‹ Maurice de Saxe et le marquis d'Argenson (volume 2)Chapitre 27 sur 42 · PoL corr., t. V, p · texte numérisé non relu

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glantées qui cueillissent des lauriers sont souvent détestées par le mal involontaire qu'elles font et par ces veuves et ces orphelins qui redemandent leurs pères et leurs parents. Il n'y a que les mains pures qui cueillissent Tolive qui reçoivent des bénédictions d'autant plus sincères qu'elles s'emploient réellement pour le bonheur de rhumanité. Votre façon de penser m'est trop connue pour que je m'expose à m'égarer dans mes conjectures, et je vous assure que je saisirai, avec l'empressement le plus vif, les occasions où je pourrai concourir avec vous au rétablissement du repos de l'Europe et à l'affermissement d'une république dont mes ancêtres ne furent pas des alliés inutiles *. »

Et en même temps il ne négligeait rien pour bien convaincre les spectateurs naïfs qui tenaient les yeux fixés sur lui, que, libre de toute préoccupation d ambition ou de guerre, il ne songeait plus qu'à faire le bien de ses sujets par d'utiles réformes, et à chercher d'honnêtes délassements dans ses études favorites de philosophie et de littérature. Le 1" mai, juste au moment ou tout retentissait du bruit des armes, il inaugurait sa

1. Frédéric au prince d'Orange, 17 mai 1747. — PoL corr., t. V, p. 304.

modeste et champêtre demeure de Sans-Soucî, où il ne se réservait que trois chambres, dont une bibliothèque, et où il avait d'avance fixé sa tombe.- S'il envoyait à Paris son ami d'Argens, c'était uniquement afin de lui ramener des comédiens pour son théâtre. Enfin, le 2 juin, il faisait à l'Académie une lecture solennelle des premiers chapitres de son travail historique sur les débuts de la maison de Brandebourg. « Ce morceau, disait Valori en sortant ravi de la séance, est d'un goût bien singulier, beau et noble, sentant la liberté et la grandeur de Tauteur... également curieux par la beauté et la singularité du style... Il m'a paru que son modèle, quant aux digressions, est M. le président de Montesquieu dans la Grandeur et la Décadence des Romains. » — « Je m'appla.udis sans cesse de ma position présente, écrivait enfin le solitaire royal à un de ses confidents habituels, d'où je vois les orages gronder et la foudre qui tombe sur les chênes les plus inébranlables sans que cela me touche. Heureux lorsqu'on est tranquille par sagesse et que l'expérience amène avec elle la modération ! A la longue, l'ambition n'est que la vertu d'un fou : c'est un guide qui vous égare et qui vous casse le cou en vous conduisant dans un précipice qui est

couvert de fleurs. » Notez que le correspondant à qui ces lignes bucoliques étaient adressées avait été employé à de délicates négociations et savait parfaitement à quoi s'en tenir sur leur sincérité. Mais les grands acteurs aiment à jouer la comédie même devant ceux qui les voient rire sous leur masque ^

Quand Frédéric invitait le nouveau stathouder de Hollande à travailler avec lui au rétablissement de la paix, ni lui ni personne n'avait assurément rillusion que de tels conseils seraient écoutés. Ce n'était pas d'une contrée en feu, où une invasion armée venait de susciter une réaction révolutionnaire, que pouvaient venir des inspirations pacifiques. Ce qui fut plutôt surprenant, c'est qu'après une si vive impulsion belliqueuse donnée de part et d'autre, la guerre,

1. Valori à Puisieulx, 2 juin 1747. (Con^espondance de Prusse, — Ministère des aiïaires étrangères.) — Frédéric à Rothembourg, 24 juillet 1747. (Correspondance générale,) — Rolhembourg est l'envoyé que Frédéric avait chargé en 1744 de négocier avec la France le traité qui précéda la seconde guerre de Silésie et qui disait à cette occasion à Valori : Il faut une pâture à mon oiseau. {Frédéric et Louis XV, t. II p. 185.)

engagée aux portes mêmes du pays menacé, subît un temps d'arrêt inattendu de quelques semaines, comme si assaillants et défenseurs eussent craint également d'en venir aux mains.

