‹ Maurice de Saxe et le marquis d'Argenson (volume 2)Chapitre 11 sur 42 · D'Argenson à Vauréal, 30 décembre · texte numérisé non relu

D'Argenson à Vauréal, 30 décembre

rislam. On se bornait donc toujours a des relations indirectes, dont on couvrait Tapparence de certains voiles. La Porte, même quand elle venait en aide par des hostilités sur le Danube à une guerre engagée sur le Rhin, tenait toujours à établir qu'elle agissait spontanément et sans avoir reçu ni excitation ni conseil, et la France à son tour protestait qu'elle n'était pour rien dans la coïncidence dont elle profitait. Ce fut à ces ménagements de prudence et de décorum que manqua le comte de Castellane, ambassadeur de France auprès de la Porte, en rédigeant lui-même un mémoire où il invitait formellement le sultan à se ranger parmi les ennemis de Marie-Thérèse, en lui promettant même en termes assez clairs un subside de trois cent mille livres pour les premiers frais de l'entrée en campagne. Il était encouragé dans cette démarche inconsidérée, par le célèbre comte de Bonneval, cet aventurier de qualité qui, après s'être distingué par sa valeur successivement au service de la France et de TAutriche, et s'être fait chasser des deux armées par son indisipline, était venu terminer, à Constantinople son étrange carrière par une abjuration qui lui avait valu la dignité de pacha et une place élevée dans les conseils du Divan. Bonneval

tenait, avant de finir ses jours, à se réhabiliter aux yeux de sa première patrie, en faisant servir aux intérêts français le crédit dû à son apostasie. C'était par son conseil que le mémoire avait été écrit et par son intermédiaire qu'il fut remis. D'Argenson qui en fut informé et en reçut copie n'hésita pas à l'approuver et à faire même adresser des remerciements et des félicitations à Bonneval. On ne sait par quelle indiscrétion commise, soit à Conslantinople, soit à Paris, le malencontreux écrit revêtu de l'approbation ministérielle tomba entre les mains d'un agent autrichien qui en fit aussitôt part à Marie-Thérèse. On devine l'usage que l'impératrice sut en faire. C'était donc la France qui voulait ouvrir les portes du Saint-Empire aux ennemis du Christ, et livrait des populations chrétiennes aux brutalités d'une invasion barbare. Le bruit fut tel que d'Argenson ilut opposer à une accusation trop bien prouvée un désaveu qui Thumilia sans tromper personne.

J'eus tort, dit-il tristement dans ses Mémoires. Il fmit avouer ses fautes *.

Une autre résolution, celle-là très sagement et

1. Correspondance de Conslantinople, il iQ passim. (Ministère des affaires étrangères.) Le mémoire du comte de Castellane est daté du 10 février 1146; mais il ne fut connu que dans les derniers mois de Tannée.

même très prudemment prise, avait eu aussi pour effet de créer à d'Argenson, au lieu d'un défenseur qu'il aurait pu se ménager, un puissant ennemi de plus. Au moment où l'hostilité du maréchal de Saxe contre son frère et contre lui devenait apparente, une habileté vulgaire lui aurait conseillé de se rapprocher du prince de Conti, et effectivement peut-être pour lui complaire, il avait, sur sa recommandation, nommé à l'ambassade de Saxe (vacante depuis le rappel de Vaulgrenant), un protégé de la famille du prince, le marquis des Issarts, bien que, originaire du Gomtat Venaissin, ce seigneur ne fût Français que par adoption. Mais la nomination une fois faite et des Issarts déjà parti, le hasard lui fit savoir que l'intérêt que le prince portait à son protégé n'était pas dicté uniquement par l'amitié ou la bienveillance. Des seigneurs polonais appartenant à ce qu'on nommait dans cette contrée turbulente le parti national (c'est-à-dire celui qui avait été opposé à Auguste III et qui avait succombé avec Stanislas), étaient venus en visite à Versailles pour rendre leurs devoirs à la reine. Ils avaient profité de cette occasion pour rappeler à Contr qu'un prince, son aïeul, avait été appelé au trône électif de Pologne et lui avaient fait entendre

qu'advenant la mort probablement prochaine d'Auguste III, le même choix pourrait se porter sur lui, pourvu que, s'y prêtant lui-même, il eut l'art d'y préparer les esprits. Il n'en avait pas fallu davantage pour que l'esprit remuant et mobile du prince eut pris feu sur cette espérance, et l'ambassadeur de France à Dresde ayant à suivre souvent le roi Auguste sur le théâtre agité des diètes de Pologne, le choix d'un homme à sa dévotion, pour un poste de cette importance, était évidemment à ses yeux un jalon posé d'avance sur la voie qui devait le conduire au trône.

