‹ Maurice de Saxe et le marquis d'Argenson (volume 2)Chapitre 18 sur 42 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

MINISTÈRE DU MARQUIS DE PUISIEULX. — CAMPAGNE DU MARÉCHAL DE BELLE-ISLE EN PROVENCE. — RÉVOLUTION EN HOLLANDE ET RÉTABLISSEMENT Dtt STATHOUDERAT.

Incertitude sur le choix du successeur de d'Argenson. — Nomi- DatioD du marquis de Puisieulx. — Campagne du maréchal de Belle-Isle à la tête de l'armée de Provence; il réussit à forcer les Autrichiens à évacuer le territoire français. — Insurrection de Gênes; les Autrichiens sont contraints de sortir de la ville. — Puisieulx se fait remplacer à la conférence de Breda par le premier commis Laporte Dutheil et maiintient les propositions de paix faites par d'Argenson. — La négociation occulte entamée avec la cour de Vienne reste sans résultat. — Reprise des conférences de Breda. — Difficultés imprévues suscitées par le représentant de l'Espagne, Melchior Macanaz qui veut prendre part aux délibérations malgré les conventions contraires. — La conférence est de nouveau suspendue. — Maurice de Saxe demande à être autorisé à porter la guerre sur le territoire hollandais. Son crédit à la cour. — Il obtient l'autorisation qu'il réclame. — Invasion et conquête de la Zélande. — Mouvements populaires dans les Provinces-Unies. — Le prince d'Orange est proclamé Stathouder.

La nomination du successeur de d'Argenson ne suivit pas immédiatement sa disgrâce et, de fuit,

le choix présentait de sérieuses difficultés. Plusieurs noms étaient prononcés; aucun ne paraissait remplir les conditions convenables. Chauvelin, le plus capable peut-être, ou du moins réputé tel, s'était perdu à jamais dans l'esprit du roi, pour lui avoir reproché, avec trop peu de ménagement, sa condescendance aux volontés du cardinal de Fleury. « Il m'est insupportable, disait Louis XV, je ne puis le souffrir. » — Faire revenir d'ailleurs un politique disgracié de Texil où il languissait pour le porter au ministère, c'eût été trop humilier la dignité royale. On parla de Chavigny, de Saint-Séverin, le dernier ministre à Francfort; mais l'un semblait d*une extraction trop peu relevée; l'autre, Italien de naissance, était devenu Français depuis trop peu de temps. « C'est une chose étrange, dit un excellent observateur, l'ambassadeur de Venise, que dans ce vaste royaume où il y a tant d'hommes intelligents, on n'en trouve aucun qui soit désigné pour un tel poste *.

La question fut tranchée, au bout de quelques jours, par l'influence de deux personnages étran-

1. Journal de Lwjnes, t. VHI, p. 380. — Tron, ambassadeur de Venise à Paris, 30 janvier 1747. (Bibliothèque nalionale.)

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gers l'un et l'autre aux carrières politiques et à peine admis à la cour, Fintendant militaire Pàris- Duverney et le banquier du trésor, Paris de Mon! martel. J'ai déjà eu plus d'une fois l'occasion d'expliquer Timportance croissante que s'étaient acquise ces deux frères intimement unis et qui se prêtaient un mutuel appui : l'un devant son crédit à l'habile direction qu'il savait donner à l'administration militaire, l'autre à sa grande fortune et à des avances faites à propos à un trésor obéré. Sans leur concours, rien d'important ne pouvait être médité, et surtout rien d'heureux accompli sur le théâtre de la guerre. Et c'est par là qu'ils avaient su se rendre également nécessaires, j'ai presque dit également chers, aux commandants des deux armées que la France devait entretenir, à si grands frais, au nord et au midi, le maréchal de Saxe et le maréchal de Belle-Isle. La rivalité sourde de ces deux hommes de guerre et l'hostilité moins cachée de leur entourage étant connues de tout le monde, c'était un vrai tour de force d'avoir su se maintenir dans la confidence de l'un et de l'autre. Joignez, à ces amitiés précieuses, la vieille affection de madame de Pompadour, et on comprendra que la vacance du pouvoir laissait les frères Paris, du

ilO MAURICE DE SAXE

fond de leur cabinet d'affaires, absolument maîtres du terrain ministériel. C'est ce qu'avait su discerner de loin un grand connaisseur, Frédéric, à travers les rapports verbeux et confus de son ministre Chambrier. « Gomme ce sera visiblement (lui écrivait-il même avant la chute de d'Argenson) le sieur Pàris-Duverney qui aura la plus grande influence, vous tâcherez de me le gagner et de le rendre favorable à mes intérêts par toutes sortes de politesses, que vous lui ferez de ma part... » et peu de jours après : « Entretenez soigneusement cette confidence, dont vous tirerez plus de lumières que de tout ce qu'il y a de ministres en France qui ne vous parlent jamais aussi intelligiblement que le sieur Duverney Ta fait \ »