De la part de l'armée des puissances coalisées, cette hésitation s'expliquait assez naturellement. A la première nouvelle de l'entrée des troupes françaises en Zélande, Gumberland, qui s'était fait investir du commandement suprême, avait cru, je l'ai dit, pouvoir parer le coup en venant mettre lui-même le siège devant Anvers : il se flattait de prendre les agresseurs à revers et au dépourvu et de ne trouver dans la place qu'une garnison réduite et insuffisante. Mais la rapidité des succès enlevés par Maurice avait trompé son attente, et, craignant de se voir en face du vainqueur si promptement de retour, il avait dû arrêter sa marche, relardée d'ailleurs par la formation lente et irrégulière des contingents autrichiens et hollandais qui étaient placés sous ses ordres. Il restait campé dans un espace étroit entre les deux affluents de l'Escaut qui portent le nom de la petite et de la grande Nêthe.

De là il surveillait et tâchait de deviner le prochain mouvement de son adversaire. Si Maurice continuait à procéder comme il avait opéré dans

les Pays-Bas, et comme il venait de faire en Zélande, son dessein devait être de s'emparer successivement de toutes les places fortes qui dominaient la contrée. Il y en avait deux, également pourvues d'un système de fortifications respectable et qui, situées à deux extrémités opposées du territoire proprement dit de la république, étaient comme les clés qui en ouvraient et fermaient l'entrée : Berg-op-Zoom et Maëstricht. Laquelle devait être l'objet de la première attaque? Cumberland, dans la position qu'il avait prise, se trouvait à peu près à égale distance de l'une et de l'autre et tenait à rester en mesure de les secourir au premier signal : il n'osait bouger, craignant de se découvrir à droite s'il se portait à gauche et réciproquement. L'incertitude le tenait dans l'inaction.

De plus, pour prendre l'initiative de marcher à l'ennemi, il eût fallu être certain d'être suivi sans résistance par tous ceux qui devaient obéir; or, cette docilité absolue n'était le fait ni du prince de Waldeck, qui commandait encore les Hollandais, ni du général Bathyanyi, qui remplaçait le prince de Lorraine à la tête des Autrichiens. L'un et l'autre, assez blessés de la position

secondaire qui leur était faite, se montraient tou-

jours disposés à attendre quand leur supérieur proposait d'agir, ou à se porter en avant quand il inclinait à rester en place. A ces difficultés naturelles de tout commandement partagé, venaient s'ajouter des complications imprévues produites par le changement politique qui était survenu en Hollande. L'élu du peuple, bien que très novice en fait d'opérations militaires, se montrait désireux d'y prendre part et croyant de son devoir de veiller à la défense nationale, envoyait de La Haye des demandes incommodes et élevait des exigences qui ressemblaient à des ordres. Orange et Cumberland étaient beauxfrères, l'un fils et l'autre gendre du roi d'Angleterre, mais il fut bientôt évident que cette parenté si proche semblait faire naître entre eux plus de rivalité que d'affection. On eût dit que chacun des deux regrettait de ne pas joindre à son propre rôle celui qui était échu à l'autre. Le prince magistrat trouvait dur de ne pas être chargé de défendre lui-même l'indépendance de l'État qui lui était confié, et le prince général, qui avait peut-être rêvé un instant que le choix populaire se porterait sur lui, aurait voulu tenir en main les pouvoirs civils aussi bien que militaires. De là, dans l'opération à laquelle ils devaient s'em-

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ployer en commun, des contrariétés et par suite des lenteurs inévitables : <r Nos deux héros, écrivait le ministre anglais Pelham, s'accordent assez mal ensemble; le nôtre (Gumberland) est ouvert, franc, résolu, peut-être un peu vif.

L'autre est prétentieux, pédant, raisonneur et tenace. L'un qui voit le danger à sa porte demande qu'on l'assiste d'un ton de maître; l'autre, plus circonspect, ne veut jamais se priver des forces dont il ne croit pas pouvoir se passer avec sécurité * ».

Ce serait faire trop d'honneur au sens politique de Maurice que de supposer que, soupçonnant ces dissentiments intérieurs de la coalition, il patientait, de son côté, uniquement pour laisser opérer le désordre et le désarroi qui en étaient la suite; son calcul, en se posant en face de Gumberland et en restant l'arme au bras, était plus simple. Il considérait la position que Gumberland s'obstinait à occuper comme étroite, gênée, impossible à conserver indéfiniment. Tandis que

1. D'Arneth, t. HI, p. 313, 316. — Suivant cet historien, Bathyanyi aurait voulu agir tout de suite, il n'y put décider le général anglais. — Le général Pajol {Guerre de Louis XIV, t. ni, p. 529, d'après les correspondances du ministère de la guerre français) pense au contraire que Gumberland était pressé de livrer bataille et fut retenu par ses associés. — Coxe, Pelham administration, t. I, p. 372.