Ce fut une indiscrétion du confident polonais du prince de Conti qui ouvrit les yeux à d'Argenson sur un dessein que rien n'avait pu lui faire soupçonner. Il y vit tout de suite et avec raison (ce que c'était en effet) une chimère dont la réalisalion, fût-elle possible, serait d'un avantage douteux , mais dont la révélation , arrivant aux oreilles d'Auguste III, était de nature à compromettre gravement les bonnes relations si récemment rétablies avec la maison de Saxe. Auguste avait sûrement le désir de léguer à son fils la succession qu'il avait lui-même tenue de son père et de perpétuer dans sa famille l'union de la couronne héréditaire de Saxe et de la couronne

élective de Pologne. Rien n'eût été plus inconséquent et plus absurde que de le blesser dans ses affections paternelles, le jour même où on recherchait l'alliance de sa fille. D'Argenson prit donc très raisonnablement le parti de couper court absolument à une tentative aussi inopportune. On eut beau lui faire entendre que la reine et peut-être le roi lui-même ne décourageaient pas les vues du prince de Gonti et lui permettaient de les suivre, — le comte son frère, qu'il consulta et qui avait l'œil plus ouvert que lui sur les menées secrètes dont le roi avait de jour en jour davantage le goût et l'habitude, l'engagea vainement à procéder avec ménagement, de peur de rencontrer quelque fantaisie royale sur son chemin, — il n'en persista pas moins à faire envoyer au marquis des Issarts l'ordre formel de s'abstenir de tout ce qui pourrait donner le moindre ombrage au roi Auguste. Des Issarts se le tint pour dit, et quand il dut suivre Auguste en Pologne, il s'y comporta de manière à ne donner à la cour de Saxe aucun sujet de plainte. Mais Gonti comprit d'où était venu l'obstacle qui l'obligeait d'ajourner indéfiniment ses espérances et entra avec passion dans le dessein de s'en venger. Les influences diverses se trouvèrent toutes ainsi

réunies dans le même sens et avec la même ardeur, et le roi n'entendit plus retentir à ses oreilles que le son de la même cloche *.

Il hésitait pourtant encore, rien ne lui étant plus pénible, disent ceux qui l'ont observé de

1. Journal et Mémoires de d'Argensorij t. V, p. 48-52. — Note de d'Argenson sur la mission de Blandowski, octobre 1746. {CoiTespondance de Pologne. — Ministère des affaires étrangères.) — Cette prétention du prince de Conti au trône de Pologne, approuvée par Louis XV à l'insu de ses ministres, a été, on peut se le rappeler, l'origine de cette diplomatie occulte dont j'ai eu l'occasion de faire l'exposé complet dans le Secret du roi. J'ai donc dû mentionner au début même de cet ouvrage le trait de d'Argenson que je rapporte ici; seulement, je porte aujourd'hui sur la conduite de ce ministre un jugement un peu durèrent. L'étude plus approfondie de la situation m'amène à approuver ce que j'avais autrefois qualifié plus sévèrement. Rien n'eût été, en effet (d'Argenson a raison de le dire dans ses Mémoires), plus déraisonnable que de mettre en question une alliance très utile et tout récemment conclue avec la maison de Saxe pour un projet en l'air d'une exécution à peu près impossible. Je laisse également indécise la question que j'avais tranchée négativement, de savoir si le nouvel ambassadeur à Dresde, le marquis des Issarts, fut initié au secret d'une négociation clandestine, h est certain que Conti, en faisant nommer un de ses protégés à l'ambassade de Dresde, avait le dessein de frayer la voie à son élection. Mais rien n'atteste que le roi, qui peut-être le laissait faire par complaisance, Tait dès lors autorisé à entretenir avec cet agent officiel une correspondance régulière dont il se fût fait rendre compte lui-même, comme ce fut plus tard le cas avec le comte de Broglie. Rien dans la correspondance de ce dernier ne fait supposer qu'il a été devancé dans cette mission secrète par son prédécesseur, et il ne reste aucune trace au ministère d'une correspondance de des Issarts avec Conti. Je persiste à croire que la diplomatie secrète ne prit un caractère régulier et une consistance véritable qu'après la paix d'Aix-la-Chapelle, et, par suite, probablement, du mécontentement que la Un peu satisfaisante d'une longue guerre avait dû laisser dans l'esprit de Louis XV contre tous ses ministres.

