‹ Maurice de La Sizeranne: Aveugle, Bienfaiteur des AveuglesChapitre 21 sur 21 · CHAPITRE X l’ame d’un aveugle · texte numérisé non relu

CHAPITRE X l’ame d’un aveugle

La première fois que je le rencontrai, c’était dans son cabinet de l’avenue de Breteuil.

J’avais seize ans. Je passai à mon tour, dans le flot des visiteurs. Il me parla de mes études, s’y intéressa certes avec bienveillance, me rappela qu’il avait donné à mes parents jadis le conseil de me les faire entreprendre. J’avouerai qu’il ne fit nullement ma conquête : je le jugeai distant, froid, un peu raide en dépit de sa simplicité.

La plupart des gens ne l’ont connu qu’ainsi, engoncé par le souci de sa tâche qui tendait en lui tous les ressorts. Combien différait de celui-là le Maurice de la Sizeranne que quelques amis ont pratiqué dans l’intimité 1 Une âme chaude, tendre, infiniment sensible jaillissait de cette écorce un peu rugueuse, et se répandait au dehors avec une avidité de sentir, de connaître, d’aimer, qui donnait la sensation d’une vie intérieure singulièrement riche et organisée.

C’est à Margès qu’il fallait le voir quand, revenant pour ses vacances de l’été, il essayait de secouer toutes ses préoccupations, comme un écolier libéré, et, au contact de ses souvenirs, se refaisait l’âme enfantine d’autrefois. Dans le vieil escalier dont certaines marches connues pliaient et grinçaient sôus son pied, dans le claquement prolongé des portes qui se fermaient, dans chaque chambre, par la fenêtre ouverte, il aspirait tous les bruits, les odeurs amies dont il a si bien parlé dans un de ses livres. Au jardin, dont toutes

les allées lui étaient familières, où il connaissait chaque arbre, chaque buisson, il se promenait pendant des heures, souvent avec son frère Robert qui l’entraînait dans d’interminables causeries d’art.

Là il se permettait de revenir à sa chère musique. Parfois il reprenait sa flûte. Il avait un pédalier dans sa chambre. Surtout il chantait de sa voix chaude de baryton, au timbre émouvant, sans aucun artifice de virtuose, des mélodies le plus souvent mélancoliques : Le Soir , de Gounod ; Ici-bas tous les lilas meurent ; Ah! si vous saviez comme on pleure; Va dire ; Amour, à qui cause ma peine; Lai pardonné , et les romances peu connues d’un de ses maîtres en quelque sorte génial, M. Paul. Ses préférences, pour la musique de chambre, allaient, avec Gounod, à Mozart, Mendelssohn, Schumann et César Franck.

Il adorait la nature.

« Charmante promenade en voiture, de Tain à Margès, écrit-il à sa mère, avec un temps ravissant : soleil, vent du nord, odeur d’herbes, enfin parfait commencement de ce que j’appelle ma saison d’eaux. Et je suis bien heureux de pouvoir faire ma cure d’air et de soleil à Margès, et non dans un hôtel, fût-ce même dans un splendide hôtel. Combien je préfère ma chambre carrelée. Je vais vivre dehors du matin au soir afin de m’imbiber d’air, de soleil, de silence. »

A Margès c’était la solitude, la nature agreste et sauvage. Aucun son artificiel, pas même le passage d’un véhicule sur une route, ne venait en troubler l’harmonie. De sa cellule d’anachorète, juchée tout en haut du château, il entendait la nuit, dans le fourré en face, les bruits mystérieux des oiseaux nocturnes, leurs frôlements d’ailes, leurs ululements. Le jour, il suivait la longue allée qui, sur trois kilomètres ininterrompus, borde la rivière, en écoutant le chant rythmé de la faux, en respirant les odeurs des foins, des genièvres, des plantes aromatiques. D’autres fois, par les sentiers moussus et ravinés, bosselés sous son pied sensible, il s’égarait dans les bois où, parmi les chênes, les hêtres, les châtaigniers qu’il distinguait à la main, dominait la

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senteur résineuse des pins. Mais son coin de prédilection, c’était « la Conférence », la grande allée couverte de marronniers. Un tronc d’arbre taillé y servait de table pour ses livres. Il affirmait qu’il reconnaissait un groupe de lilas au son que le vent fait dans leur feuillage. Ses amis aveugles le lui contestaient, et la discussion était vive.

Il avait pour les idées une curiosité ardente. Le sommaire d’une Revue des Deux Mondes ou d’un numéro du Correspondant l’affriolait comme d’autres un menu succulent. Il laissait de côté généralement les contes, les romans, tout ce qui était imagination pure. Mais les articles d’histoire, de science, de science appliquée surtout, l’attiraient toujours.