Le candidat préféré par cette discrète, mais toute-puissante influence ne fut autre que le marquis de Puisieulx, le plénipotentiaire de la conférence de Breda, qu'on fit revenir de Hollande en toute hâte. Il est probable qu'il s'attendait à cette faveur, ayant de longue date, avec les frères Paris, des relations qu'il n'avait eu garde de laisser tomber pendant son ingrate mission. Le

\. Frédéric à Chambrier, 31 janvier, 10 février 1747. — Poh Cor., t. V, p. 280, 317.

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blâme, très librement exprimé dans ses dépêches, sur les travers diplomatiques de d'Argenson ne fut sans doute pas la moindre recommandation qui plaida en sa faveur auprès des collègues du ministre déchu, mais la raison officiellement donnée fut que, venant de remplir un rôle actif sur le théâtre même des négociations engagées, il devait connaître mieux que personne à quelles conditions pouvait s'opérer le rétablissement de cette paix, qui était le désir général.

C'était bien, en effet, on peut se rappeler, en représentant d'Argenson comme le véritable obstacle à la fin d'une guerre qui fatiguait tout le monde qu'on était parvenu à ruiner son crédit dans l'esprit du roi, et à exciter contre lui un véritable soulèvement de l'opinion. A quel titre il méritait ce reproche, c'est ce qu'auraient été assez embarrassés de dire ceux qui le lui faisaient le plus haut, et ils eussent été plus en peine encore de s'accorder sur les motifs qu'ils donnaient de leur accusation; car c'était tour à tour, je l'ai déjà dit, de Tobstinalion de ses préjugés et de la trop grande complaisance de son caractère que les uns ou les autres lui faisaient un crime. En tout cas, le tort qu'on ne pouvait lui imputer, ce n'était assurément pas de s'être

montré trop exigeant dans ses offres pacifiques, d'élever trop haut les prétentions de la France, de réclamer une indemnité trop large de ses sacrifices, et de tâcher de tirer un trop haut prix des victoires de Maurice de Saxe et de la possession des Pays-Bas.

On sait, en effet, quel était le plan de pacification rédigé par d'Argenson lui-même, le printemps précédent, de concert avec les plénipotentiaires de Hollande, et que. Puisieulx avait été chargé de proposer comme base de négociation à la conférence de Breda. La France, du premier mot, faisait l'abandon de toutes ses conquêtes : elle réclamait seulement de l'Angleterre une renonciation pareille pour Louisbourg, le cap Breton et tous les points occupés par la marine britannique sur les côtes de l'Amérique septentrionale. Ainsi, pleinement désintéressée pour elle-même, elle ne prenait les intérêts que des alliés qu'elle avait entraînés à sa suite dans la guerre. Pour l'électeur palatin, en récompense de sa fidélité, elle voulait obtenir l'annexion de la province de Limbourg à son petit État; pour le duc de Modène, époux d'une princesse française, la restauration de la souveraineté dont il était dépouillé; enfin, au profit du troisième fils de Phi-

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lippe V, rétablissement d'une nouvelle secundogeniture de la maison de Bourbon en Italie.

Encore, sur ce point le plus contesté, le plus difficile à arracher à Marie-Thérèse, d'Argenson consentait déjà, dans les derniers temps de son ministère, à réduire beaucoup (au moins en conversation) les termes qu'il avait posés d'abord. La triste conduite de Tinfant en Italie, pendant la dernière campagne, et plus encore la mort de son père, qui lui enlevait l'appui de l'ambition maternelle d'Elisabeth, avait dû le préparer luimême à abaisser ses espérances. Il n'était plus question de lui attribuer un lot aussi considérable que le grand-duché de Toscane : il ne s'agissait que de lui assurer dans la péninsule un établissement quelconque dont l'étendue et la nature restaient à déterminer. A ce prix, la nouvelle maison d'Autriche pouvait obtenir la reconnaissance unanime de la dignité impériale dans la personne de Tépoux de Marie-Thérèse, et rentrait ainsi définitivement dans tous les droits et les privilèges de Tancienne. A la vérité, elle payait ce retour de grandeur par la perte de la Silésie : le roi de Prusse restait donc seul à bénéficier de tout le sang versé et de tous les efforts dépensés par son généreux allié. D'Argenson en