près, que de se séparer crun de ses ministres. Quand il lui fallait se résoudre à une exécution de ce genre, on s'en apercevait à la pâleur de son visage, à une agitation nerveuse qui trahissait son malaise intérieur. En général, à mesure qu'il avançait en âge, loin que Thabitude du pouvoir lui donnât la confiance dans l'exercice du commandement, tout acte d'initiative et de responsabilité à prendre semblait lui coûter davantage. On sentit qu'il fallait, pour le décider, lui offrir le moyen de se mettre à couvert derrière l'autorité d'un de ses conseillers plus considérable que tous les autres par l'âge, la réputation et les grands souvenirs qui se rattachaient à son nom. En même temps qu'arrivaient les dépêches accusatrices de Bruhl, les récits railleurs de Puisieulx, les perfides insinuations de Ghavigny, le tout colporté et commenté par madame de Pompadour (qui se trouvait heureuse de complaire à la fois à Maurice de Saxe et à Conli), un mémoire était remis au roi en mains propres par le maréchal de Noailles. Singulière composition oratoire où étaient relevés, sur le ton tour à tour du réquisitoire et de la satire, les moindres torts ministériels de d'Argenson, avec tous ses défauts et même ses légers ridicules.

Le début est solennel : « Sire, il est des conjectures où tout doit céder à l'obligation de parler au maître : tous vos sujets vous doivent la vérité, à plus forte raison ceux que leur charge, leur emploi et le serment qu'ils vous ont prêté attachent plus étroitement à votre personne. » — Suivait la peinture la plus noire de la situation politique, mais tout le mal n'était, suivant l'auteur du mémoire, que la conséquence et la suite des fautes d'un seul homme. Après la mort de Charles VII, on pouvait se réconcilier avec Marie- Thérèse en lui faisant acheter la reconnaissance de la dignité impériale de son époux : un seul homme s'était opposé à cette issue honorable de tant d'efforts, par suite « d'un faux système né de sentiments étranges et d'antipathie sans raison ». C'était encore lui qui avait tout perdu en Italie par une négociation cachée qui avait offensé l'Espagne et inspiré au roi de Sardaigne une confiance dont l'honneur français avait élé victime. Ici intervient naturellement le fameux billet adressé à Maillebois, cause unique de l'humiliation subie à Asti par nos armes : « C'est plus qu'une simple imprudence, s'écrie l'auteur du mémoire, je n'ose caractériser la conduite du nom qu'elle mériterait. * Pour réparer cette faute

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capitale, on s'est jelé sans réserve dans les bras des Hollandais sans se demander s'ils n'étaient pas dans la dépendance servile de l'Angleterre. « Tout le monde commet des fautes, c'est la condition de rhumanité; quand ceux qui les commettent les sentent et les reconnaissent, elles peuvent devenir utiles pour se corriger et se réformer : mais il n'est pas possible de les multiplier et de les accumuler à un certain degré, à moins qu'elles ne proviennent du fond du caractère, alors le mal est sans remède. »

C'est ici que le ton s'élève et que s'exhale tout le fiel d'une haine longtemps concentrée. Ignorance, présomption, indiscrétion, grossier oubli de toutes les convenances, il semble que tous les vices se soient donné rendez- vous dans une seule àme. A de justes critiques sont joints des reproches qui sont le contraire de la vérité et même de la vraisemblance. Ce ministre qui lisait tout, annotait tout, et dont l'écriture remplit des Yolumes de nos archives, qui vivait à la cour dans une solitude qu'on trouvait renfrognée et maussade, est sérieusement accusé de se livrer à la paresse et de perdre son temps aux spectacles. Une remarque, peut-être plus juste et dont la finesse contraste avec ces choquantes exagéra-

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tions, est celle-ci : « L'illusion clans laquelle il vit lui fait journellement voir tout ce qu'il imagine et ce qu'il désire... Il est dangereux, sire, de ne point apercevoir les objets, il Test peut-être plus encore de les voir différents de ce qu'ils sont : rien n'est plus à craindre que de fausses lueurs; l'obscurité même est préférable. »

