‹ Maurice de Saxe et le marquis d'Argenson (volume 2)Chapitre 10 sur 42 · Journal de Luynes, t. VUI, p · texte numérisé non relu

Journal de Luynes, t. VUI, p

ET LE MARQUIS D'aRGENSON. 6*

Souve?îirs d'avoir obtenu un succès pacifique du même genre en ménageant au maréclial une entrevue avec le ministre, où une compensation lui fut promise et qui finit en assez bons termes. Mais Valfons convient lui-même que ce ne fut qu'un replâtrage, et la plaie était encore très vive, comme on va le voir, dans le cœur de Maurice, quand il dut recevoir la visite que ne pouvait manquer de lui faire l'ambassadeur extraordinaire partant pour Dresde.

Richelieu, contre son ordinaire, était fort ému ce jour-là. Il n'avait pu ignorer que sa mission, au moins dans les conditions où ses amis et lui avaient rêvé qu'elle aurait lieu, avait été mal prise à Dresde et qu'on avait tout fait pour la prévenir. De plus, ayant demandé pour quelle raison le maréchal de Saxe n'était pas chargé luimême d'aller chercher et ramener sa nièce, on lui avait bien répondu que la qualité d'étranger récemment naturalisé rendait le maréchal peu propre à représenter le roi dans une occasion si solennelle; mais on lui avait en même temps laissé voir que dans la disposition toujours hostile où était l'Allemagne, la personne d'un ambassadeur français n'était pas toujours sûre

d'être respectée et qu'on ne voulait pas exposer n. 4

le commandant de Tarmée à quelque aventure comme celle dont Belle-Isle avait été victime. Cette perspective en soi n'avait rien de rassurant. Maurice n'eut pas de peine à se rendre compte des alarmes de Richelieu. « Il m'est venu voir avant-hier, écrivait-il au comte de Brtihl, et m'a conté ses peines. Il m'a dit qu'il s'était chargé de cette commission, pensant qu'elle serait agréable, et qu'il voudrait (maintenant) que les hussards le prissent en chemin pour qu'il n'arrivât pas chez vous. Gela pourrait bien arriver, car on n'a pris aucune précaution pour l'empêcher... J'ai fait ce que j'ai pu pour le tranquilliser et le mettre à l'aise. Je lui ai dit qu'il n'y avait rien contre lui personnellement, mais que, comme c'était une ambassade solennelle, on craignait les prétentions de Tambassadeur... — Hélas! mon Dieu, m'a-t-il répondu, je ne prétends rien, je me suis chargé d'une commission honorable, et que j'ai crue agréable. Je désire de plaire au roi, à M. le comte de Bruhl, et à toute la cour, et voilà tout. Je ne suis chargé de rien de plus, et je ne resterai que le temps qu'il faudra pour amener cette princesse tant désirée avec le respect que je dois à Leurs Majestés et au roi moa maître... M. le duc de Richelieu part donc dans

l'intention de plaire à la cour et de vous plaire en particulier... Le roi de Prusse avait désiré le voir : il n'a pas voulu y aller pour ne pas sentir le Prussien en vous arrivant... Tout cela ne doit ni vous effaroucher, ni vous déplaire. »

Se mettant tout à fait à Taise, il laisse voir au comte de Brûhl que son parti est pris et qu'il est entré tout à fait dans ses desseins... « Les d'Argenson branlent au manche, comme on dit; celui des affaires étrangères est si béte que le roi en est honteux, celui de la guerre veut faire le généralissime et n'y entend rien. Les tracasseries, les intrigues de cour l'appuient uniquement. Il va à la parade partout et ne fait pas sa besogne, qui est immense, moyennant quoi tout va à la diable. Les affaires ne s'expédient pas, il est noyé par les affaires et ne peut plus se mettre au courant... il est haï : ses bureaux ne le secondent pas et il se noie dans les crachats, cela me fait rire quelquefois. Le roi, qui est sage et qui a plus de judiciaire qu'eux tous, le voit et ne sait quel parti prendre : car nous avons de la gloire. Pour moi, qui n'ai pour toute arme que le bouclier de la vérité, l'on me craint, le roi m'aime et le public espère en moi... Je vous assure entre nous que, s'ils ne m'avaient pas,

