II
La nouvelle campagne d'Italie s'était ouverte sous d'assez brillants auspices. Belle-Isle était venu reprendre son commandement après quelques mois passés à la cour, où il s'était vu très chaudement félicité par les uns pour avoir chassé Tennemi du territoire français, non moins vivement critiqué par d'autres pour n'avoir pas su profiler de Toccasion et reprendre pied tout de suite en Italie. Il se remettait à l'œuvre très excité par ce mélange bruyant de blâmes et d'éloges qui est le propre de ce qu'on appelle la gloire. Après quelques années de retraite et d'oubli, attristées peut-être par la comparaison du succès d'un rival, il jouissait de voir s'ouvrir devant lui un champ nouveau d'activité et d'émulation. Ses amis, au nombre desquels il fallait compter tous ceux qu'importunait la renommée du maréchal de Saxe, se plaisaient à faire remarquer que les victoires remportées en Flandre avaient été jusque-là plus brillantes qu'utiles, et que c'était en Italie réellement que le sort de la guerre allait se décider. Ils lui faisaient sentir
toute rimportance du rôle qui lui était rendu. En réalité, une sorte de concours était ouvert entre les deux hommes de guerre de France les plus en renom, et c'était à qui aurait l'honneur de porter à Tennemi le coup décisif et de rendre à sa patrie le bienfait de la paix.
A plus de soixante ans accomplis, cependant, et déçu déjà une fois dans ses plus hautes espérances, s'il ne se fût agi que de travailler à son succès personnel, peut-être Belle-Isle eût-il été moins sensible que par le passé aux désirs et aux rêves de l'ambition. Mais une pensée plus désintéressée et presque aussi chère l'animait danscette nouvelle épreuve. Son frère, le chevalier, avec qui il était dès Tenfance tendrement uni, et qui avait toujours modestement rempli à ses côtés le rôle de confident et de conseiller, venait de sortir aux yeux de tous de cette position secondaire. Appelé par son tour de service à servir d'aide de camp à Maurice dans la journée de Rocoux, il s'était acquitté si valeureusement de son devoir qu'une part de la victoire lui était attribuée d'un commun aveu. Depuis lors, la direction de l'armée d'Italie lui avait été remise avant l'arrivée, puis pendant l'absence de son frère, et il y avait fait preuve de toutes les qua-
"Zïi MAURICE DE SAXE
lités propres au commandement supérieur- Ces services très appréciés le plaçaient au preniier rang des officiers de son grade. S'il venait à y joindre quelque action d'éclat dont le résultat fût incontestable, il n'était pas de si haute récompense qui ne pût lui être légitimement accordée. L'amitié fraternelle devait chercher à lui en fournir l'occasion et à lui en réserver l'honneur. Deux maréchaux dans une seule famille, c'eût été une grandeur presque sans exemple. Quelle aventure si, de la disgrâce où ils étaient nés, les deux petits-fils du proscrit Fouquet finissaient par s'élever l'un et l'autre à cette fortune inouïe ! Confiée à des frères si intimement liés, la nouvelle campagne prenait en quelque sorte le caractère d'une affaire de famille : et pour que rien ne manquât à cette réunion, le maréchal se faisait suivre cette fois par son jeune fils, à peine âgé de quinze ans, cet aimable comte de Gisors, dont la brillante destinée devait être si tôt tranchée et qui a dû, de nos jours, à un récit plein de sentiment et de grâce, une célébrité posthume qui ne périra plus. Le petit comte, bien que mis nominalement, suivant l'usage du temps, à la tète d'un régiment (celui de Royal-Barrois) , était encx)re accompagné de son gouverneur et servait de
secrétaire à son père, quand le chevalier était séparé du maréchal et que des communications confidentielles devaient passer de l'un à l'autre. Les correspondances militaires de ce temps fécond en contrastes réservent, en vérité, à celui qui les étudie, après d'arides recherches, des moments de surprise qui ont leur prix. Je n'ai pas craint, il y a peu d'instants, de faire sourire le lecteur par des anecdotes de coulisse tirées des papiers de l'armée de Flandre, ceux de l'armée d'Italie présentent un autre genre d'agrément. Qui ne serait touché d'y rencontrer des détails d'intérieur et de familiarité domestique comme ceux-ci? « Donnez, écrit le maréchal à son frère, les ordres nécessaires pour nos équipages. Je porte un lit de fer léger pour l'enfant. » Et en postscriptum à une lettre tracée d'une main enfantine : « Vous trouverez, mon cher oncle, un pâté dans la lettre de mon cher papa où il y a de mon écriture. Je vous avertis qu'il n'est pas de moi; j'avais presque envie de le mettre à la marge : je suis bien aise de vous avertir, parce que vous connaissez mon inclination pour toutes sortes de pâtés. »
Les troupes espagnoles et françaises passèrent
en commun le Var dès les premiers jours du
printemps, et, comme pour répondre au vœu secret du maréchal, débutèrent par un fait d'armes dont l'heureux succès dut être attribué principalement au chevalier. Les Autrichiens, ne possédant plus un pouce du sol français sur la terre ferme, restaient encore maîtres des îles Sainte-Marguerite, et six gros vaisseaux anglais croisant en vue des côtes, sous la conduite de Tamiral Byng en personne, pour prévenir tout débarquement, semblaient rendre impossible de les en déposter. On réussit cependant à tromper la vigilance de l'amiral. Une flottille de bâtiments de transport vint silencieusement prendre à Cannes son chargement d'hommes, de canons et de munitions de toute espèce; puis, un gros orage ayant, un soir, obligé les vaisseaux anglais d'aller chercher un refuge dans le port de Yillefranche, tout se trouva prêt d'avance; le lendemain, la descente dans File put être opérée en quelques heures. La tranchée fut immédiatenient ouverte devant le fort de Tîle principale, et le capitaine autrichien, pris au dépourvu, dut capituler et se rendre prisonnier de guerre avant que l'amiral Byng, prévenu de la surprime, eût put donner le signal de retour à son escadre. L'exécution de ce coup d'audace avait été confiée au
brave Ghevert, qui Taccomplit avec sa précision et sa vigueur habituelles; mais la pensée première et rhabile combinaison des préparatifs étaient l'œuvre du chevalier, et le maréchal, arrivé au camp de la veille seulement, tint à lui en rendre publiquement le témoignage.