Le point culminant de cette âme, c’était sa foi religieuse, d’où elle contemplait toutes choses humaines. Il la manifestait peu, non seulement par pudeur naturelle, mais à cause de la réserve qu’il jugeait devoir s’imposer comme chef d’une grande entreprise. Dans le secret il s’était amassé un trésor de certitudes supranaturelles, qu’il fortifiait et aménageait dans un travail quotidien de pensée personnelle. Il percevait l’action de la Providence dans les choses comme si un sens spécial la lui eût révélée, avec la même sûreté que sa main palpait le bras de son fauteuil. L’année liturgique était pour lui une réalité vivante, où chaque fête, vécue dans sa pleine signification historique et symbolique, embaumait son cœur d’un parfum particulier. Il aimait à dire cependant que sa religion était affaire non de sentiment mais de raison, qu’il l’avait construite en lui à force d’étude. S’il se nourrissait des Évangiles et de l’Imitation, auxquels dans sa vieillesse il joignait habituellement les Psaumes, il recherchait aussi les ouvrages de théologie et de philosophie et en discutait avec feu.

Le caractère pratique et moral de cette religion en est, je crois, le trait dominant. Morale et religion ne sont pour lui qu’une même réalité et comme deux faces d’une vérité unique. Il est tourmenté par la hantise de la perfection, sublime maladie du chrétien qui se scrute pour parvenir à

se prendre en faute et pour s’élever toujours plus haut. Il fait sienne dans ses notes intimes cette phrase de Mgr Perraud : « Je vous avoue que je suis littéralement honteux de voir à quel point je suis encore sensible à toutes ces amorces du bonheur terrestre auquel j’ai cependant fait profession de renoncer. » Celle-ci encore : « Je vous accorde qu’il est plus facile de donner sa vie en une fois, comme ce lieutenant de vaisseau, que de mourir mille fois par jour pendant vingt-cinq ans de suite, mais le Père qui voit dans le secret, nous le rendra. » Il a « la flèche au cœur ». Les mots qui reviennent le plus souvent dans sa méditation sont ceux de résurrection, de rénovation. « Il faut ressusciter, nous transformer, il faut renaître à la vie spirituelle, à la vie d’âme... une vie plus pleine, nouvelle, orientée vers le ciel. » Vivons tournés non « du côté du soleil couchant », mais « du côté du soleil qui se lève ».

Oh ! je sais : la vie intérieure est l’avantage qu’on concède le plus aisément à l’aveugle. Mais celle de Maurice de la Sizeranne n’a rien du reploiement sur soi-même qui serait un effet de la cécité. Elle est le fruit d’un travail passionné, méthodique. Il connut l’inquiétude qu’elle se dissipât dans Faction : « Ma vie m’échappe. Je n’ai pas le temps de penser... Vais-je me retrouver moi-même? Quelle sera mon impression aujourd’hui en relisant la Logique du Père Gratry qui m’avait si vivement intéressé il y a vingt ans quand j’avais du temps pour réfléchir? »

Et il s’arc-boute pour se défendre contre l’envahisseur. En ouvrant le Journal intime de Mgr Dupanloup, il note :

« Je lis cet ouvrage pendant un séjour que je fais à Tain et que je voudrais rendre fructueux pour mon âme, mon esprit et mon corps. Pour cela il me faut beaucoup penser, beaucoup réfléchir sur mes devoirs, sur ma vie qui marche... »

Et en ouvrant la biographie du même par l’abbé Lagrange :

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« J’aime ces vies de grands hommes, cela vous élève, vous fait du bien : il semble que l’on grandit à les lire, et que l’on devient plus fort, plus courageux. »

Cultiver son âme, c’est une besogne de tous les jours, la grande besogne. A l’exemple de Gratry il s’impose deux règles : la première que, quelles que fussent ses affaires, il se réserverait un temps chaque matin pour sa méditation personnelle ; la seconde que cette méditation, pour qu’elle ne courût point le risque de s’évaporer en rêverie, serait fixée par écrit.

Il s’ordonna un régime de lectures toniques. Un chapitre l’avait frappé dans le livre que sa^ejesine Netty du Boys avait consacré à la vie de l’ab^|^e£^h\ et qui parut précisément en 1885, dans le te^^M;^îrd[nisait sa vie. C’est celui où, sous le titre d(A Vita wow&î’autour expose les règles que le jeune homifi^ <fec|pQmént gagné au catholicisme, se donna à lui-mêmSpâJu^surer le maximum d’efficacité à l’immense labeur intellectuel qu’il entreprenait. L’extrait qu’en fit Maurice de la Sizeranne, retrouvé parmi ses notes en Braille, était certainement destiné à son édification personnelle.