[îiU 6i MAURICE DE SAXE

îïi 41s ne sauraient où donner de la tête. Hommeî

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"^argent, rien ne leur fait défaut, aber sie wisse nicht es einzurichten (mais ils ne savent pas s'

prendre). Outre cela, la troupe et l'État ont cor

■ fiance en moi, et cela fait beaucoup pour le maîr

.1 tien intérieur de l'État et la tranquillité de 1

l'.i ilHi monarchie. Vous voyez bien que je ne von

boude plus, puisque je vous parle comme cela direz-vous que je ne vous aime pas? Voilà, ditenfin, un tableau de ce pays ici; il est impossibi |i que cela dure : je ne veux pas me fourrer dan

f la mêlée, car mon poste est bon et honorable c

{(| Je ne le quitterai pas. On commence à soup

i -çonner ici M. d'Argenson de ne pas vouloir sin

€èrement la paix. C'est un pétard^ si on y me l le feu, il sautera : car tout le royaume la veut

l,j le roi, la cour et le clergé. Tous sont persuadé;

que je la désire, mais si ces messieurs font naîtn des incidents, je ne puis rien \ »

Il était impossible de dire plus clairemen qu'on ne demandait pas mieux que d'être médiateur de la paix et de se faire, pour y travaille! à Taise, l'exécuteur des d'Argenson, enfin que Richelieu en passerait, sans trop se faire prier

\. Maurice de Saxe au comte de Briihl, 10 décembre 1749, ^Vilzlhum, p. 107, 110.)

par où on voudrait. Dès lors, le plus simple aurait été d'obtenir du roi la permission d'engager l'affaire directement sans consulter le ministre, puisque, loin qu'on pût compter sur lui pour la faire aboutir, il était convenu qu'il y périrait. Le procédé cependant parut un peu violent à proposer à un ami, et d'ailleurs le comte de Loos, qui avait eu à se louer de d'Argenson dans plus d'une circonstance, voulut qu'on y mît plus de ménagement. Il fut donc résolu qu'on entretiendrait d'Argenson des offres pacifiques de Brûhl, afm d'obtenir au moins son assentiment apparent qui, fut-il donné du bout des lèvres, permettrait de faire officiellement des ouvertures, sauf à leé pousser ensuite plus vivement par des voies secrètes.

Ce fut Maurice qui se chargea d'abord de taie) (c'est son expression) le ministre; mais il fut si mal reçu qu'il vint dire à Loos qu'il n'en avait tiré que Ae^ platitudes. Loos s'y prit sans doute avec plus d'art, car il réussit à se faire écouter. D'Argenson, tout en se montrant plein de méfiance et de très mauvaise grâce, consentit cependant à laisser le roi de Pologne sonder le terrain à Vienne, mais en enfermant d'avance

son action dans des conditions qui rendaient

vraiment la démarche dérisoire et le succès impossible. Il voulait qu'on prit pour point de départ les articles convenus au printemps précédent avec les Hollandais, et qui portaient en première ligne, on peut s'en souvenir, la cession du grand-duché de Toscane à l'infant. Dans l'état si gravement empiré des affaires d'Italie, c'était aller au-devant d'un refus certain. Mais ce n'était rien encore; il ajoutait que le nouvel arrangement devrait prendre pour bases les répartitions de territoire faites par les traités de Worms et de Dresde, ce qui mettrait ainsi non seulement les dernières concessions faites à la Sardaigne, mais les conquêtes de la Prusse sous la garantie expresse de la France. Demander à Marie-Thérèse, qui ne pouvait avoir d'autre pensée, en se rapprochant de Louis XV, que de le brouiller avec Frédéric, de commencer par établir une solidarité plus étroite que jamais entre ses ennemis de la veille, c'était vraiment se moquer, et Loos dut avoir quelque peine à garder son sérieux. Mais l'essentiel était d'obtenir que Richelieu fût chargé d'un mandat général, dont on se réservait ensuite de lui faire élargir les termes. Ce point, en définitive, fut obtenu, et le duc put partir, emportant l'acceptation expresse des bons