convenait et n'hésitait pas à s'en applaudir. Pour un ministre parlant au nom de riiéritier de Louis XIV et du vainqueur de Fontenoy, ce n'était pas, on en conviendra, prendre le ton trop haut et se montrer d'un orgueil trop intraitable. Gomment donc une paix si libéralement offerte n'était-elle pas acceptée déjà par le cri unanime de cette Europe dévastée, où populations et souverains, après sept ans de luttes stériles, ne devaient soupirer qu'après un peu de soulagement? Gomment devait-elle même se faire attendre pour n'arriver, comme on le verra, après une nouvelle année de combats et une nouvelle et large effusion de sang, qu'à des conditions qui ne devaient pas différer sensiblement du plan primitif? G'est la question que l'historien lui-mômc se pose et à laquelle, à première vue, il a quelque peine à trouver une réponse. En y regardant de près cependant, on doit reconnaître que c'était précisément la modération excessive du langage que d'Argenson avait fait tenir à la France qui, en encourageant la résistance de ses adversaires, retardait pour tout le monde le moment de poser les armes; et sur ce point, l'instinct confus de l'opinion publique ne se trompait pas absolument. Les sacrifices que

la France demandait à ses ennemis en échange de ceux qu'elle leur offrait de si bon cœur étaient légers, à la vérité; mais pourquoi les auraient-ils faits, s'ils pouvaient se flatter, moyennant un effort de plus et sans rien compromettre, de n'avoir pas à s'imposer même cette faible privation? Du moment où on connaissait le dernier mot de la France, on ne risquait rien, on jouait même à coup sûr, avec chance de gagner et sans crainte de perdre, en ne se pressant pas de répondre à des propositions qu'on serait toujours à temps d'accepter.

On peut se rappeler d'ailleurs combien devenaient de jour en jour plus difficiles et souvent orageuses les relations des deux grandes puissances qui, déjà divisées au fond d'intérêts comme de tendances, et constamment en méfiance l'une de l'autre, n'étaient plus unies que par habitude et par une tradition vieillie dans leur inimitié commune contre la France. Entre TAngleterre et l'Autriche on a vu combien de fois, depuis le commencement, et à chacune des phases de la guerre, une querelle vivement engagée, suivie de récriminations réciproques, avait été sur le point d'amener une rupture. Le lecteur n'a point oublié les altercations violentes

du ministre britannique à Vienne et de Taltière impératrice. Les propositions de la France devenaient, dans ce ménage si peu tendre, un nouveau sujet de discorde. Chacun des deux coalisés trouvait naturel ce qu'on demandait à son allié, et insupportable ce qu'on exigeait de lui-même. L'Autriche, par exemple, acceptant le principe posé par la France du rétablissement du statu quo ante belliim^ ne voyait nulle difficulté à la restitution des conquêtes anglaises dans le Nouveau-Monde : réchange du cap Breton contre les Pays-Bas lui paraissait tout à fait équitable. Mais à quel titre, disait-elle, cette règle réparatrice une fois posée, y dérogerait-on à son détriment en Italie? Quels que fussent les territoires qu'on lui demanderait de céder, ils faisaient partie d'un domaine non pas nouvellement conquis, mais, anciennement possédé par elle, et elle devrait les détacher de son patrimoine. Ce qu'on réclamait de l'Angleterre, c'était de rendre; on la condamnait, elle, Autriche, à perdre. Pourquoi un partage si inégal des charges communes? N'avaitelle pas déjà consenti, sur les instances de l'Angleterre, en faveur du roi de Sardaigne, à une première mutilation de son bien? Et, en Allemagne, l'appui moral du cabinet britannique

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n'avait-il pas secondé, presque autant que la victoire et le génie, la cupidité de Frédéric? Les traités si douloureux de Dresde et de Breslau n'avaient-ils pas été préparés et n'étaient-ils pas encore garantis par l'Angleterre? Était-ce donc toujours à TAutriche, si injustement attaquée au début, à contribuer seule au rétablissement de la paix, et pourquoi aucun traité ne serait-il jamais conclu qu'à ses dépens?