lui-même, maître de toutes les ressources des riches provinces flamandes, assis sur une base d'opérations aussi large qu'assurée, n'ayant à craindre ni pénurie de subsistances, ni obstacle quelconque dans ses communications, campait aussi à l'aise que s'il eût été en France, en pleine paix, Tarmée alliée, au contraire, se trouvait resserrée dans une bande de terre de quelques lieues de superficie, que la consommation de plus de cent mille hommes ne devait pas tarder à épuiser. Le moment devait donc arriver (si on savait l'attendre) où le général anglais n'aurait que ralternative soit d'opérer un mouvement rétrograde sur la Hollande, qui aurait la honteuse apparence d'une fuite sans combat, soit de faire un effort pour se dégager et de venir ainsi chercher la bataille en rase campagne. De ces deux résolutions, il n'était guère douteux que la seconde serait au dernier moment préférée par un guerrier en renom qui avait l'honneur de Culloden à soutenir et à prendre la revanche de Fontenoy : et, d'ailleurs, le parti qui régnait à La Haye, obéissant à des passions populaires toujours en fermentation, ne lui aurait pas laissé la liberté de rhésitation. C'étaient donc pour l'armée française quelques jours à passer après lesquels le

combat serait offert dans les conditions mêmes que son chef aurait choisies, et, le lendemain de la victoire, qui ne pouvait manquer (il l'espérait bien) de lui rester fidèle, le siège pouvait être mis indifféremment devant telle place forte qui conviendrait, sans gêne d'aucune sorte, toute armée de secours se trouvant détruite et dispersée d'avance. C'est ce que Maurice a expliqué lui-même dans quelques lignes pleines de sens : « Mon opinion, dit-il, était, après la prise de la Flandre hollandaise, de ruiner par notre position l'armée de l'ennemi et de conserver la nôtre et d'attendre le bénéfice du temps. — Mais, ajoutet-il, cette conduite a été jugée trop unie, et on a jugé à propos d'opérer et de provoquer les événements *. »

Qui voudrait le croire, en effet, si ces paroles un peu tristes n'en étaient le témoignage assuré? Tout l'éclat, tout l'enchantement des premiers succès si rapidement obtenus en quelques semaines ne devaient pas suffire pour affranchir Maurice cette année plus que la précédente de la critique frivole des impatients et des envieux. On

1. Maurice au maréchal de Noailles, 17 août 1747. (Ministère de la guerre.) On verra plus loin à quelle occasion fut écrite la lettre où se trouve ce passage.

s'accoutume d'ailleurs vite aux prodiges, et la curiosité éveillée en attend et bientôt en exige chaque jour de UQUveaux. On s'était habitué à apprendre par chaque courrier la prise d'une ville et la capitulation d'une garnison. Quand cette marche triomphale fut un instant interrompue, ce fut une déception que vint accroître la douloureuse impression causée par la défaite de la marine française au cap Finistère. On croyait marcher à une prompte fin : tout était donc encore une fois suspendu et à recommencer. Les murmures se firent de nouveau entendre à la cour, à Paris et à l'armée, et Maurice étant, parmi les puissants du jour, le plus en vue et le plus en crédit, s'y vit tout particulièrement exposé. Il était impossible, à la vérité, après l'épreuve qu'on venait de faire, d'accuser la lenteur et la timidité de ses conceptions; aussi on se rabattit sur une imputation d'un autre genre : c'était bien lui, dit-on, qui, pouvant tout terminer par un coup d'éclat, se refusait à toute action décisive pour prolonger avec la guerre la position dominante qu'elle lui assurait et l'apparence comme les agréments d'une véritable souveraineté exercée sur les provinces conquises. Il était le roi des Pays-Bas et voulait

le rester : « M. le maréchal de Saxe, écrit Chambrier (à la suite d'une conversation avec quelqu'un, dit-il, qui voit clair), regardera toujours son intérêt personnel... il aime la conquête qu'il a faite pour le bien qui lui en revient, et au comte de Lowendal, son favori. Le maréchal de Saxe est, dit-on, comme le souverain des Pays-Bas autrichiens; il y taille, il y rogne comme il lui plaît : cette position est trop flatteuse pour lui pour qu'il risque de la perdre sans y être forcée... Ses envieux disent qu'il se soucie médiocrement que la guerre finisse, parce qu'il lui est bien plus avantageux de toutes les façons que la situation brillante dans laquelle il est se prolonge le plus longtemps possible, que de se retirer à Chambord, de n'être plus rien et d être exposé aux critiques qu'on pourra faire sur son compte lorsque personne ne le craindra et ne croira pas en avoir besoin *. »

