basile et de Grégoire au rivage d'Athènes, à ceux d'Augustin et de ses amis au rivage d'Ostie. Les descriptions pittoresques, les marines qui viennent ensuite, y gagnent en beauté; ces conversations élevées en font le ciel.

Les derniers jours que passa Guérin à la Chênaie eurent de la douceur, mais une douceur souvent troublée; il sentait, en effet, que celte vie de retraite allait cesser, et que l'époque dea vacances amènerait pour lui la nc'cessilë d'un parti à prendre

Page 1