« L’abbé Hetsch calcule que dans une seule année il a dévoré 120 volumes de toute provenance. « Et combien « j’aurais mieux fait, s’avoue-t-il, d’en lire 20, mais de les « lire à fond : le multa ne donne pas le multum. Je me pro- « pose désormais de peu lire pour bien lire : car bien lire, « c’est bien vivre, et vivre richement. » Il faut substituer à la lecture paresseuse une lecture active, si l’on peut s’exprimer ainsi, où l’esprit réagisse par l’attention et la réflexion, et qui soit vivifiée par la parole intérieure. Persuadé que toute idée qui n’est pas claire use la faculté de penser, il se fait une règle de jeter toute idée nouvelle dans le moule de la parole, par laquelle l’idée obscure et vague devient lucide et précise... En pratique, il employait chaque jour un temps déterminé à lire lentement et à fond un ouvrage dont il résumait chaque alinéa, chaque chapitre, et enfin qu’il résumait tout entier dans quelques mots ou

quelques phrases. Jusqu’à la fin de sa vie, nous l’avons vu fidèle à cet exercice intellectuel si utile pour purifier et condenser la pensée. »

A la persuasion de ces maîtres, Maurice de la Sizeranne a écrit de sa main des centaines de gros volumes de notes en Braille (1) : les uns, composés chaque matin au cours de sa méditation, constituaient proprement l’histoire de son âme ; les autres, l’histoire de ses lectures et de son progrès intellectuel. Parmi les ouvrages les plus annotés, outre les guides spirituels déjà mentionnés, j’ai remarqué notamment : le Saint Vincent de Paul de Mgr Bougaud, la Sainte Chantal du même, Y Histoire de Madame Barat par l’abbé Baunard, la Vie de Charles Perraud par Augustin Largent, les Moines d'Occident par Montalembert, les ouvrages historiques de Taine, Guizot, Tocqueville, le Tolsto’isme de Schrceder, des œuvres d’Ollé-Laprune, Caro, Paul Janet. Conservés par le hasard, ces titres n’en donnent pas moins idée juste des ordres d’étude auxquels le portait particulièrement sa curiosité.

Ainsi se façonnait, à l’insu même de ceux qui le fréquentaient quotidiennement, une seconde vie, tout intérieure tandis que l’autre était en dehors, spéculative tandis que l’autre était toute en action. Maurice de la Sizeranne assurait ses fondations. On ne bâtit point sur le sable. Il savait que son œuvre vaudrait ce que vaudrait son âme.

Naturellement on déclara que cette âme était pessimiste. Je ne rechercherai point quel critique lança ce pavé au lendemain de la publication des Soeurs aveugles où, ayant à défendre la cause de la vocation religieuse, Maurice de la Sizeranne avait plaidé avec quelque chaleur que dans

(1) Peu avant de mourir, il a brûlé la plus grande partie de ces notes.

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l’amour humain et dans le mariage tout ne va pas toujours pour le mieux. N’importe quel critique, presque avant d’avoir ouvert le livre, en aurait dit autant: comment donc ! un aveugle réfléchi qui ne serait pas pessimiste? Est-ce être pessimiste, et pessimiste par cécité, que d’avoir, en chrétien hanté des infinies espérances de l’Evangile, reconnu que rien de ce qui passe ne saurait satisfaire l’insatiable besoin qui est en nous d’aimer et d’être aimé, de comprendre et d’être compris? Pascal avait ce pessimisme-là, et Pascal n’était pas aveugle. Je n’accepte pas de nommer pessimiste celui qui pressent déjà dans son être l’assouvissement de cette « puissance infime de désirer que Dieu a mise en nous » pour un tourment passager et un bonheur éternel ; celui qui, dès cette vie, a trouvé, dans un enthousiasme natif pour le bien, une source de consolation souveraine.

Pessimiste, celui qui a déclaré que le développement de notre âme est « une occupation vraiment passionnante »? Ou’il ne pouvait pas faire un voyage ou visiter un monument sans ressentir quelque augmentation de sa vie intellectuelle? Celui qui a écrit : « J’aurais aimé pouvoir faire comprendre aux autres, à quelques-uns du moins, quelle est la flamme qui brûle en moi? » Qui aimait à répéter le mot du Taciturne : « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer? »

Écoutez-le, lui, le fondateur d’œuvres, supputer les joies de la fondatrice de l’ordre des Sœurs aveugles de Saint- Paul :

« J’aurais voulu retrouver la date de cette lecture qui dut être le jour inoubliable, le jour lumineux de la vie de fondatrice d’Anne Bergunion. J’aurais aimé à marquer ici le souvenir de ce jour béni et embaumé dans son cœur, car j’ai une prédilection pour les périodes de fondation. Ce sont des heures d’enthousiasme, d’espérance. Les obstacles sont grands, tout manque; mais qu’est-ce que cela fait? Ne porte-t-on pas tout en soi lorsqu’on a enthousiasme et confiance? »

S’il y a de la nostalgie dans le rappel constant de « l’en-

thousiasme de ses vingt ans », il sait qu’à tout moment il en peut réveiller l’étincelle couvant sous la cendre. ,J’en veux pour preuve cette phrase que, pour la conserver, il cueille au hasard d’une de ses lectures : « Après trente, quarante ans de tristesse, dé désillusions, il ne faut pas cinq minutes de recueillement pour retrouver vivant dans le cœur ce divin enthousiasme. »