offices d'Auguste III, et comprenant à demi-mot que si, de la part de d'Argenson, cette commission n'était qu'une vaine formalité, elle était prise beaucoup plus au sérieux par des personnages plus puissants qu'un ministre discrédité : assuré, d'ailleurs, qu'une fois mis en règle avec les égards qu'il devait à Tamitié, il était en liberté d'agir dans la mesure que son intérêt lui commanderait *.

Effectivement, il avait beau emporter, dans ses instructions officielles, l'ordre de tâcher de rompre le charme fatal qui attachait Auguste à son ministre, il n'était pas arrivé depuis vingtquatre heures et avait eu à peine le temps d'être présenté à la princesse dont il allait devenir répoux par procuration que déjà il était mis avec Brtihl sur le pied d'une confidence intime. Du reste, il ne pouvait se tromper sur la nécessité de s'entendre avec ce favori, s'il voulait même être écouté jusqu'au bout dans sa première audience; car Auguste III avait choisi ce moment même pour donner à Bruhl, qui jusque-là n'était que simple secrétaire d'État, la dignité de premier ministre, comme pour bien faire voir que

1. Le comte de Loos au comte de Briihl, 9, 14 décembre 1746. (Archives de Dresde.)

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rien ne le déciderait à s'en séparer. Aussi l'accord entre Tambassadeur extraordinaire et le nouveau premier ministre fut-il tout de suite si complet que, dès le 27 décembre, un courrier partait pour Vienne, chargeant le ministre de Saxe d'entrer, au nom du roi de France, en pourparlers avec Marie-Thérèse. Naturellement, dans ces premiers entretiens, il ne pouvait être question que des communications dont Richelieu était officiellement porteur. Elles sont bien vagues et bien générales, faisait observer Brûhl, et le traité de Dresde, qu'on y veut mêler, peut tout gâter. C'est assez cependant pour commencer la conversation : « Qu^on nous dise nnaintenant le dernier mot de la France, et nous nous chargeons de le proposer nous-mêmes. Seulement, il faudrait laisser le roi de Prusse hors du jeu. » Richelieu, quoique sachant parfaitement qu'il apportait le dernier mot, sinon du roi, au moins du ministre, et que, sur le second point en particulier, il allait directement contre les intentions de son ami, ne fit nulle difficulté de demander ce complément ou plutôt cette rectification d'instructions. Il s'y serait refusé, d'ailleurs, qu'on se serait passé de lui, car BrQbl faisait directement la même démarche par Tin-

termédiaire du comte de Saxe, à qui il racontait son entretien avec l'ambassadeur extraordinaire, en le priant de tâcher qu'on vît enfin plus clair sur le roi de Prusse et résumant tout par ce mot significatif : « Votre Excellence dit que, pour faire l'accommodement, il faudrait faire sauter un pétard; qu'elle veuille donc bien le charger elle-même et l'allumer *. »

L'accueil fait à Vienne par Marie-Thérèse à l'ouverture du ministre saxon aurait été concerté avec Bruhl lui-même que rien n'aurait pu mieux entrer dans ses vues. La démarche trouva l'impératrice assez troublée et plus disposée qu'elle ne Tavait été depuis longtemps à entendre parler d'accommodement. Les dernières victoires de Maurice en Flandre l'avaient vivement émue, et après les échecs réitérés de son beau-frère, le prince de Lorraine, elle ne savait, en vérité qui opposer à cet invincible adversaire. D'Italie aussi, malgré l'heureuse tournure que ses affaires y avaient dernièrement prise, elle recevait des nouvelles qui l'alarmaient. L'insistance de l'Angleterre l'entraînait, assez malgré elle, dans une agression contre la Provence, tandis qu'elle