L'Angleterre n'était pas embarrassée de répondre que, si l'Autriche était appelée à faire les frais de la paix, c'est que, depuis six ans déjà écoulés, elle laissait son alliée faire tous les frais de la guerre. Les soldats de l'impératrice, aussi bien que ceux de la Hollande, ne vivaient que des deniers de l'Angleterre, et ne se battaient qu'avec les armes qu'elle leur mettait dans la main. Dans la communauté, c'était toujours l'Autriche qui recevait et l'Angleterre qui payait. Sans les larges subsides si généreusement octroyés pas le parlement britannique, ce n'était pas de quelques provinces seulement, mais de toutes ses possessions héréditaires, que la fille orpheline de Charles VI se verrait aujourd'hui dépouillée : elle serait errante encore, fugitive et abandonnée, dans les steppes de la Hongrie. Quelques points reculés du

Nouveau-Monde étaient une faible indemnité pour une part si libéralement prise à une compétition qui, à vrai dire, touchait Télecteur de Hanovre bien plus que le roi d'Angleterre, et, à moins que cela, les ministres du roi Georges seraient accusés d'avoir fait jouer à leur patrie un rôle de dupe. Et ce qu'on ne disait pas tout haut, mais ce que tout le monde sentait en Angleterre, c'est qu'il n'y , avait pas seulement des avances pécuniaires à compenser, mais surtout à panser une blessure d'amour-propre. La guerre continentale avait rapporté aux armes britanniques aussi peu d'honneur que de profit : sauf la journée si chèrement disputée de Dettingue, et dont, le lendemain, on avait si mal profité, partout ailleurs, ni à Fontenoy, ni à Rocoux, la ténacité anglaise, mise aux prises avec la valeur française, n'était sortie de la comparaison à son avantage. Gumberland avait toujours menacé bruyamment Maurice sans l'atteindre et sans réussir à réveiller, même dans les plaines de Ramillies, l'écho des souvenirs de Marlborough. Un moment même, la dynastie protestante se sentant ébranlée dans ses fondements, et Londres craignant d'être enlevée par une poignée de montagnards écossais, le drapeau anglais avait dû s'éclipser précipitamment et dis-

paraître de tous les champs de bataille. C'était de la mer seulement que la consolation était venue dans ces jours d'épreuve. Les succès remportés par l'escadre de l'amiral Anson sur les rives de l'océan Atlantique, la garnison française de Louisbourg faite captive tout entière et jetée sans armes sur une côte de Bretagne, c'étaient là les seuls souvenirs qui flattaient l'orgueil national, et dont la possession du cap Breton demeurait l'éclatant témoignage. On ne renonçait pas facilement à perdre le fruit unique de tant d'efforts partout ailleurs ingrats. « Gardez-nous le cap Breton ! » Telle était, disait-on, la dernière parole adressée par le prince de Galles à lord Sandwich, en l'embarquant pour la Hollande. La prédominance des intérêts commerciaux et maritimes sur tous les autres devenait d'ailleurs de plus en plus le caractère persistant de la politique anglaise.

Ce dialogue, si vivement suivi et à tout moment repris entre les cabinets de Vienne et de Londres, arrachait parfois à Marie-Thérèse des traits piquants et d'une assez amère ironie. Ainsi M. d'Arneth nous apprend que, lorsqu'elle se sentait trop vivement pressée de faire une part à l'Espagne en Italie (soit pour répondre aux pro-

positions de la France, soit pour travailler à Lisbonne, par l'intermédiaire du roi de Portugal, à détacher Ferdinand VI de Louis XV) : « Il y aurait un moyen bien simple, disait-elle, de mettre tout le monde d'accord et de contenter TEspagne. Le bruit n'a-t-il pas été répandu et ne tient-on pas pour certain que le roi de Sardaigne, sortant de la coalition, s'est entendu un jour secrètement avec la France pour opérer, à son profit, un partage des provinces septentrionales de Tllalie, et le ministre de Charles-Emmanuel n'en a-t-il pas fait à Turin une demi-confession? Qu'on apporte donc la preuve de cette défection, et, pour punir l'allié infidèle qui l'a commise, qu'on lui retire les acquisitions qui lui ont été assurées par le traité de Worms. Voilà un lot tout préparé pour l'infant Philippe. Et de quoi se plaindrait le roi de Sardaigne, ajoutait l'impératrice; s'il a violé luimême le traité de Worms, n'est-il pas de toute justice qu'on le tienne pour annulé?.. »