Il voyait dans l’enthousiasme le principal ressort de l’éducation. « Dans une maison comme l’Institution Nationale où l’on exige tant de la nature et où on la combat sans cesse, il faut arriver à l’enthousiasme du bien, autrement on descend au mécontentement et à la haine. »

Certes, Maurice de la Sizeranne est juste l’opposé d’un pessimiste si le pessimisme consiste essentiellement dans une langueur d’âme qui lui affadit le goût. L’enthousiasme du bien, qui est la température même de son âme, est, comme la foi en son Dieu, l’expression naturelle de sa surabondante richesse de vie intérieure. S’il se détourne des courtes joies, c’est qu’il a un appétit sans cesse aiguisé pour des mets d’une autre saveur : la « part de bonheur » qu’il juge seule digne de ses convoitises, c’est le « don de soi, de son intelligence, de sa volonté, à quelque chose, personne ou idée, qu’on aime plus que soi, qui domine, commande la volonté ».

Sa mise était d’une extrême simplicité. Son repas, souvent monté de chez le mastroquet d’en face, consommé presque froid, était dépourvu de tout raffinement, jusqu’à un point que ne soupçonnait guère le quémandeur qui lui écrivait un jour : « Laissez-moi seulement les restes de votre table. » Souvent le soir il se contentait d’une soupe. Il ne buvait jamais que de l’eau. En voyage, il avait un souci constant d’économie et se refusait rigoureusement tout superflu. Ascétisme, dites-vous. Non : enthousiasme pour sa chère idée. Il avait, pour son œuvre, besoin de beaucoup d’argent. « Qu’elle est légère, a-t-il dit, la dose de bien-être matériel vraiment nécessaire à notre bonheur. »

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Si l’on s’y trompait, c’est que cet enthousiasme était refoulé avec la pudeur des âmes profondes, couvert d’un rideau de méthode et de discipline. Quelle que fût la fièvre de la conception, l’intelligence prenait les rênes dans l’exécution, et maîtrisait si parfaitement tout élan du cœur qu’on accusait de froideur Maurice de la Sizeranne.

Pour chacune de ses créations, il étudie longuement, il observe, il s’instruit des tentatives antérieures ; puis l’œuvre est expérimentée dans un domaine restreint, développée lentement, elle subit l’empreinte des faits qui la façonnent : elle semble sortir non d’un cerveau, mais des besoins- euxmêmes, par une sorte de génération spontanée et un perfectionnement progressif, tant elle s’est modelée sur eux. « Dans la société comme dans la nature, écrit-il, les choses durables ne sont-elles pas celles qui, loin de surgir tout d’un coup, procèdent, au contraire, par commencement et par progrès, s’enchaînent, se coordonnent, naissent les unes des autres? »

Je n’ai peut-être pas rencontré de pensée plus positive, plus docile aux faits que cette pensée qui se mouvait si allègrement dans le plan surnaturel.

11 avait une curiosité insatiable de connaître les vies des grands organisateurs, des fondateurs de quoi que ce soit : œuvres, ordres religieux, entreprises industrielles. Lui, si désintéressé, se passionnait pour les existences des grands brasseurs d’affaires américains. Peu s’en fallait qu’il vît en Boucicaut un des héros de l’humanité. Il voulait apprendre de ces hommes comment on se plie aux faits pour ensuite les dominer, les plier à leur tour à nos conceptions.

Une seule chose pouvait chavirer l’humeur de ce chrétien qui avait dompté en soi un tempérament trop ardent pour n’être pas naturellement emporté : c’était l’insondable inconscience de ces messies qui surgissent périodiquement dans

le monde des aveugles, de braves gens au cœur tendre, imbus d’idées humanitaires, pour qui les faits ne comptent pas. Ils ont en général l’ambition de faire du bruit, de jouer un rôle, ambition que dissimule à leurs propres yeux beaucoup plus qu’aux yeux d’autrui la noblesse de la cause qu’ils prennent en main. Un beau matin, ils ont découvert que l’aveugle est un homme comme les autres, qu’il est capable d’être réadapté à la vie sociale. Leur légèreté les dispense de s’informer de ce qui a été fait avant eux, et qui risquerait d’obscurcir la nouveauté de leur évangile. Tout n’était que routine. Avec eux va commencer la régénération des aveugles, avec cet alphabet, cet appareil, cette méthode qu’ils apportent, si toutefois l’obscurantisme et l’égoïsme des gens en place ne se jettent pas à la traverse. Ces folies l’irritaient moins par leur inconsciente mauvaise foi que par les déceptions qu’elles préparaient aux malheureux intéressés, et par leur mépris de toute méthode, par le trouble qu’elles jetaient dans la rude partie qu’il menait, lui, d’un jeu si serré, depuis trente années.

