AVANT-PROPOS
Si l’on rencontre quelqu’une de ces âmes rares qui font monter le niveau de la moralité autour d’elles, c’est un devoir peut-être de ne pas laisser s’effacer trop vite le sillage lumineux qu’elle a tracé dans notre médiocrité. On nous accable de révélations intimes sur les écrivains à la mode, sans autre profit bien souvent que de brouiller dans notre esprit l’image de leur œuvre qui ne leur ressemble point. On ne nous laisse rien ignorer non plus de nos hommes politiques, dont les vies réelles, celles qui se jouent derrière les tréteaux, sont souvent bien pauvres. Pourquoi donc être si chiche d’informations sur les héros de l’action, les vrais créateurs de l’ordre social dont nous pouvons recevoir tant d’utiles enseignements ?
Avant de succéder à Maurice de la Sizeranne, j’ai collaboré pendant vingt années avec lui. Il m’honorait de son amitié, et je crois bien qu’il n’a point eu de collaborateur auquel il se soit ouvert plus volontiers de ses desseins. Entouré à l’Association Valentin Haüy d’un grand nombre de ses amis et disciples, dont quelques-uns ont travaillé quotidiennement pendant quarante ans à
ses côtés, j’ai contrôlé et complété mes souvenirs par les témoignages les plus authentiques.
Si quelqu’un s’étonne qu’après Montaigne j’aie choisi, pour le présenter au public, un personnage qui lui ressemble si peu, je répondrai, avec Montaigne, que celuilà est bien pauvre qui ne sait pas embrasser des formes d’idéal différentes, et qu’au reste il n’est nullement besoin d’épouser toutes les opinions d’un homme pour l’aimer et pour l’admirer, voire pour profiter de ses exemples.
Il ne me déplaît pas que mon héros soit un aveugle. On se représente d’ordinaire la pensée et l’imagination de l’aveugle comme étriquées par la pauvreté de ses sensations ; son activité comme rétrécie à la longueur de son bras. Quand Maurice de la Sizeranne, toujours en course pour sa grande idée, allait exposer ses projets à quelque gros personnage dont il espérait l’aide, croyezvous que son interlocuteur l’écoutait? Il était tout à la stupeur que cet aveugle ne se fût point rompu le col en montant son escalier. Je présente une vie d’aveugle singulièrement pleine et bienfaisante. Si ce livre contribuait à dissiper l’éternel malentendu de l’aveugle et du voyant, je n’aurais pas perdu mon temps.
Mais l’intérêt principal du sujet que j’aborde est peut-être dans le développement d’une grande oeuvre sociale. Gomment s’est posé devant l’esprit de Maurice
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ni
de la Sîzeranne le problème, alors nouveau, de l’aide sociale à donner aux aveugles ; comment il a conçu les organismes propres à cette fonction ; comment, sans ressources, par la seule force de sa parole, de sa plume et de son entraînant exemple, il a réalisé ces organismes et, en quelques années, monté une admirable machine de bienfaisance, créé une technique dont hériteront toutes les œuvres fondées pendant et depuis la guerre, voilà ce que nous allons essayer de montrer.
S’il m’arrive, en le faisant, de détourner parfois de l’homme l’attention pour la reporter sur son œuvre, je serai assuré de ne pas trahir Maurice de la Sizeranne qui s’oublia toujours lui-même. Et si ces pages parvenaient à inspirer de la sympathie pour cette œuvre, j’aurais le sentiment d’avoir servi son plus cher désir.
Nobles vies — grandes oeuvres