L'Angleterre n'aurait pas été embarrassée, nous le savons, de fournir la preuve réclamée, puisqu'elle avait été tenue au courant, jour par jour, des défaillances du cabinet piémontais; et, à défaut d'autre document, la correspondance de son ministre à Turin, pendant cet instant critique, en

aurait fourni Tincontestable témoignage. Mais elle ne se souciait nullement, en livrant Charles- Emmanuel aux ressentiments ordinairement implacables de Marie-Thérèse, de s'aliéner son plus important, sinon son plus fidèle ami dans la Péninsule. Elle était moins pressée encore de convenir qu'elle avait elle-même connivé aux faiblesses piémontaises en en gardant le secret. On peut croire que Marie-Thérèse, qui, si elle n'avait pas tout su, avait au moins tout soupçonné et tout deviné, savait parfaitement que, si la faute avait été commise, on ne lui livrerait pas le coupable, et surtout on se garderait bien de lui en fournir la démonstration. Cette insistance vraiment dérisoire n'avait pour but, évidemment, que de mettre son interlocuteur dans l'embarras *.

Le temps s'écoulait cependant dans ces propos aigres-doux et dans ce jeu d'escrime un peu puéril : la saison des opérations militaires approchait, et on se reprenait à penser qu'une nouvelle campagne, mieux préparée, mieux secondée par la fortune, réduirait la France à retirer même

1. D*Arnelh, t. III, p. 265.— Cette proposition de Marie-Thérèse, dont j'ai trouvé la trace aussi dans d'autres documents, ne me parait pas avoir été faite sérieusement. C'était, à mes yeux, une manière de faire entendre à l'Angleterre ce qu'elle pensait de l'attitude louche gardée à Turin par le ministre anglais pendant la défaillance de Charles-Emmanuel.

l'expression de ses vœux timides, ce qui finirait le sujet de discussion et dispenserait chacun de prendre sa part dans un sacrifice qui ne serait plus nécessaire. Au pis-aller, on était sûr de retrouver la France à la même place, puisque, victorieuse ou vaincue, elle avait promis d'avance de tenir toujours le même langage.

Il est clair que la conduite de tous eût été différente, si, au lieu d'engager l'avenir par une promesse déclamatoire, le roi de France eût laissé entendre qu'on pouvait lasser sa patience et qu'à négliger ainsi l'occasion de mettre à profit son désintéressement, on courait risque de ne plus le retrouver d'aussi bonne composition, en un mot qu'une victoire de plus remportée et une année de plus passée dans les Pays-Bas pouvaient lui donner le goût de n'en plus sortir. Ce langage fermement tenu eût fait réfléchir tout le monde.

Cette attitude était-elle si difficile à prendre pour le successeur de d'Argenson, et quelque scrupule de loyauté devait-il l'en détourner? Rien, au contraire, n'eût été plus simple et plus légitime. Il suffisait à Puisieulx, sans retirer les oflres verbales qu'il avait été porter lui-même à Breda (et dont la conférence n'avait pas eu le temps d'être officiellement saisie), de leur ôter le

caractère de profession de principe et en quelque sorte d'axiome philosophique que leur avait donné son prédécesseur. Il est parfaitement admis par la coutume, comme parle bon sens, que tant qu'une guerre dure, des offres de paix n'ont jamais rien de définitif, et qu'elles peuvent être modifiées à toute heure, si le sort des armes, favorisant une des parties belligérantes, lui donne le droit, en même temps que la force, d'élever ses exigences. Puisieulx pouvait donc parfaitement dire à ses anciens collègues de Breda : Ou prenez ce qui vous est proposé, ou si nous retournons en champ clos, et que la victoire nous seconde, attendezvous que de nouveaux sacrifices exigeant de nouvelles compensations ne permettront plus à la France la même abnégation. Ce n'eût point été là, quoi qu'on ait dit, un marchandage indigne de la royauté, mais bien le seul moyen d'empêcher la générosité de dégénérer en duperie.