1. Briihl à Maurice de Saxe, 27 décembre 1746. (VitzUium, p. 134, 133.)

aurait préféré rester dans la Péninsule avec toutes ses forces pour y conserver et peut-être compléter, par la conquête du royaume de Naples, la grande situation qu'elle y avait reconquise. De plus, le général Braun, croyant lui complaire, avait tellement exagéré à Gênes les rigueurs et l'oppression de la conquête, qu'un mouvement insurrectionnel venait d'éclater dans cette cité toujours turbulente et que la garnison autrichienne, prise à Timprovistc, sans forces suffisantes, avait dû évacuer la ville. Enfin, à Vienne, comme partout, régnait une fatigue extrême de cette longue guerre et un désir assez général de ne pas voir commencer, avec Tannée nouvelle, une nouvelle série de périls et de luttes.

L'impératrice accueillit donc d'assez bonne grâce le ministre de Saxe, auquel elle ne fit pas même difficulté de conter ses peines.- Mais dès qu'il eut commencé à exposer sur quelles bases le cabinet français était disposé à entrer en pourparlers : « Ce sont les projets de MM. d'Argenson, dit-elle tout de suite; je les connais, et il n'y a pas à y songer. » — Mais ce fut bien autre chose quand on prononça le mot du Iraité de Dresde et de la garantie nouvelle qu'on lui demandait d'y

laisser donner. « Je ne vois pas, dit-elle vivement, ce que la paix de Dresde peut avoir de commun avec un accommodement avec la France. . . Elle s'arrêta alors sur ce dernier point (dit la dépêche saxonne) et me parla de cette garantie de la France qu'on voulait stipuler en faveur du roi de Prusse comme d'une chose de la dernière conséquence, si impossible qu'elle croyait qu'il valait mieux continuer encore deux ans la guerre que de la permettre. Elle m'allégua pour sa principale raison que cette garantie fournirait à tout bout de champ des prétextes spécieux à la France de se mêler dans toutes les bisbilles qui pourraient naître entre Sa Majesté Impériale et la Prusse... Je vis bien que cet article tient entièrement au cœur à Sa Majesté Impériale, et que, si Ton pouvait porter la France à faire abstraction de cette garantie, la négociation deviendrait beaucoup plus aisée. » Le même langage fut tenu à l'envoyé saxon par les ministres Bartenstein et Uhlfeld, à qui l'impératrice donna Tordre de s'entretenir avec lui. « M. le comte d'Uhlfeld me dit qu'il voyait bien, par la substance des ouvertures que je venais de lui faire, qu'il fallait que le contenu fût en partie du cru de MM. d'Argenson, parce qu'il était conforme à leur façon

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de penser assez connue. Je lui répondis qu'il se pourrait bien qu'ils y eussent leur part *. >

On ne peut être surpris que Brtihl, en recevant cette espèce d'acte d'accusation contre le ministre dont il tenait à tout prix à se délivrer, n'eût rien de plus pressé que de renvoyer à Paris pour le faire passer sous les yeux du roi de France; c'était bien, vraiment, la mèche à allumer pour faire sauter le pétard. Mais on pouvait être plus surpris que Richelieu, à qui, sans doute, Briibl ne laissa rien ignorer, bien loin de se montrer découragé de continuer une négociation dont la suite devenait si menaçante pour son ministre, ne s'en montra que plus empressé de la poursuivre. Il laissait même si bien voir ses sentiments, dans une lettre adressée à d'Argenson lui-même; il y indiquait avec tant de soin la voie à prendre pour continuer l'affaire, quand luimême serait forcé de quitter Dresde; enfin, il rappelait avec si peu de ménagements les causes qui avaient fait échouer la transaction de Tannée

1. Loos, ministre de Saxe à Vienne (c'est le frère du ministre de la même cour à Paris portant le même nom que lui), au comte de Brûhl, 6 janvier 1747. (Archives de Dresde.) — D'Arneth affirme également que Marie-Thérèse était résolue à n'ouvrir roreille à aucune proposition d'accommodement, tant que d'Argenson serait au pouvoir (t. III, p. 262).

précédente et qu'il fallait cette fois éviter, que d'Argenson, en recevant ces conseils si peu de son goût, comprit enfin qu'il était joué même par l'ami de Voltaire. Au dos de la copie de la lettre qu'il se fit remettre, on trouve cette note de sa main : « S'il a été envoyé quelque ordre à ce sujet au duc de Richelieu, c'est par quelque lettre du roi dont je n'ai pas eu connaissance *. » Ce qui est surprenant, c'est qu'il eût tardé si longtemps à sortir d'illusion.