Cet ordre qu’il portait dans son esprit pour penser juste, en conformité avec les faits, il l’installait dans sa méthode de travail, dans la distribution de son temps, dans les choses qui l’environnaient. Organiser sa vie, s’assurer une parfaite maîtrise de soi-même afin de réaliser par la règle la plus étroite son maximum de liberté, fut toujours un des plus chers sujets de son étude. Peu de mois avant sa mort il m’envoya une liste d’ouvrages qu’il intitulait : Ouvrages à conseiller à quiconque veut utiliser pleinement son temps. La voici :

Chavigny, L? organisation du travail intellectuel;

Eymieu, Le gouvernement de soi-même ;

Gillette, La peur de V effort intellectuel;

Gratry, Les sources ;

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Jourdan^ U éducation personnelle;

Payot, Education de la volonté ;

Payot, Le travail intellectuel et la volonté;

Th. Ribot, Psychologie de V attention;

Th. Ribot, Les maladies de la volonté ;

Sertillanges, La vie intellectuelle.

Le dernier numéro de sa chère Revue Braille paru de son vivant donnait un extrait envoyé par lui d’un des ouvrages de Payot qu’il goûtait extrêmement pour leur sens pratique. Il a reconnu dans cet extrait sa propre méthode, et c’est pourquoi j’en citerai un passage.

« On voit en quel sens on peut toujours penser à son travail : il suffît d’organiser son cerveau comme dans les greniers à blé on pose des trébuchets. Les souris s’engagent sans méfiance sur la planchette en équilibre devant l’appât, et crac : celle-ci bascule et le petit voleur est précipité dans le piège ! De même les idées marchent sans défiance, le trébuchet culbute, et l’idée est captée. On peut ainsi poser jusqu’à cinq et six trébuchets dans les différents chemins d’idées qui conduisent aux œuvres qui sont en puissance dans l’esprit. Les observations, les remarques, les lectures, comme attirées par l’appât tendu à leur appétit, tombent dans la souricière, sans que nous ayons d’autre peine que celle de les recueillir. En quelques années par cette organisation on fait un riche butin... Il est un autre avantage de ces pièges constamment tendus : c’est que le sommeil lui-même tarvaille. Que je m’éveille à n’importe quelle heure de la nuit, mes trébuchets fonctionnent sans que je fasse effort, et souvent, au moment même du réveil, je trouve prise dans la souricière quelque comparaison ingénieuse, un mot pittoresque, une objection, un plan de chapitre, un rapport nouveau. »

Ses petits billets laconiques, en style de télégramme, étaient légendaires : pas de « cher ami » au début, ni de formule de politesse pour finir : deux initiales en guise de signature.

Avec ses maîtres, il tenait pour l’emploi énergique de la matinée : vers la trentième année, il était debout à 4 heures et c’était au matin qu’il confiait les « heures sacrées ». Il s’interdisait la lecture du journal, « l’emporte-pièce quotidien », comme disait Gratry. Une chose le chicanait dans son culte pour Mgr Dupanloup : la tentation, que le prélat avait peine à contenir, de briser la bande du journal au moment où on lui apportait son courrier.

Ceux qui louaient en lui les qualités supérieures de son intelligence lui donnaient de l’humeur. « Je n’ai, disait-il, que du bon sens et de la méthode. » Voyez à sa porte cette planchette le long du mur, près d’un clou suspendu par une ficelle ; des mots y sont gravés en Braille : occupé , libre , sorti , dans la maison. Selon les cas, il plantait le clou dans un des trous placés en face de ces inscriptions, et, sans qu’il fût besoin d’huissier, l’aveugle qui cherchait le secrétaire général était de suite informé. Ainsi tout, dans la maison des aveugles, est méthodiquement approprié aux aveugles.

Gomme jadis à l’école, il prenait constamment des notes avec sa tablette, et chaque semaine il classait ces notes dans des dossiers rangés avec un ordre parfait autour de lui. Un de ses collaborateurs entrait-il, il saisissait le dossier à son nom et examinait avec lui toutes les questions qu’il avait préparées. Ce n’était pas une des moindres surprises de ses visiteurs que de voir le Braille entre ses mains si docilement plié à toutes les obligations qu’impose la direction de services nombreux et complexes. C’en était une plus grande encore de voir un aveugle si affairé, contraint, pour venir à bout de sa tâche, de se faire à soi-même des règles si sévères d’ordre et de travail.

Cet apôtre, méthodique comme un érudit, était encore un prodigieux manieur d’hommes. Sa volonté, ses bras, sa parole vont être multipliés par l’équipe de bénévoles qu’il

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entraîne après lui. « 11 a eu le pouvoir de me sortir de l’ornière, m’écrit celle-ci qui a collaboré quarante ans avec lui : le peu que j’ai fait c’est à son instigation que je l’ai fait. » Et cet autre : « Depuis qu’il n’est plus là pour me tailler ma besogne, je suis désemparé, on ne tire plus rien de moi. » Un autre encore : « Nous vivions par lui, et nous croissions par lui. De nous il forma des hommes et des typhlophiles. Jamais je ne me serais lancé comme je l’ai fait si quelqu’un ne m’avait dit : Allez ! Ce quelqu’un, ce fut lui. »

De quelle étoffe est donc fait un si mystérieux prestige?

