PoL con\, t. V, p. 237, 249, 2j1, 2C
Prusse ne veut donc plus nous connaître! ajoutait-il avec amertume. Tient-il Talliance de la France pour une honte, ou la regarde-t-il comme une puissance qui ne compte plus? » — Puis, prenant lui-même la plume, il écrivit à Valori : « Vous savez nos sentiments pour le roi de Prusse, nous sommes ses amis et ses admirateurs et nous pouvons nous flatter d'un retour sincère de la part de ce prince; mais, depuis quelque temps, il n'est plus le même à noire égard, » — et il énumérait sur le même ton de sensibilité blessée toutes les marques de froideur et d'indifférence que la Prusse ne cessait de donner à son ancienne alliée*.
Ces plaintes, au lieu de toucher Frédéric, ne firent que Tirriter, — on dirait volontiers, — Tagacer au plus haut degré. Il voyait décidément plus clair que d'Argenson dans le jeu qu'on suivait à Dresde. Ses informations, toujours exactes^ ne lui laissaient rien ignorer de Tintimité visible et croissante établie entre Richelieu et le comte de Briihl, et ce n'était pas à lui qu'on pouvait faire croire (comme Richelieu l'écrivait à d'Ar*
\. Chambrier à Frédéric, 2 janvier 1746. — D'Argenson à Valori, même date. {Correspondance de Prusse, — Ministère des affaires étrangères.) — Droysen, t. HI, p. 282.
genson) qull ne s'agissait entre eux que de rivaliser de magnificence pour les fêtes du mariage de la dauphine. Richelieu ne s'avisait-il pas de prendre parti contre lui pour la Saxe au sujet de certains différends survenus pour Texécution du dernier traité? Évidemment on Tavait trompé, on avait voulu lui faire croire que le mariage et l'ambassade étaient destinés à servir ses intérêts dans le nord de TAUemagne. Ambassade et mariage, au contraire, tout était mis à profit contre lui, et les regards n'étaient plus tournés que vers T Autriche *. D'Argenson était-il dupe ou complice de ce manège? Qu'importait?
S'il n'avait pas l'esprit de s'en apercevoir ou le crédit suffisant pour y mettre un terme, à quoi bon ménager un ministre que ses propres agents raillaient à sa barbe? Le parti fut donc pris de ne pas attendre sa disgrâce imminente et de lui signifier nettement son congé. « Si le marquis d'Argenson, lui fit-il dire, a la bile si facile à aigrir, je ne lui ferai plus aucune confidence ni ouverture... Vous pouvez lui faire remarquer qu'il ne me convient nullement d'être le don
1. « J'apprends, écrivait-il un peu plus tard à Chambrier, que le duc de Richelieu a été fort satisfait du comte de Bruhl, sa trop grande vivacité ayant succombé aux paroles emmiellées et trompeuses de ce dernier. » (Pol. corr., p. 309.)
Quichotte de la France; c'est une erreur de croire que je ne puis respirer sans la France. L'amitié du roi de France sera toujours un objet de mes plus chers désirs; mais tout ce que j'en attends, c'est principalement d'avoir la garantie de toutes les puissances contractantes lorsqu'on parviendra à faire la paix générale. Pour le reste, je ne vois pas de raison de me mêler de toutes les affaires de la France. » Et il engageait en même temps son envoyé à se mettre d'avance dans les bonnes grâces du maréchal de Saxe et de Pâris-Duverney, puisque c'étaient eux qui auraient la plus grande influence dans le changement, devenu inévitable *.
C'était le coup de grâce : d'Argenson n'eut pas le temps de le recevoir. Le jour même (10 janvier) où cette dure épître partait de Berlin, il avait, avec le ministre de Prusse, un dernier entretien où, revenant sur la vivacité de ses paroles, il l'assurait qu'après tout ses sentiments pour la Prusse étaient inaltérables. « L'alliance de la Prusse et de la France est un système dont les bases doivent être inébranlables. C'est le mien.
1. Pol. corr., Frédéric à Chambrier, t. V, p. 272, 280, 288, 291. — Droysen, t. III, p. 288, rapporte comme un fait certain le charme exercé par Bruhl sur Richelieu.