La conclusion est qu'il faut, dans son intérêt même, ne pas laisser plus longtemps « un ministre du roi en spectacle aux yeux de la cour, de la ville et des étrangers, dans un poste qu'il avilit par son peu de capacité, par ses travaux et par les ridicules qu'il s'est donnés... Le feu roi (dit le mémoire en terminant, et à défaut de signature, cet appel à un souvenir de Louis XIV en tiendrait lieu) regardait cette place avec raison comme la première du ministère et comme celle qui exigeait le plus de connaissances et de supériorité de génie : et je me suis persuadé qu'on ne peut mieux parler à Votre Majesté qu'en empruntant les expressions de son illustre bisaïeul *. »

Contre tant d'efforts réunis et tant de haines accumulées, quelle protection efficace le ministre,

1. Mémoire présenté au roi par le maréchal de Noailles, le 15 décembre 1746. — Roussel, t. II, p. 252 et suiv.

ainsi pris de toute part à partie, aurait-il pu encore invoquer? Une seule peut-être : celle du roi de Prusse, qui la lui devait assurément, sinon par amitié ou par reconnaissance, au moins par intérêt et pour ne pas laisser sortir du conseil de Louis XV le seul des anciens partisans de l'alliance prussienne qui n'en fût pas dégoûté. Aussi lorsque, tout à fait à la dernière heure, d'Argenson prit enfin l'alarme et vit ce qui se tramait autour de lui, ce fut de ce côté qu'instinctivement il se décida à chercher un appui. Une occasion se présentait naturellement pour Frédéric de lui tendre une main secourable, et ce n'eût été que la récompense d'un nouveau service qui lui était rendu. Un traité d'alliance défensive était négocié et presque conclu entre la Prusse et la Suède pour préserver Tune et l'autre de ces deux puissances contre le voisinage dangereux de la Russie. Le ministre de France à Stockholm avait activement travaillé à amener ce résultat, auquel Frédéric (inquiet comme il rélait toujours de la sécurité de sa frontière septentrionale) attachait beaucoup de prix. Pour vaincre la résistance de la diète suédoise, la France consentait non seulement à renouveler, mais à accroître les subsides qu'elle donnait de

longue date aux héritiers de Gustave-Adolphe. En échange de ce sacrifice d'argent, on ne réclamait qu'une seule chose, c'était que le traité, au lieu de deux signatures, en portât trois, et que la France figurât comme partie principale dans une alliance dont elle devait faire presque tous les frais. C'était peu, en vérité, mais le seul fait d'apporter au conseil, dans ce moment critique, un acte diplomatique, scellé à la fois par la France et par la Prusse, et qui pouvait paraître le gage et le germe d'un nouveau pacte fédératif, eût été un triomphe pour lui : il eût répondu ainsi victorieusement à ceux qui l'accusaient de ne rien obtenir par ses caresses et de porter au plus volage des alliés de la France une affection sentimentale qui n'était jamais payée de retour. Si légère que fût la faveur, Frédéric la refusa impitoyablement : l'argent de la France, il voulait bien le recevoir et même la presser de le fournir; son concours diplomatique, il était bien aise d'en tirer parti; mais contracter envers elle, sous une forme quelconque, un engagement dont elle pourrait se prévaloir, le cas échéant, pour l'entraîner dans une action commune, c'est à quoi il était décidé à ne pas se prêter. « Faites bien savoir au marquis d'Argenson, répéla-til

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sur tous les tons à Chambrier comme à Valori, que je ne veux pas m'embarquer avec la France; qu'elle cesse de me le demander, elle y perdrait sa peine et gâterait mes affaires *. »

Quand ce refus hautain fut transmis à d'Argenson, en réponse à ses instances multipliées, il éprouva un véritable accès de désespoir. C'était comme s'il eût senti la dernière planche de salut qui se brisait sous ses pieds. « Il me dit, écrit Chambrier, qu'il ne pouvait pas me cacher que Téloignement que Votre Majesté faisait paraître pour la triple alliance que le roi son maître avait fait proposer, avait navré le roi de France, et que si, lui, d'Argenson, était disgracié, ce serait par Votre Majesté qu'il le serait, quoiqu'il eût rompu plus de vingt lances pour elle, mais que ses ennemis faisaient valoir, tant qu'ils pouvaient, le mépris qu'ils attribuaient à Votre Majesté pour l'alliance du roi son maître; et, pour persuader à sa Majesté Très Chrétienne que les assurances que lui, d'Argenson, avait données du contraire, procédaient de son peu de discernement et de l'illusion qu'il s'était toujours faite des sentiments de Votre Majesté pour la France. » — c Le roi de

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