Si cette humeur frondeuse n'avait été le fait que des courtisans, des nouvellistes ou d'une jeunesse trop ardente, Maurice, accoutumé aux mauvais propos, s'en serait médiocrement soucié; mais la présence du roi, qu'il n'avait probable-

1. Chambrier à Frédéric, 16 juin 1747. (Ministère des affaires étrangères.)

ment pas souhaitée, vint lui donner un plus sérieux embarras. Louis XV arrivait précipitamment, faisant violence au désespoir de madame de Pompadour qui, peu de jours auparavant, écrivait encore au comte de Glermont : « J'ai pris des eaux ces derniers jours pour une bile affreuse qui m'est causée par l'attente du moment qui s'approche et que ma mort certaine ne me ferait pas reculer quand il sera nécessaire pour la gloire de celui à qui je suis attachée. » Afin d'éviter le cruel moment des adieux, le départ eut lieu, nous dit Luynes, de grand matin, par un escalier de derrière du palais, sans que personne, même la reine, fût prévenu de l'heure exacte. Tant de hâte ne pouvait s'expliquer -que par l'attente d'un événement décisif et la crainte d'en manquer l'occasion. Le roi avait cru sans doute que tout allait se passer comme à Fontenoy, où il était arrivé à point ainsi qu'au théâtre, tout, acteurs et décorateurs, étant prêt à lui donner le spectacle d'une bataille. Quand au lieu de cette entrée de jeu brillante il lui fallut voir des jours, puis des semaines s'écouler dans une inaction monotone, l'ennui le prit : ce mal lui était famillier, et il le laissa si bien voir sur son visage qu'à Paris même on en fut informé :

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« A Tarmée de Flandre, écrit Barbier dans son Journal, on ne fait que des mouvements sans rien entreprendre encore, ce qui fait dire que le roi s'ennuie. » Chacun alors se mit à se plaindre, à trouver comme lui le temps long et à faire tout haut des vœux et même des plans d'attaque pour sortir de cette torpeur *. »

Enfin, il n'y eut pas jusqu'au ministre de la guerre lui-même, le comte d'Argenson, qui bien qu'ayant su se faire épargner dans la disgrâce de son frère, en voulait toujours au maréchal de Saxe de l'avoir provoquée, laissa clairement entendre qu'il était de l'avis des mécontents.

Ce n'était pas cependant que, pour faire prendre patience à son monde, Maurice n'eût pris soin.

1. Madame de Pompadour au comte de Clermont, 19 mai 1747. (Ministère de .la guerre. Papiers de Condé.) — Journal de Luynes, t. VIII, p. 230. — Journal de Barbier, juin 1747. — « Comme le Français est impatient, ajoute Barbier on a fait courir le bruit qu'un secrétaire de M. le maréchal de Saxe trahissait et donnait depuis un temps avis aux ennemis des marches qu'on pouvait faire ». Ce couplet du temps, fait sur un refrain connu, donne aussi l'idée des propos qu'on tenait déjà pour rabaisser la gloire de Maurice :

Que Maurice, ce fier-à-bras, Pour avoir forcé de se rendre Cités qui ne résistaient pas.

Soit plus exalté qu'Alexandre.

Ahl le voilà, aUI le voici!

Celui qui n'en a pas souci.

Voir aussi Journal de d^Argenson, t. V, p. 84.

23i MAURICE DE SAXE

cette fois encore, de lui procurer des divertissements. L'inappréciable Favart était revenu, prenant autant que jamais son rôle de chantre de l'armée au sérieux, et pour ne favoriser personne et ne point faire de jaloux, sa troupe était divisée en deux bandes, dont Tune faisait son joyeux office à Namur, où le comte de Clermont tenait garnison, et l'autre auprès de Louvain, ayant honneur de distraire, à l'occasion, le jaaréchal et le roi lui-même. Les rivalités et les querelles de ces deux compagnies donnaient lieu (ce sont les correspondances quasi-officielles elles-mêmes qui Tattestent) à des scènes dignes du roman comique et presque aussi amusantes que les pièces de leur répertoire.