1. Richelieu à d'Argenson, 8 janvier 1747. {Correspondance d^ Autriche. — Ministère des affaires étrangères.) — La note de d'Argenson porte la date du 10 janvier, avant- veille de sa révocation. — La dépêche du duc de Richelieu relatant Tentretien de Alarie-Thérèse avec le ministre saxon fut-elle transmise à temps à Paris pour avoir été une des causes déterminantes de la chute de d'Argenson? C'est ce que je n'oserais affirmer. Ce que j'ai tenu à mettre en lumière, c'est le concert d'attaques dirigées contre ce malheureux ministre à la fois de Breda, de Dresde, de Madrid et de Vienne. Parmi ces attaques, quelles sont celles qui ont été suivies d'effet, et y en a-t-il qui se soient trouvées inutiles parce que la chute de d'Argenson qu'elles avaient dessein de provoquer était un fait accompli, quand le roi en put prendre connaissance? C'est ce qu'il est, je crois, impossible de déterminer avec la lenteur et l'irrégularité des |K>stes à cette époque. Le fait essentiel (la conspiration unanime poursuivie contre d'Argenson du dedans comme du dehors) n'en reste pas moins acquis, et c'est assez pour détruire l'opinion (accréditée par d'Argenson lui-même) qu'il ne fut renvoyé que pour avoir déplu à madame de Pompadour. A tort ou à raison, par ses qualités, comme par ses défauts, il en était arrivé à déplaire à tout le monde et à n'être plus défendu par personne.

L'orage, en effet, grossissait contre lui d'heure en heure, et il était presque le seul à ne pas l'entendre gronder. Ce n'était plus une conspiration, c'était un siège en règle fait autour du roi, à ciel découvert. Ministres, maîtresse, maréchaux, princes, courtisans en crédit et diplomates étrangers, tous étaient unanimes à l'accuser d'être le seul obstacle à la paix. Le reproche était exprimé dans des termes souvent contradictoires. De Breda, Puisieulx accusait sa timidité et sa mollesse; de Dresde, tout à l'opposé, c'était son obstination à braver l'Autriche dont on lui faisait un crime; mais si les paroles étaient différentes, l'air et surtout le refrain étaient les mêmes. Puis, comme il arrive quand les courtisans sentent tourner le vent de la popularité et de la faveur, des qualités dont on avait peut-être apprécié jusque-là le mérite et surtout la rareté, paraissaient des singularités insupportables. La familiarité de sa conversation, peu conforme, il est vrai, aux usages diplomatiques, mais qui avait paru d'abord vive et piquante, était taxée de tri-

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vialité et de grossière ignorance des usages. Sa candeur, qui le portait à dire souvent ce que, dans son propre intérêt, il eût mieux fait de taire, n'était plus qu'une indiscrétion qui ôtait toute sûreté à son commerce. Enfin, tout lui réussissait mal, même des actes en soi bien conçus et qui, dans d'autres circonstances, n'auraient trouvé que des approbateurs.