Les Gallispans, entrés aussitôt dans le comté de Nice, n'y rencontrèrent ni une plus longue, ni une plus forte résistance : au bout de quelques semaines, la ville de Nice même avait fait sa soumission sans combat; les forts de Monlalban et de Villefranche cédaient au premier coup de canon, et le siège était mis devant la place de Vintimille, dont la défense, un peu plus solide, ne pouvait cependant être prolongée au delà de quelques jours. Ce fut à ce moment et sur la suite qu'il convenait de donner à cette brillante entrée en campagne que s'éleva, entre les deux généraux La Mina et Belle-Isle, un différend si profond que, aucune conciliation n'étant possible et aucun d'eux ne voulant céder, il fallut en remettre la décision à leurs cours, et, quelque fâcheux que fût le délai, aller chercher une solution à la fois à TEscurial et en Flandre.
Voici quel était le sujet, effectivement très grave, du dissentiment. Ces premiers succès, si
facilement obtenus, avaient au fond plus d'éclat que d'importance, car ils s'expliquaient par la même cause qui avait amené la fin précipitée de l'invasion de la Provence. Les garnisons autrichiennes et piémontaises laissées dans les places fortes étaient partout réduites à un chiffre insuffisant, parce que le gros des forces de l'impératrice et du roi do Sardaigne était concentré devant Gênes, occupé à faire le siège de cette ville où une population tout entière en armes et un gouvernement rétabli par l'insurrection se défendaient avec ténacité. En réalité, ce siège de Gênes était l'affaire principale et (comme nous dirions de nos jours) le véritable objectif de la campagne nouvelle sur lequel tout le monde avait les yeux fixés. Une révolte victorieuse de troupes réglées et sachant se maintenir contre elles ; la résistance populaire justifiée par le sentiment patriotique; c'étaient à cette époque, des faits assez étranges pour exciter une curiosité et même un intérêt général. « Je ne sais, écrivait Vauréal à Belle-Isie, si jamais la république romaine a fait un acte aussi hardi et aussi vigoureux. Quoi qu'il en soit, les deux couronnes (de France et d'Espagne) n'ont pas, ce me semble, à délibérer sur la résolution de faire l'impossible
pour soutenir un peuple dont le courage, si on l'abandonne, n'aura eu d'autre effet que d'assurer son entière destruction, qui imprimera une tache éternelle à l'honneur des deux monarchies. »
L'évêque disait vrai : Thonneur français et castillan avait trop souffert Tannée précédente de l'abandon qui avait causé la chute de la noble république; renouveler la même faiblesse et laisser succomber, faute d'aide, des gens qui savaient si bien s'aider eux-mêmes, c'eût été le comble de Thumiliation. Mais, de son côté Marie- Thérèse ne pouvait digérer l'injure faite à ses armes par une population rebelle, et à tout prix il lui fallait sa vengeance. Le point d'honneur était ainsi engagé des deux parts, soit à seconder, soit à écraser cet effort suprême d'une nation au désespoir.