La tâche fut même simplifiée tout de suite pour le successeur de d'Argenson, et d'une manière brillante qui lui permettait d'élever le ton sans

présomption. Très peu de jours après son entrée au ministère, l'attaque des Autrichiens sur la Provence était repoussée victorieusement par Belle- Isle, et Thorizon s'éclaircissait au point même où il avait paru un instant chargé des nuages les plus menaçants.

C'était un changement d'autant plus heureux qu'il était moins attendu. Belle-Isle, en effet, en venant prendre le commandement dont il s'était chargé à regret, avait trouvé la situation plus mauvaise et plus compromise encore qu'il ne le croyait. Les Autrichiens, sous la conduite du général Braun, étaient déjà établis de l'autre côté du Var, s'étaient rendus maîtres de Cannes, et des îles de Lérins, et mettaient le siège devant Antibes, tandis que les Piémontais s'étendaient dans l'intérieur du pays, jusqu'à Grasse et Castellane. Devant cette marche audacieuse, les troupes françaises, épuisées par une campagne désastreuse et réduites par l'abandon des Espagnols à un très faible effectif, avaient dû se retirer précipitamment jusqu'à Hyères et au Puget, aux portes mêmes de Toulon : une véritable terreur panique était répandue dans toute la Provence. Les commerçants de Marseille étaient prêts à ouvrir leurs portes et ne songeaient qu'à se

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racheter à prix d'argent. Évoques, notables et bourgeois, écrivait Belle-Isle, sont également . frappés d'épouvante. Et. pour ajouter au trouble général, les protestants, encore nombreux dans ces provinces, saisissaient ce moment pour faire entendre des plaintes légitimes contre les rigueurs dont ils étaient l'objet. Une pétition, rédigée sur un ton presque menaçant, était remise par eux à l'intendant de Montpellier, et Ton signalait des personnages inconnus, des chapeaux noirs, qu'on supposait être des prédicants anglais, circulant dans les montagnes et poussant les mécontents à Tinsurrection.

Cet état de trouble est dépeint avec des détails assez curieux par les principaux fonctionnaires avec qui Belle-Isle dut entrer en relation pour organiser la défense nationale. Rien n'atteste mieux le désordre qui régnait dès cette époque dans l'administration intérieure de la France et la résistance que rencontrait déjà, même dans des jours où le péril public aurait dû faire taire tous les dissentiments, le pouvoir royal encore investi, en apparence, d'une autorité si absolue.

Le chevalier d'Orléans, commandant des galères à Marseille, écrit au maréchal : « Vous m'avez fait l'honneur de me marquer, dans le peu d'heures

que vous avez été à Marseille, le mauvais esprit des habitants, et vous espériez que je les ferais revenir. Je crains qu'en cela vous ne présumiez trop de mon éloquence. La mauvaise volonté augmente à mesure que notre armée, se rapprochant de nous, fait sentir que l'ennemi se rapproche aussi. J'ai fait hier une nouvelle assemblée de tous les métiers : il en manquait au moins un tiers. Tous les corps de métiers me présentent successivement des mémoires pour se dispenser de fournir les contingents. S'il n'y avait de mauvaise volonté et de mutinerie que dans un petit nombre, il serait aisé de le punir. Mais cet esprit est si général que les prisons de la citadelle, du fort Saint-Jean, de la ville et des galères, ne suffiraient pas pour y mettre, tant de la ville que de la campagne, ceux qui se sont dispensés de se trouver au rendez- vous. »

Et le comte de Marcieu, qui commande à Grenoble, écrit le 29 décembre pour se plaindre que le clergé lui-même ne l'aide pas dans les mesures à prendre contre les complots des protestants. « Je ne dormirai qu'un œil ouvert, dit-il, sur les complots et les intentions des religionnaires : la prétraille et la mitraille servent fort mal le roi et

TEtat sur cet article. On ne sait que leur faire

cependant. M. et madame de Montrond (famille de gentilshommes protestants) sont toujours à bon compte, en cage, bien gardés et bien séparés de cette ville. M. d'Audiffret a fait en personne l'enlèvement de ces gentilshommes dangereux et de tous leurs papiers, avec toute la prudence, la dextérité et le bonheur possibles. On n'oublie rien pour procéder à la capture des autres chapeaux noirs et des prédicants qui vont secrètement et nuitamment dans le pays, où ils font cesser depuis quelque temps leurs assemblées afin de nous endormir dans la sécurité. Le calme subit dont nous jouissons en ce moment doit nous précautionner davantage contre les orages fomentés par des émissaires étrangers *. »