A force de lire en soi, Maurice de la Sizeranne a appris à lire dans les autres. Il mesure les aptitudes de celui-ci en lui confiant quelques lettres à écrire, sonde ceux-là par un rapport à rédiger, ceux-là encore par des visites de patronage. Il tâte ainsi le pouls de chacun. Il aime à répéter le mot de Napoléon que « s’il n’y a point d’homme qui soit apte à tout, il n’y en a pas qui ne soit apte à rien ». Il ajoute : « Savoir tirer d’un homme et d’un écu tout ce qu’ils peuvent donner est la grande science de ceux qui organisent quelque chose. » Et comme il place chacun à sa juste place on y demeure.

Fin psychologue, oui, mais cette explication ne suffit pas : tant de bons psychologues se révèlent de piètres conducteurs d’hommes !

Il y a une puissance d’attraction presque incroyable dans l’oubli total de soi-même qu’il pratique. Dès vingt-cinq ans il avait l’abnégation de présenter comme une œuvre collective et anonyme cet abrégé orthographique qui lui avait coûté de longs labeurs. Un jour, bien des années plus tard, il m’en demanda mon sentiment. J’en fis une critique sévère, et que moi-même aujourd’hui j’estime injuste. Il ne chercha pas à le défendre. Pas une inflexion de sa voix ne me laissa deviner la gaffe que je venais de commettre. Il savait écouter avec déférence les sottises d’ignorants qui venaient lui faire la leçon. Oh ! ce n’est pas qu’il n’en coûtât rien à sa patience. Lisez comme il s’exhorte lui-même dans ses notes intimes :

« Si grande que soit la vivacité d’idées, de sentiments,

dont on est animé, il faut se garder de les manifester quand on vous propose quelque chose qui ne vous plaît pas, car on risque de décourager et de tarir les sources de collaborations. Il faut, au contraire, se montrer bienveillant, accueillant ; ne pas se montrer froissé parce que quelque chose infirme ce qu’on a fait ou ce qu’on se propose de faire. »

Il aimait à pousser les gens en avant, à la place qui était la sienne. Un autre que lui prit publiquement l’initiative de la création de l’Association Valentin Haüy. Dans les réunions, il parlait le dernier, et seulement si personne n’avait dit ce qui devait être dit. Il tâchait de suggérer aux autres ses propres idées afin qu’ils fussent attachés à leur réalisation.

Au lieu de faire par lui-même, chaque fois que cela était possible, il faisait faire. Il abandonnait par méthode l’entière responsabilité d’une étude, d’un service : si l’action est une attache, la responsabilité est une soudure.

« Quand nous avons organisé l’imprimerie de l’Association, m’écrit un de ses collaborateurs, après avoir envoyé B..., puis moi-même en Angleterre pour étudier les procédés en usage là-bas, il a pris en commun avec nous les décisions ; après quoi il a dit : faites seuls maintenant ; si je mettais les pieds à l’imprimerie, je n’en sortirais plus. Quand les déboires sont venus, pas un mot de mauvaise humeur : il a tout couvert, accepté nos propositions, donné les moyens financiers et autres de tout préparer. »

Je conserve sans fierté le souvenir de mes premières armes à l’Association. Je m’étais chargé d’enquêter au sujet d’un aveugle nouvellement signalé, et j’avais conclu qu’en lui consentant un prêt de 500 francs on avait chance de lui conserver son activité. Une somme pareille, en ce temps-là, ne pouvait sortir que de la poche personnelle de Maurice de la Sizeranne. Il prêta sur mon conseil. Trois jours après nous apprenions que notre homme était déclaré en faillite, et nos 500 francs engloutis. Pas un reproche ne sortit de la bouche du prêteur à l’adresse de son naïf conseiller.

En revanche, l’avarice sordide — le mot est de Goppée — avec laquelle il gouvernait le bien des pauvres lui attirait

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les générosités de ceux qui donnent à bon escient. Avez- vous remarqué ces tables de cuisine, ces chaises en rotin, ces fenêtres sans persiennes ni stores. Si une libéralité l’obligeait à s’écarter de sa parcimonie ordinaire, à meubler d’une manière un peu moins sommaire telle pièce de la maison des aveugles, on l’en voyait soucieux, et comme gêné. Il a parlé du « courage véritable » qu’il faut dans une œuvre pour engager de grosses dépenses d’installation. Quand vint la fortune, elle lui apporta de perpétuels cas de conscience. On le voit dans ses notes s’encourager à la dépense, se démontrer à lui-même que substituer un service rétribué à un service bénévole constitue parfois une économie.