On avait si bien senti cet intérêt à Madrid et à Versailles, que, dès le commencement de l'hiver, on était tombé d'accord de faire passer à la république, dès que l'état de la mer le permettrait (la voie de mer étant la seule ouverte), un corps de douze mille hommes, moitié Français, moitié Espagnols, et, pour relever le caractère de l'expédition, on lui donnait comme chef un très grand seigneur qui était aussi un bon militaire, le duc
de Boufflers. Effectivement, dès le commencement de mars, les bataillons français étaient embarqués, partie à Toulon, partie à Marseille; mais des deux convois, un seul put arriver au port, l'autre ayant dû renoncer à passer sous le feu des croisières anglaises. Quant aux bataillons espagnols, ils avaient dû être expédiés de Naples, où leur présence était inutile (puisque Tinfant qui y régnait n'avait à craindre aucune attaque). Mais à rheure dite, on n'en entendit pas parler, et La Mina (ce fut le premier sujet de querelle entre les deux généraux) ne se mit nullement en peine de les faire venir, de sorte qu'en définitive le secours annoncé se borna à un faible corps de deux à trois mille hommes, très inférieur à Tattenle de la population et peu en rapport avec la dignité de son commandant.
Le duc de Boufflers n'en fut pas moins très bien accueilli; et, pour faire oublier le pauvre appareil dans lequel il se présentait, il crut devoir enfler son langage et donner en paroles et en promesses ce qu'il n'apportait pas en réalité. « Sérénissime prince et très excellents seigneurs, disait-il au doge et au sénat de Gênes, le monarque de l'Europe le plus puissant, et, ce qui n'est pas un moindre titre, le plus fidèle à ses
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engagements, m'envoie vers vous pour partager vos travaux et votre gloire. Il m'ordonne de déclarer qu'il est résolu, à quelque prix que ce soit, de rendre à cette généreuse et infortunée république la splendeur et Tindépendance que les nations les plus barbares rougiraient de vous disputer... Une puissance décidée à vous subjuguer a détruit vos forteresses, elle a tenté de vous réduire à Tesclavage le plus humiliant... mais elle n'a pu vous enlever ni votre honneur ni votre liberté ; ces biens inestimables, mille fois plus précieux que la vie, sont en votre pouvoir... C'est à vous-mêmes que vous devez cette heureuse révolution qui a prévenu le secours de vos alliés; c'est vous, illustre république, qui vous rendez l'émule de cette ancienne Rome, de ce sénat romain dont la présence d'Annibal et d'une armée victorieuse, répandue sous ses murailles, ne put ébranler le courage. Ne perdez donc jamais de vue vos véritables intérêts : d'un côté la honte et l'esclavage, de l'autre la gloire et la liberté... Très excellents seigneurs, daignez prendre confiance, je vous en conjure, en l'homme du monde qui a le plus à cœur votre liberté. Je n'en suis que meilleur Français en devenant le plus zélé de vos citoyens. Montrez-moi le péril; ma
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charge est de le connaître. Je ferai toute ma gloire de vous en prémunir. »
Malgré le ton un peu emphatique de ces assurances, Boufflers n'était pas, ou du moins ne fut pas longtemps dupe lui-même de l'illusion qu'il voulait causer. Pendant qu'il tenait en public ce langage retentissant, il prenait connaissance de la véritable situation et se mit discrètement en devoir d'avertir que la partie était très compromise et ne pouvait, en réalité, être continuée dans de telles conditions. Le peuple, plein de courage, était sans discipline et sans habitude des armes : les patriciens qui composaient le gouvernement suivaient mollement un mouvement qu'ils n'avaient pas provoqué, et, tremblant pour leurs biens, leur personnes et leurs familles, étaient disposés, au fond de Tâme, à accepter les conditions de l'Autriche, pourvu qu'on leur offrît quelque accommodement raisonnable. Boufflers ajoutait que l'argent faisait défaut, que les fonds qu'il avait apportés ne tarderaient pas à être épuisés, et il concluait que, ne pouvant rien avec les ressources dont il disposait, un secours devait lui être donné au plus tôt, si on ne voulait pas qu'une aventure, si glorieuse à son début, finît d'une façon aussi triste pour les Génois que
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ridicule pour lui-même et pour la couronne de France *.
Ni Belle-Isle ni La Mina, informés du péril et de Turgence par des émissaires qui traversaient les lignes des assiégeants, ne pouvaient méconnaître la nécessité de répondre promptenient à rappel qui leur était adressé avec tant d'insistance. Mais ce fut sur le moyen le plus efficace d'apporter le secours réclamé que leur désaccord prit naissance. Le plus simple, celui qui se présentait le plus naturellement à Tesprit et auquel tout le monde était préparé, c'était, une fois la capitulation de Vintimille obtenue, de continuer à marcher résolument le long de la côte et d'arriver ainsi par Oneille, Finale et Savone sur les derrières des assiégeants. C'était Tavis de La Mina, qui ne paraissait même pas admettre qu'un autre plan pût être suivi. Belle-Isle, à la surprise assez générale, ne partagea point ce sentiment. Quelque naturelle que fût la voie indiquée, il ne la trouvait ni facile ni sûre. Rien de plus imprudent, suivant lui, que d'engager deux armées, qui réunies formaient plus de cent mille hommes, dans le chemin étroit et resserré, coupé de tor-
l.Boufîlers à Puisieulx, 9, 17, 23 mai 1747. {Correspondance de Gènes. — Ministère des affaires étrangères.)