Belle-Isle, en face de cette situation critique, se retrouva tout entier comme dans ses meilleurs jours. Le calme de son attitude, la fermeté, au besoin la sévérité de son langage, en faisant renaître la confiance, rappelèrent au sentiment de Fhonneur et du devoir une multitude épeurée. L'action convenait à cette vive nature qui venait de souffrir d'un repos prolongé et dont le péril

1. Le chevalier d'Orléans à Belle-Isle, décembre 1746. — Marcieu à Belle-Isle; Grenoble, 29 décembre 1746. (Ministère de la guerre, partie supplémentaire.)

ranimait et exaltait toutes les facultés. Il ne fallait rien de moins que son ardente énergie pour suppléer à TinsufAsance des moyens dont il disposait. Hommes, vivres, munitions, tout faisait également défaut. Les rangs étaient dégarnis, les magasins vides, les hôpitaux remplis. Se mettre en campagne dans cette pénurie, à travers des régions montagneuses et en pleine saison d'hiver, c'eût été folie. Force fut donc de marquer le pas et de rester en arrêt pendant près de six semaines, tant que les secours promis n'arrivaient pas et que les Espagnols ne se décidaient pas à quitter leurs quartiers d'hiver déjà pris en Savoie pour venir rejoindre leurs alliés. Belle-Isle poussait de véritables cris de désespoir. « Je suis outré, s'écriait-il, de me voir à la tête d'une armée où tout manque, de déshonorer les armées du roi et moi-même, en demeurant spectateur de ce qu'il plaît à l'ennemi de faire sans pouvoir s'y opposer *. »

Ce qui redoublait son impatience, c'est qu'il se

1. Belle-Isle au comte d'Argenson, !•% 17, 31 décembre 1746 5 janvier 1747. (Ministère de la guerre.) — Il y a ici, comme pour toutes les campagnes auxquelles le maréchal de Belle- Isle a été mêlé, deux séries de correspondances au ministère de la guerre, l'une officielle et l'autre plus mélangée de lettres et pièces d'un caractère privé. Ce sont les papiers laissés par le maréchal au département, quand la mort l'y surprit.

sentait surveillé et critiqué à Versailles, où on se plaisait à comparer la lenteur et Findécision apparente de ses premiers mouvements avec rimpétuosité habituelle du maréchal de Saxe.

A le voir hésiter ainsi, on se mettait complaisamment à douter qu'il songeât réellement à reprendre Toffensive, et le maréchal de Noailles, qui ne l'aimait guère, lui donnait même, dans une lettre doucereuse, le conseil de ne pas tenter une entreprise si périlleuse. Il lui suffirait, disaitil, de compter, pour venir à bout des Autrichiens, sur les difficultés qu'ils devaient rencontrer eux-mêmes à se nourrir et à faire leur chemin dans un pays épuisé, au milieu de populations hostiles *.

Le changement survenu dans le ministère ne faisait même que rendre sa situation plus délicate, car par le fait seul peut-être que les deux autres maréchaux avaient pris vivement parti dans les derniers jours contre d'Argenson, Belle- Isle s'était trouvé porté à se ranger de son côté,, et il perdait à son tour, avec le ministre disgracié, un ami et un défenseur : « Je compte, lui écrivait d'Argenson quelques jours après sa révo-

1. Le maréchal de Noailles au maréchal de Belle-Isle, 14 janvier 1141. (Ministère de la guerre. Partie supplémentaire.)

cation, sur des amis tels que vous et madame la maréchale. Vous êtes constant dans vos amitiés : vous joignez un bon cœur au génie : vous ne devez avoir d'ennemis que les envieux, mais cela s'étend bien loin dans ce temps-ci, et vouloir du bien à sa patrie, c'est vouloir bien du mal à la cour *. »

Belle-Isle se montra plus soucieux de mériter les compliments de d'Argenson que de suivre les conseils d'une loyauté douteuse que lui donnait Noailles. A force de peine et en accablant de ses lettres pressantes ses amis, les frères Paris, à Versailles, et Vauréal, à Madrid, il finit par se faire écouter. Les trente bataillons annoncés arrivèrent, et lentement, péniblement, les Espagnols se décidèrent à se mettre en route et purent entrer en ligne dès le commencement d^ janvier. La campagne fut engagée alors, malgré la rigueur de la saison, avec une extrême énergie. Chevert, conduisant une partie des bataillons français, pénétra dans le pâté de montagnes qui domine le cours du Var pour en chasser les Piémontais, tandis que Belle-Isle lui-même, aidé de son frère, le chevalier (qui ne le quittait plus),