Je recommanderais volontiers à ceux qui voudraient faire une étude de mœurs peignant bien la physionomie de cette armée aussi brillante que frivole, toute une série de lettres échangées, presque sans rire, au milieu des rapports et des ordres de service, entre le comte de Clermont et le comte de Saint-Germain (plus tard ministre de la guerre et fameux à plus d'un titre) : c'est au sujet d'une petite actrice qui veut quitter sa troupe pour passer dans la rivale, et que son directeur veut retenir malgré elle. Le prince se vante d'être

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le défenseur des princesses affligées^ et le général accepte le rôle du seigneur châtelain qui les délivre, « bien que, dit-il, tout Louvain soit en deuil, et que le directeur, au désespoir, veuille se passer Tépée au travers du corps; et souhaite que la captive affranchie témoigne à son libérateur sa reconnaissance ». Le prince l'en remercie, « mais quant à la reconnaissance, ajoute-t-il, vous savez que selon les règles du roman, le cavalier doit courir bien longtemps avec son héroïne en linge sale et en pierreries, avant d'oser seulement la toucher du bout du doigt ». Une aventure non moins réjouissante est celle de la demoiselle Grimaldi qui, voyageant sans escorte, est surprise par un parti de hussards autrichiens et, qui, au moment où ses défenseurs vont dégainer pour la protéger, se jette entre les combattants, dans un négligé plus que galant, en suppliant qu'afln d'éviter l'effusion du sang, on la prenne pour seule victime du combat.

Enfin celui qui prête, sans le savoir, le plus à rire, c'est le pauvre Favart lui-même, risquant, à plus d'une reprise, d'être enlevé dans ses tournées d'inspection, et qui, une fois entre autres, pour rester inaperçu, doit passer trois jours et trois nuits sans dormir, debout, appuyé sur un

arbre et les pieds dans Teau, « enviant, écrit-il lui-mêmeà sa femme, le sort du plus misérable bourgeois de Paris * ».

Encore si le digne homme n'avait à se plaindre que de ses mésaventures guerrières; mais les assiduités chaque jour plus visibles du maréchal pour la femme dont il est lui-même plus épris que jamais, Texposent à des plaisanteries d'un autre genre; celles-là, il faut bien en convenir, atteignent aussi le grand homme de guerre, incapable, même dans cette heure critique, de dominer ou de dissimuler ses faiblesses. Les relations du mari et du protecteur de la belle Chantilly deviennent, cette année, très orageuses. Inquiet de TefTet que pourraient produire les hommages de ce redoutable soupirant, Favart, tout en jurant qu'il n'est pas jaloux et n'aura jamais lieu de l'être, fait partir sa femme pour Bruxelles, sous prétexte d'y chercher des soins pour une maladie qui ne lui permet plus de paraître en scène. Le vainqueur de Fontenoy, alors, pour lui faire ses adieux, se met en frais de rhétorique galante et même de poésie : « Mademoiselle de Chantilly, lui écrit-il, je prends congé de vous :

1. Le comte de Clermont à Saint-Germain à Clermont, 12, 20, 21 mai 1747. (Ministère de la guerre. — Papiers de Ciondé.}

VOUS êtes une enchanteresse plus dangereuse que feue madame Armide. Tantôt en pierrot, tantôt travestie en amour, vous faites si bien que vous nous enchantez tous. Je me suis vu au moment de succomber aussi, moi dont l'art funeste est d'effrayer Tunivers. Quel triomphe pour vous, si vous aviez pu me soumettre à vos lois! Je vous rends grâce de n'avoir pas usé de tous vos avantages. Vous ne l'entendez pas mal pour une jeune sorcière, avec votre houlette, qui n'est autre que la baguette dont fut frappé ce pauvre prince de Flandre, qui Renaud se nommait, je crois. Déjà, je me suis vu entouré de fleurs et de fleurettes, équipage funeste pour tous les favoris de Mars : j'en frémis! Qu'aurait dit le roi de France et de Navarre, si, au lieu du flambeau de sa vengeance, il m'avait trouvé une guirlande à la main? Malgré le danger auquel vous m'avez exposé, je ne puis vous savoir mauvais gré de mon erreur, elle est charmante.

Adieu, divinité du parterre adorée;

Faites le bien d'un seul et le désir de tous,

Et puissent vos amours égaler la durée

De la tendre amitié que mon cœur a pour vous.