Ainsi, informé du travail incessant que TAngleterre faisait à Lisbonne pour se ménager, par rintermédiaire du beau-père de Ferdinand VI, un arrangement particulier avec la cour de Madrid, il avait eu la pensée d'aller au-devant lui-même de cette transaction clandestine en engageant le roi de Portugal à offrir d'une façon générale ses bons offices à toutes les parties belligérantes. C'était un dessein assez heureusement imaginé, car on disputait ainsi à TAngleterre un terrain où de vieux souvenirs paraissaient lui ménager un avantage, et on s'assurait que rien ne serait conclu à Lisbonne à l'insu de la France et à son détriment. La proposition, bien que flatteuse pour la vanité d'un petit État, ne fut pas agréée sans peine : le roi Jean V et son premier ministre, le cardinal de Molla, étaient l'un et l'autre des vieillards cacochymes, peureux et

ne songeant qu'à vivre en paix au milieu des difficultés européennes sans se créer trop d'embarras. Quand on les eut décidés enfin à force d'instances à faire une démarche quasi-officielle, ce fut avec une extrême timidité et beaucoup de réserves, en protestant que si le Portugal s'offrait comme conciliateur, il n'avait nul dessein de s'imposer et surtout d'aller sur les brisées des plénipotentiaires réunis à Breda. Malgré ces précautions, précisément parce que la manœuvre déjouait une intrigue qu'on espérait voir aboutir, elle fut très mal prise à Londres, à Vienne, et même à Madrid, où la reine d'Espagne, qu'on avait eu le tort de ne pas prévenir, se montra fort blessée que son père se fût mis en avant sans la consulter. On traita de haut cette ingérence intempestive d'un souverain sans importance dans des affaires où il n'avait rien à démêler. Aux premiers signes de mécontentement qui leur furent donnés, roi et ministre portugais reculèrent avec une sorte d'effroi, et comme d'Argenson, avec l'intempérance de langue qui ne lui était que trop habituelle, avait eu l'imprudence de se vanter de leur intervention comme d'un succès personnel, ce fut sur lui qu'ils furent très empressés de rejeter toute responsa-

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bilité du tort qu'on leur reprochait. Le cardinalministre s'en exprima avec l'envoyé de France à Lisbonne, dans les termes les plus sévères, et ce fut dans tout le monde diplomatique d'Europe un concert contre le ministre français, qui, au moment même où s'ouvrait sur sa demande une conférence solennelle à Breda, cherchait sous main à lui dérober la matière même de ses délibérations *.

Rien n'était moins juste, car, tandis que d'autres ne se gênaient nullement pour agir dans Tombre, lui n'était coupable que d'avoir parlé trop tôt et trop haut; mais le malheur voulait que ceux qui auraient dû justifier ou du moins expliquer sa conduite, ses propres agents, étaient occupés à tout autre chose qu'à le défendre.

A Madrid, quand la reine l'accusait, c iût été à Vauréal à plaider sa cause, mais on a vu quel avocat il avait désormais dans ce prélat intrigant. A Lisbonne, c'était pis encore, il n'était représenté que par Ghavigny, le même dont il avait méconnu

1. Journal et Mémoires de d'Argenson, t. V, p. 38, 42. — Note de d'Acunha, ministre de Portugal à Paris, 20 novembre, et lettre de d'Argenson à d'Acunha, 29 novembre. — Conversation du cardinal de Molla avec Ghavigny, ministre de France à Lisbonne, 27 décembre 1746. (Correspo7idance de Portugal. — Ministère des iiITaires étrangères.)

les services à Munich et qui, relégué par lui dans ce poste reculé, lui en voulait mortellement de cette disgrâce : « C'est un homme, disait Ghambrier, que d'Argenson hait et craint. » — Les deux agents, liés de longue date par une amitié commune avec Belle-Isle, Tétaient maintenant par leurs ressentiments, et profitaient de leur voisinage pour entretenir une correspondance toute pleine d'invectives contre leur chef commun où respirait l'attente impatiente de la chute que tout le monde annonçait. D'Argenson n'était jamais nommé entre eux que par ces appellations, notre homme j le foUj le fanatique que vous savez.