1. D'Argenson à Belle-Isle, 28 janvier 1747. (Ministère de la guerre. ~ Partie supplémentaire).

€t secondé par les Espagnols, suivait le littoral de la Méditerranée et venait chercher les Autrichiens devant Antibes. Braun, surpris par la vivacité de cette attaque, à laquelle ne l'avaient préparé ni l'époque de l'année, ni l'état où il croyait l'armée française réduite, leva précipitamment le siège. Un premier échec est fatal à une armée d'invasion, parce que les populations, un instant terrifiées, reprennent courage, la regardent en face, et que le terrain, toujours mal assuré, semble se soulever sous ses pas. Forcés de rétrograder, les Autrichiens se sentirent perdus et lâchèrent pied. Belle-Isle les poursuivit de poste en poste, l'épée dans les reins jusqu'à la frontière, et, dès le 3 février, il pouvait écrire : « Il ne reste plus un seul Autrichien de l'autre côté du Var, la Provence est entièrement délivrée; il serait plus brillant sans doute d'avoir pu livrer bataille; mais le roi y aurait perdu beaucoup de bons et braves sujets, au lieu que cette expédition ne coûte pas en tout cent hommes, tandis que les déserteurs de l'armée autrichienne sont en si grand nombre que je n'en puis pas encore relever l'état, et qu'entre ce qui a été tué et ce que les paysans ont assommé ou assomment tous les jours, leur perte se monte au moins à

quatre mille hommes. » — « Voilà un résultat bien inespéré, » écrivait Noailles avec plus d'empressement que de satisfaction. « Vous serez désormais appelé Belle-Isle le Provençal, » disait Vauréal avec un contentement plus sincère, a Vous êtes parvenu, disait Pâris-Duverney, à exécuter un projet qui, pour les connaisseurs, est sans exemple *. »

Quelque juste et bien mérité que fût l'hommage rendu à la vigoureuse action de Belle-Isle, un changement à vue si rapidement opéré ne pouvait cependant s'expliquer par une seule cause. D'autres motifs avaient contribué à jeter le découragement dans les rangs des envahisseurs. D'abord l'expédition elle-même n'avait jamais été du goût, pas plus des généraux autrichiens et piémontais que de leurs souverains. Marie-Thérèse, j'ai eu l'occasion de le dire, ne laissait pas amoindrir sans inquiétude la forte situation qu'elle avait conquise en Italie et qu'elle croyait toujours menacée tant qu'un Bourbon régnant à Naples, les provinces et les côtes méridionales de la Péninsule échappaient à sa domi-

1. Noailles à Belle-Isle, 15 février. — Vauréal à Belle-Isle, février. — Pâris-Duverney à Belle-Isle, 22 février 1747. (Ministère de la guerre. Partie supplémentaire.)

nation. Charles-Emmanuel, de son côté, n'oubliant jamais qu'il pouvait être pris à revers par la Savoie et le Dauphiné, ne dégarnissait pas sans regret son royaume d'une partie de ses défenseurs. Pour vaincre ses répugnances, il n'avait pas fallu moins que les instances répétées et presque impérieuses de l'Angleterre, et voici qu'un événement d'une gravité inattendue venait justifier toutes les craintes qu'avait fait concevoir cette pointe témérairement poussée hors du sol italien .

J'ai déjà dit que la population de Gênes, poussée à bout par les vexations tyrannîques des généraux autrichiens, s'était brusquement soulevée, et tombant à l'improviste sur la garnison autrichienne, qui occupait la citadelle et la ville, l'avait culbutée et jetée hors des murs. On put croire d'abord que ce n'était qu'une émeute sans conséquence et qu'on viendrait facilement à bout d'une multitude désarmée. Mais il fut bientôt évident que le vieux ferment républicain et patriotique s'était réveillé avec une sorte de fureur dans la cité des Doria, des Spinola et des. Fiesque, et que tout se préparait pour l'organisation d'une formidable résistance. Le doge, le sénat, les nobles qui s'étaient tenus d'abord à

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