» Pardonnez, madame, à un reste d'ivresse, cette prose rimée que votre talent m'inspire; la

liqueur dont je suis abreuvé dure souvent plus qu'on ne pense. »

Il est regrettable que Favart, qui insère celte épître tout au long dans ses Mémoires^ pour attester la vertu de sa femme, n'ait pas produit le fac-similé de Toriginal. Écrite de rorthographe qu'on connaît, ce devait être une pièce tout à fait piquante. Mais le malheur voulut que les rieurs, qui probablement en avaient eu connaissance, insinuèrent discrètement au maréchal que la maladie prétendue n'était qu'une feinte pour lui échapper en se jouant de lui. « Envoie-moi, écrit Favart tout effaré, à sa femme, un certificat du chirurgien pour le faire voir au maréchal... On m'a menacé de te faire venir de force par des grenadiers et de me punir si j'en impose sur ta maladie *. » Ces alternatives de douceurs et de menaces donnaient aux dépens du commandement suprême une assez triste comédie.

On avait beau rire cependant : rien n'ôtait l'envie de se battre. Maurice, voyant que l'impatience gagnait tout le monde, se décida à la satisfaire. Le comte de Clermont qui, à plusieurs

\ . Mémoires de Favart, t. I, p. 2i, 34.

reprises, avait écrit à madame de Pompadour « son regret de n'avoir rien à lui mander », put enfin lui annoncer que l'armée du roi allait se mettre en mouvement et que lui-même devait marcher vers Maëstrîcht *. Ce fut, en effet, dans cette direction et avec Tintention manifeste de mettre le siège devant cette place importante que tous les corps d'armée successivement reçurent Tordre de se porter. Le roi quitta Bruxelles, transportant avec le maréchal lui-même son quartier général à Tirlemont, puis à Tongres. — « J'obéis, » disait plus tard le maréchal, ne se dissimulant pas qu'il commettait une faute en étendant sa ligne, et en donnant à Cumberland la facilité de la couper. Il risquait par là de se voir séparé de Bruxelles et de sa base d'opérations. « Cet événement, ajoutait-il, aurait mis nos ennemis dans l'abondance, et nous, fort à l'étroit et dans la nécessité de manger notre pain, » Heureusement il y a remède à tout, et le vice de l'opération fut réparé par l'habileté de l'exécution. Le dangereux mouvement fut assez bien masqué, et conduit avec assez de promptitude pour que Cum-

1. Le comte de Clermont à madame de Pompadour, 14 juin 1747. (Papiers de Condé.) — Maurice à Noaiiles, lettre déjà citée du 17 août 1747.

berland n'en fût averti que quand il était à peu près accompli et que toute Tarmée française était déjà groupée en vue et à portée de Maestricht. Le prince craignit alors d'être encore cette fois gagné de vitesse, et se porta rapidement lui-même vers la place menacée. Restait à savoir s'il arriverait à temps pour s'opposer à l'investissement. En ce cas, la bataille tant désirée était inévitable, et chacun dut s'y préparer.

Il semble qu'à ce moment solennel, le roi de France eût dû n'avoir d'autre devoir et d'autre souci que de veiller au succès de cette grande épreuve où il allait engager encore une fois l'État tout entier, avec sa personne. Mais ce n'était pas le moindre des inconvénients de la présence du souverain à l'armée que tout le gouvernement s'y transportait avec lui et que, dès lors, les affaires de toute nature, même les plus étrangères k l'action engagée, devaient être traitées et toutes les résolutions devaient être débattues devant lui, au milieu de l'agitation des camps, tantôt à la veille , tantôt au lendemain des émotions du champ de bataille. C'est ainsi que, pendant que tout se préparait pour un combat qui pouvait devenir nécessaire d'une heure à l'autre,

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on vit arriver à Tongres, où était encore le quartier général du roi, le ministre des affaires étrangères, Puisieulx, et l'ambassadeur d'Espagne, le duc d'Huescar. Aussi troublés Tun que Tautre, ces importants personnages venaient soumettre au jugement de Louis XV un différend très grave survenu entre le marquis de La Mina et le maréchal de Belle-Isle et solliciter une décision dont pouvaient dépendre Taccord des deux couronnes de France et d'Espagne et le sort de leurs armées combinées en Italie.

Il fallut bien les écouter, toute affaire cessante. Le narrateur est donc obligé de faire comme le roi et son conseil et d'oublier pour un instant les deux armées prêtes à entrer en conflit dans les plaines de Flandre, pour se transporter en esprit à trois cents lieues de là, sur les bords de la Méditerranée. Ce temps d'arrêt est indispensable si Ton ne veut pas perdre de vue l'ensemble de cette situation complexe, qui présente à tout instant deux intérêts, l'un politique, l'autre militaire, solidaires l'un de l'autre et engagés à la fois, sur deux théâtres différents.

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