‹ Maurice de La Sizeranne: Aveugle, Bienfaiteur des AveuglesChapitre 3 sur 21 · CHAPITRE PREMIER l’impossible accident · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER l’impossible accident

Louis-Maurice Monier de la Sizeranne naquit le 30 juillet 1857 , à Tain, petite ville de la Drôme sur les bords du Rhône, Ses grands yeux bleus, ouverts, d’une part sur les Cévennes, de l’autre sur les splendeurs des Alpes dauphinoises, semblaient destinés à savourer toutes les délicatesses raffinées de la forme. Chez sa grand’mère, au château de Ferralhon, dans la plaine de Valence, il allait, avec la montée de la conscience, découvrir peu à peu le radieux spectacle de cette chaîne du Vercors — « les monts du matin » comme on l’appelle dans le pays — qui à peu de distance ferme la plaine.

Chez son autre grand’mère, au château de Beausemblant, qui est bâti sur une terrasse dominant la vallée du Rhône au-dessus de Saint-Vallier, la vue était incomparable sur les Gévennes situées en face ; et de l’autre côté le regard, qui s’étendait sur sept départements, atteignait, par delà l’Isère et la Haute-Savoie, jusqu’au mont Blanc. « Du pain noir et cette vue-là nous suffirait, » disait quelques années plus tôt Émile Deschamps à Mme de la Sizeranne.

Maurice fut initié de très bonne heure à goûter ces merveilles. Son père, Jean Maxime de la Sizeranne, qui signait ses œuvres Max, était peintre paysagiste et surtout dessinateur de grand talent, et, tout petit, dans un coin de l’atelier, l’enfant s’amusait à imiter les gestes paternels et à crayonner des albums.

Trois autres enfants prirent place au foyer : Alix, l’aînée, qui sera baronne de Séréville (Maurice est le puîné) ; puis Marie, qui mourra vers sa vingtième année, en 1880. Le dernier est Robert, célèbre aujourd’hui à l’étranger comme en France et dont on a dit qu’il a rendu un cerveau à la critique d’art. Je les nomme parce qu’un petit enfant aveugle doit à ses frères et sœurs beaucoup plus qu’un voyant. Plus tard d’ailleurs, dans son œuvre, Alix et Robert seront pour Maurice de précieux collaborateurs.

Dans cette vieille famille dauphinoise, attachée à la terre, aux mœurs patriarcales, il trouva de fortes traditions de distinction intellectuelle et morale et de dévouement au bien public.

Maurice, m’assure-t-on, rappelait par quelques-uns de ses traits, au physique comme au moral, ce marquis deCordouë, son bisaïeul, qui, propriétaire de nombreux châteaux en Provence et en Dauphiné et pair de France, jouissait dans le pays d’une grande popularité. Il était maire de Margès où nous verrons Maurice passer ses vacances pendant presque toute sa vie. Là, l’enfant entendait raconter que lorsque le marquis était en résidence au château, on hissait un drapeau tricolore sur une perche, au sommet d’un grand chêne qui se dressait sur un monticule boisé. Les

l’impossible accident

paysans, à ce signal, arrivaient dans une salle basse du château où il avait installé la mairie, et lui racontaient leurs petites affaires. M. le marquis écoutait, conseillait, s’entremettait, morigénait un peu ; il rédigeait de longs grimoires, farcis de citations latines et d’adages juridiques. Puis il partait pour Paris, chargé de commissions, et descendait à l’hôtel de Borysthène, près du Luxembourg.

Par sa mère, une la Sizeranne elle aussi, Maurice était le petit-fils de Henri Monier de la Sizeranne qui avait été député libéral sous Louis-Philippe et qui, rallié à l’Empire, après avoir fait partie du Corps législatif, puis du Sénat depuis 1863, fut créé comte héréditaire. Ce fin lettré, lié avec Lamartine, Émile Deschamps, Soumet, Alexandre Guiraud, Rossini, auteur de plusieurs pièces de théâtre et de mémoires curieux, était avant tout un homme d’action, entièrement dévoué aux affaires de sa petite patrie dauphinoise. Son zèle à secourir les victimes du choléra lors de la grande épidémie de 1832 lui avait mérité la Légion d’honneur. Il était à demeure président du conseil général de la Drôme, charge qui lui fut renouvelée pendant trente-cinq années consécutives, et sous les régimes les plus divers. Maurice a profité jusqu’à vingt et un ans de ses exemples et de ses conseils. On ne l’appelait dans bien des communes alentour que « M. Henri ». Plus tard, au cours de ses promenades, Maurice s’entendra dire parfois en quelque village éloigné : «Vous savez, j’ai la médaille. » La « médaille », dans le pays, c’était celle que, à la mort de M. Henri, les petites gens de chez lui, paysans, artisans de tout métier, firent frapper par souscription en souvenir de leur représentant.

Nommerai-je encore son oncle par alliance, le comte de Larnage, lui aussi d’une très vieille famille de Tain, qui mourut quand Maurice avait treize ans. Grand philanthrope, M. de Larnage fonda l’asile d’épileptiques de la Teppe. Et, sans sortir de cette belle famille, nous suivrons tout à l’heure l’enfant en vacances chez un autre parent, l’oncle Albert du Boys, une noble figure de magistrat à l’ancienne mode, ferme sur tous les principes, en politique comme en religion :

il avait démissionné en 1830 pour ne pas servir un d’Orléans.

Cette intransigeance politique toutefois est une exception dans la famille : on y est en général ouvert aux idées modernes, libéral de tendances, beaucoup moins occupé au demeurant de faire de la politique que de faire du bien.

Les goûts personnels de l’enfant, au témoignage de ceux qui l’ont bien connu, se sont affirmés de bonne heure.

Regardons-le jouer : c’est le jeu qui révèle l’âme enfantine. Peu d’imagination, point de fantaisie. Ce qu’il aime, c’est démonter des machines, en examiner les rouages, voir ce que ses polichinelles ont dans le corps, ce qui fait marcher ses mécaniques. Le goût pour les sciences appliquées, qui sera si prononcé chez lui, est là en germe, déjà manifeste.

Ce petit établi de menuisier, qui est sa passion, nous montre le tour pratique de son esprit. Il veut fabriquer quelque chose qui puisse servir. Il travaille pour toute la famille. Les siens ont conservé des factures à son nom : « Menuiserie Maurice, rue du Calorifère, à Tain. » La spéculation, l’abstraction ne seront guère son fait. C’est sur le réel qu’il voudra toujours agir, et pour obtenir des résultats tangibles.

Et ces résultats seront pour les autres. Chez cet enfant qui étonne par son sérieux, déjà le penchant est très marqué à s’occuper d’autrui. Il questionne à perte de souffle, comme tous les enfants, mais l’objet de ses questions à lui, quand ce n’est pas quelque mécanique intrigante, c’est la vie difficile de ces vignerons qui saluent bas son grand-père, M. Henri, ou son oncle, M. Fernand, quand il se promène avec eux dans leurs propriétés, sur le coteau de l’ Hermitage, et qui leur content tout au long les histoires de chez eux. Les souffrances des malheureux le préoccupent déjà. Le petit nom dont on l’appelle en famille, c’est le « Bondoux ». S’intéresser au prochain, pour tout le monde c’est

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