Le prestige de Maurice de la Sizeranne, au total, est fonction de sa personne même. En chercher les causes, c’est peindre l’homme. Un de ses collaborateurs disait dans un rapport de l’Association : « C’est sa foi dans l’avenir des aveugles qui nous enflamme et nous fait réaliser tout ce que je vais vous décrire. »

Ces art d’entraîner les heureux de ce monde au service des malheureux, c’est celui d’un illustre apôtre de la charité dont le nom s’est sans doute plusieurs fois présenté à l’esprit du lecteur. Il voulait, dit son biographe, « faire sortir les gens du monde de leurs hôtels et du Louvre pour leur faire donner aux pauvres plus qu’une aumône passagère, un peu de leur temps et de leur peine. » Mmes de Gondi, de Maignelais, la duchesse d’ Aiguillon, la présidente Goussault, la présidente de Hersé, emportées dans le tourbillon de son enthousiasme, assistaient ses affligés, et lui mettaient en mains des fortunes, souvent sous forme de dons anonymes, qui parfois l’obligeaient à entreprendre au delà de ses propres prévisions. « Comment résister à M. Vincent qui, pour donner lui-même l’exemple, supprime un plat à son repas et ne mange plus que du pain bis afin de pouvoir envoyer des secours en Lorraine? »

Pourquoi la figure de saint Vincent de Paul est-elle, de toute Fhistoire de la charité humaine, celle qui surgit et s’impose à moi quand je songe à Maurice de la Sizeranne? Il crée, lui aussi, constamment de nouvelles œuvres, sans abandonner pour cela les anciennes, y persévérant au contraire, les développant toujours, d’un mouvement si naturel qu’il semble ne pas sentir combien, d’année en année, le fardeau se fait plus lourd à ses épaules. Même union paradoxale de la plus ardente charité et de l’esprit le plus positif et pratique : M. Vincent rédigeait lui-même pour ses « potages économiques » les ordonnances où il indiquait « les quantités de graisse, de beurre, de légumes, de pain, qui y devaient entrer, la manière de les distribuer, le prix de revient. » Même alliance de l’audace dans la conception et de la prudence dans l’exécution, « mélange de qualités contraires, et qui semblent d’abord s’exclure, et qui forme sa physionomie propre, ce quelque chose qui est sa marque inimitable », lui fait « une place unique » dans l’histoire morale de l’humanité. De qui donc parle-t-on ainsi? De saint Vincent de Paul ou de Maurice de la Sizeranne? Et encore : « Il fut de cette institution comme de toutes les autres qu’il fonda : elle se forma peu à peu, progressivement, par une sorte d’évolution interne, comme on dirait aujourd’hui. Cette lenteur dans la mise à exécution de ses idées, ce soin constant de ne jamais les laisser prendre le pas sur les faits, mais au contraire de se laisser toujours guider par eux, de se servir des éléments existants,... se retrouvent partout dans toutes ses œuvres (1). »

Ah ! comme les vertus qui les faisaient de l’autre monde ne les empêchaient pas, en dépit de toutes les dialectiques, d’être l’un et l’autre singulièrement entendus aux affaires de celui-ci ! « C’est sa sainteté, me disait un de ceux qui ont travaillé près de lui, qui a fait de Maurice de la Sizeranne

(1) Ces citations sont extraites de la Vie de saint Vincent de Paul , par le duc de Broglie, ouvrage que pratiquait Maurice de la Sizeranne,

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un organisateur. » Et jamais l’organisateur en lui n’a comprimé le saint ni flétri la fleur première de sa charité. N’est-ce point une phrase digne de M. Vincent encore que celle-ci qui est de Maurice de la Sizeranne :

« Il faut être miséricordieux pour certaines dépenses que font les pauvres dont on s’occupe, et qui évidemment ne sont pas de première nécessité, pour certaines idées, certains désirs qui ne sont pas absolument raisonnables, mais en présence desquels il convient peut-être de nous demander, avant de les condamner trop sévèrement, si, à nous aussi il n’arrive pas quelquefois de faire une dépense peu utile, d’avoir des fantaisies, des idées plus ou moins raisonnables... Aux vertus qu’on exige d’un assisté, connaît-on beaucoup de riches qui fussent dignes d’être pauvres? »

Le voilà de retour à Tain, dans la demeure familiale qu’il ne quittera plus. La congestion qui l’a terrassé en 1918 l’enchaîne ici. Il a retrouvé le jardin de son enfance où, par ordre du médecin maintenant, il fait de longues promenades dans la grande allée centrale qui va de la maison à la voie du chemin de fer. Il reprend sa place là-bas, au fond, sur le banc de « l’arbre à cheveux », dont les longues aiguillettes souples caressent doucement son visage comme autrefois. Ou bien, aux heures chaudes, il s’assied sur le banc des noisetiers, en face du gros marronnier. Il s’oublie à rêver que c’est la même fauvette qui revient après tant d’années dans le même fourré le charmer sur ce même banc. Il interrompt sa lecture comme jadis, et il l’écoute.