Vauréal surtout, tenu au courant jour par jour par ses relations à Versailles, élève le ton à mesure que la crise approche et s'apprête ouvertement à porter le dernier coup à son ancien ami : « Je n'ai point encore passé le Rubicon, écrit-il le 2 décembre, mais selon la réponse que je vais recevoir sur certains points, je me déclarerai tout à fait. j> — Et, effectivement, quelques jours après, il se déclare en morigénant son ministre sur un ton qui fait voir qu'il ne conserve plus aucun doute sur la chute prochaine. Il lui dit sans détour qu'il n'a pu faire accepter un mot de sa justification sur la négociation engagée

avec le Portugal : « Pour vous dire la vérité, ajoute-t-il dans sa lettre officielle, je ne comprends ni le sujet du mystère, ni l'utilité de cette négociation qui donne au roi de Portugal un air d'importance qu'il ne peut pas soutenir, au lieu qu'il était auparavant dans l'habitude de penser que c'était lui qui avait besoin de la médiation du roi pour ses affaires particulières avec cette cour-ci. Je regarde cette anecdote comme une des choses qui, sans pouvoir produire aucun fruit, sont le plus capables de nous décréditer en donnant à penser que nous cherchons toute sorte de chemins et que dans nos recherches notre premier soin est de nous cacher de l'Espagne : cela est certainement aussi contraire à votre intention qu'aux assurances que vous m'en donnez tous les jours. Cependant, le malheur a voulu que, depuis la mort de Philippe V, Leurs Majestés Très Chrétiennes ont toujours cru avoir des raisons de s'en plaindre*. » Et rendant compte à Chavigny de cette démonstration inconvenante : « Je ne m'étonne pas, dit-il, de n'être cru ici par personne, car on y tient notre homme pour le plus grand menteur

1. Vauréal à Chavigny, 2, 9 décembre, — à d'Argenson, n décembre 1746. (Correspondance d'Espagne. — Ministère des affaires étrangères.)

du monde. » Puis se moquant des négociations diverses engagées sur tous les terrains à la fois : « Voilà, mon cher confrère, comment procède notre marquis; on dit qu'il est bon d'avoir plusieurs cordes à son arc, je ne pense pas qu'il faille l'entendre de cette façon. »

Dans la même lettre , pour n'épargner à d'Argenson aucun désagrément et lui donner des leçons de convenance diplomatique, il lui reproche de communiquer à la reine d'Espagne le texte même des dépêches de ses agents, entre, autres de Puisieulx : « Il y a peu d'amis, dit-il, à qui on puisse confier ainsi Tintérieur de son ménage... Croiriez-vous que la reine m'a demandé ce que c'était qu'un soliveau (c'était le mot dont Puisieulx s'était servi pour qualifier le rôle de lord Sandwich à Breda) et si c'était là un mot dont on pût user avec un ministre étranger? *

J'ai le regret de constater qu'à ce langage d'une si audacieuse impertinence, d'Ai^enson ne répondit pas cette fois avec le ton de noblesse et de fierté qui lui était habituel. Loin de se fâcher, il se justifie : « Je n'ai certainement ni ordre ni dessein de vous cacher aucune chose, monsieur, si cela arrive, je vous en fais de bon cœur mes excuses et elles tomberont plus sur mes

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omissions que sur mes intentions. On ne saurait pousser plus loin que je ne fais une confiance dans votre habileté et dans votre amitié que je désire plus que jamais sans doute et sans nuage*. » Étrange excès d'illusion! si elle était sincère, qu'aurait-il donc fallu pour la dissiper? A une autre extrémité de l'Europe toujours dans la meilleure et, au fond, la plus raisonnable intention du monde, il n'avait réussi qu'à se créer un embarras presque aussi grave. II n'était pas assurément le premier politique français qui, dans la lutte engagée contre la prépondérance autrichienne, eût eu la pensée d'aller chercher un auxiliaire à Constantinople afin de prendre la cour de Vienne en quelque sorte à revers en lui suscitant des difficultés sur sa frontière orientale. C'était une manœuvre dont la tradition remonlait aux premiers jours de la rivalité de Charles-Quint et de François I". Seulement une alliance ouverte avec Tinfîdèle, de la part du roi Très Chrétien, aurait eu toujours, même en plein xviii° siècle, un assez mauvais renom, et de leur côté les dévots musulmans n'auraient pas goûté une intimité trop publique entre la croix et

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