Des chagrins, supportés avec une admirable résignation, viendront peupler sa méditation : la mort de sa sœur, Mme de Séréville, sa première secrétaire, et la copiste .des premiers volumes de la Bibliothèque Braille. Sa surdité, qui lui avait apporté une entrave croissante durant ces dernières années, se fait maintenant plus opaque, l’isole chaque

jour davantage. Ce qu’il en dit à son Dieu dans leurs entretiens, je le laisse à conjecturer aux âmes qui hantent les mêmes altitudes.

Cependant l’intelligence était revenue toute claire, entière, avide comme autrefois. Il a repris la caisse de bois, munie d’une lanière, dans laquelle il transportait livres et dossiers au jardin. La religieuse qui ne le quitte plua guère lui fait parfois la lecture d’une voix qui s’efforce un peu, là-bas, en plein air. Elle s’appuie sur cette même table des noisetiers où se penchait jadis le fidèle Prosper. La flamme intérieure grille toujours dans ce corps, dont le mécanisme usé se refuse à l’action. En commençant la lecture de je ne sais quelle biographie, il écrit : « Quand on a un peu d’enthousiasme dans l’esprit et dans le cœur, il fait bon, il fait chaud vivre quelques heures en compagnie de gens qui ont eu de l’enthousiasme, qui se sont donnés à plein cœur à quelque chose de grand, de beau, d’élevé. »

Il sait pourtant que c’est fini : jamais il ne retournera rue Duroc.

Est-ce enfin la tranquillité? Elle l’avait tant de fois oppressé, l’angoisse des « âmes quelque peu délicates » obligées de déterminer la limite de leur devoir : « Ai-je fait tout ce que je pouvais et devais faire? Suis-je allé jusqu’au bout de moi-même? » Finies enfin les responsabilités, les inquiétudes que chaque jour forge ingénieusement pour celui qui a lié sa vie à tant de vies douloureuses... Eh bien ! non ! il tenait trop par toutes ses fibres à l’Association Valentin Haüy pour pouvoir jamais se reprendre. Il écrivait souvent à quelques-uns d’entre nous, et ses lettres étaient pleines de conseils. Quelques jours avant sa mort une dernière lettre m’était venue de Tain, bourrée de noms, d’avis, de sujets de travail à soumettre à la commission d’étude : comme chaque année il mettait à ma disposition pour aider à l’installation d’un nouveau masseur cette rente Gorbet dont l’Académie des Sciences morales l’avait honoré. Il manifestait une sollicitude particulière pour sa chère Revue Braille qui, de même que les autres publications fondées

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par lui, venait d’atteindre sa quarantième année : il la fournissait d’articles recueillis au cours de ses lectures ; il contribuait de ses dons aux recherches entreprises pour en améliorer l’impression ; il rêvait qu’elle retrouvât sa périodicité hebdomadaire d’avant guerre.

Son œuvre maintenant rayonnait à travers le monde : les filles de l’Association Valentin Haüy à Genève, à Stockholm, grandissaient et étendaient leurs bienfaits ; de partout, depuis la Chine jusqu’au Brésil, des hommes de bien venaient visiter l’établissement de la rue Duroc pour s’inspirer des méthodes françaises. Mais lui songeait à autre chose : il était tout occupé du brusque déséquilibre que la chute du franc créait entre les ressources normales de l’Association Valentin Haüy et ses charges. Il voyait ses successeurs aux prises avec l’angoisse du lendemain, des services essentiels diminués, son œuvre mise en péril par une inique répartition des charges des réparations qui, au lieu de porter sur tous les citoyens, écrasaient ceux qui avaient confié toutes leurs ressources à l’État.

Il ne devait pas voir cependant les heures les plus cruelles de cette crise. Le 13 janvier 1924, vers 7 heures du soir, il fut enlevé pendant son sommeil par une congestion pulmonaire. Le mal avait évolué si rapidement que son frère n’avait pas eu le temps d’accourir de Paris.

Tandis qu’à Tain, loin du monde, dans la simplicité et le silence qu’il avait toujours aimés, on le déposait pieusement dans le petit cimetière, la grande presse, la presse de tous, les partis, qui avait parlé si souvent de son œuvre, sembla enfin découvrir l’homme. Elle célébra unanimement le « grand Français » qui venait de disparaître. « La modestie de Maurice de la Sizeranne, dit un de ces articles, a empêché que lui fût rendue la justice qu’on devait à ce grand homme de bien. »

Le mot de sainteté, que je citais tout à l’heure, je l’ai entendu à ce moment sur bien des lèvres. Dans un élan naïf de gratitude, des aveugles ont écrit à Rome pour demander la canonisation de leur bienfaiteur.

L’un des héritiers de sa pensée, venu quelques mois plus tard à Tain pour accomplir un pieux pèlerinage parmi ses livres et ses papiers, m’écrivait : « Ce qui m’a le plus ému ce sont les récits des domestiques. Le dernier jour encore il posait à l’un d’eux, qui était venu le voir, mille questions sur ses petites affaires, sur ses enfants. Jusqu’à la dernière minute il a conservé son aptitude innée à s’oublier pour les autres. »

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